L'ARCHET
La fabrication des archets constitue une industrie spéciale et tout à fait distincte de celle de la lutherie. Un violonier est généralement aussi incapable de faire un archet qu'un archetier de construire un violon; aussi, bien que Tun soit le complément de l'autre, sortent-ils toujours •d'ateUers différents. Il en a toujours été ainsi, et si, aujourd'hui même, quelques rares maisons de lutherie s'occupent de la fabrication des archets, elles y emploient des ouvriers spéciaux. Il ne faut d'ailleurs pas s'y tromper : l'art de faire un bon archet est infiniment plus compliqué qu'on ne pourrait le supposer tout d'abord, et c'est pour cela que je crois intéressant d'en dire quelques mots dans cet ouvrage. Ceux qui auront -eu la curiosité de savoir comment on construit ou répare un violon me sauront gré certainement de ne pas les laisser dans l'ignorance de ce qui touche à un art dans lequel se sont illustrés autrefois des hommes tels que les Eury, Lafleur, Lupot, les trois Tourte, Pajot, et dont les traditions ont été dignement maintenues de nos jours par les Peccate (1), Simon, Henry, Voirin, Vuillaume, Charles Bazin (2), Vigneron, Lamy, Sortory, en JFrance ; Kittel, Dood, Teubbs, à l'étranger.
La Fourniture
Des bois d'essences différentes sont utilisés dans la fabrication des archets.
Il y a d'abord deux variétés de bois de fer, toutes deux originaires de de la Guyane, qui sont : le bois de Perdrix (Bocoa provacensis) et le bois
(1) Il y a eu plusieurs archetiers renommés portant ce nom.
(2) Excellent facteur dans Tatelier duquel se sont formés la plupart de nos meilleurs archetiers modernes.
252 l'archet et la colophane. .
de fer gris ou Coco (Sivartzia tomentosa). Ce dernier, s'il n'était pas un peu lourd, serait le meilleur des bois à cause de sa raideur et de sa souplesse. Malgré ce défaut, et à cause de ses grandes qualités, desarchetiers habiles s'en servent quelquefois et compensent l'excédent de poids en réduisant la grosseur de la baguette. Tourte le jeune, qui a imprimé la marque de son talent à une fabrication qui passe, à bon droit, pour avoir presque atteint à la perfection, a fait un grand nombre d'archets avec ce bois de Coco qu'il a dénommé lui-même le « roi des bois i>.
Qu'il s'agisse du bois de Perdrix ou du bois de Coco, la fabrication sérieuse n'utilise que le cœur de ces arbres ; l'aubier, qui enveloppe cette partie centrale et présente des gerçures nombreuses et des défauts, n'est employé que pour la confection des archets communs. Pour ces derniers, l'aubier de Coco est considéré comme de beaucoup supérieur à l'aubier du bois de Perdrix.
On se sert également du bois d'Amourette (Mimosa tamarindifolia et temiifolia). Ce bois, tantôt rouge, tantôt jaune ou brun, provient, comme les deux précédents, de la Guyane. Tout en étant raide et élastique, il est souvent lourd, à l'exception de l'Amourette jaune cependant qui présente quelquefois une telle raideur et une telle légèreté qu'elle arrive à surpasser en qualité les meilleurs bois du Brésil. La difficulté, pour le fabricant d'archets, est de savoir choisir son bois parmi des billes de même essence mais qui ne possèdent pas toutes les mêmes qualités.
Enfin, j'arrive au bois de Fernambouc (Cœsalpinia echinata) qui tire son nom d'une province du Brésil où il croît et qui est réputé comme le meilleur de tous les bois pour la fabrication des archets. On désigne sous l'appellation générale de bois de Brésil ou bois des Antilles des variétés très voisines du bois de Fernambouc et qui sont également utilisées par les archetiers ; mais je m'arrêterai exclusivement à ce dernier parce qu'il réunit, de la façon la plus complète, les qualités qui font quelquefois apprécier les autres bois.
Le bois de Fernambouc possède à la fois la raideur, la flexibilité et lalégèreté, qualités essentielles pour un bon archet. Sa coloration est jaune foncée, lorsqu'il est fraîchement scié ; mais après trois ou quatre jours d'exposition à la lumière — surtout s'il s'agit de la lumière directe du soleil — il devient d'un beau rouge foncé.
Tous les bois de cette essence ne possèdent pas les qualités recherchées au même degré. C'est ainsi que la nature du terrain dans lequel l'arbre s'est développé influe notablement sur sa qualité et il est évident <iue celui-ci présente un bois meilleur, plus nerveux, s'il a poussé dans
Fig. 95. — SÉRIE d'archets anciens et modernes.
254 l'archet et la colophane.
un sol sec et au grand air que s'il a été extrait des profondeurs humide» d'une forêt. Je me suis également laissé dire, par des hommes experts en la matière, que c'est dans les branches qu'on trouve le meilleur bois ; mais il est fort difficile de se procurer celles-ci, car on n'importe guère en Europe que des troncs destinés à être broyés et employés à la teinture. Faute des branches, les archetiers utilisent donc le corps de l'arbre, mais là encore leur choix n'est pas indifférent et doit, à rencontre de ce qui a lieu pour les bois de Perdrix et de Coco, se porter sur les parties assez voisines de l'écorce en évitant soigneusement le cœur qui présente de la raideur, mais point de souplesse, de sorte que l'archet à la fabrication duquel il aurait servi, résisterait à la simple tension des crins, mais pourrait se briser à la moindre attaque quelque peu nerveuse de l'artiste. En résumé, le bois de Fernambouc est le bois idéal quand l'archetier sait le choisir judicieusement, ce qui, nous venons de le voir, est particulièrement délicat.
La Baguette
Lorsqu'on a fait choix du bois qui est livré le plus souvent en bûches de 80 centimètres de longueur, on débite celles-ci en planches de 12 millimètres d'épaisseur et on les laisse sécher pendant plusieurs mois autant que possible. Quand le bois est prêt à être travaillé, à l'aide d'un gabarit qui a la forme légèrement agrandie d'une baguette, on y trace, dans le sens de&fils du bois et en évitant les défauts, les archets en les plaçant de façon que les têtes se trouvent alternativement à droite et à gauche. Après quoi on les découpe à la scie à chantourner.
Il y a des fabricants qui débitent les baguettes à fil droit, d'autres qui leur donnent un peu de cambrure au moment où ils les tracent au gabarit. Dans le premier cas, on les cintre ensuite au feu. Le second procédé est préférable, parce que la baguette conserve bien mieux son cambre naturel, comme on dit dans les ateliers, sans que pour cela le fil du bois soit tranché au point de compromettre la solidité.
Tourte le jeune, pour avoir des baguettes bien de fil, fendait ses planches au couteau et débitait ensuite à la scie en décrivant une courbe légère. Les meilleurs archetiers, tel Bazin, de Mirecourt, n'opèrent pas différemment aujourd'hui.
Jean-Baptiste Vuillaume avait imaginé, pour travailler la baguette, une sorte d'outil où celle-ci pouvait être emprisonnée au fond d'une coulisse à l'aide de six vis et qui était pourvu, en outre, d'un diviseur permettant de la mettre à huit et à seize pans. Les baguettes devaient avoir ainsi
l'archet et la colophane. 255
nécessairement toutes la même grosseur, celle prévue par l'ouverture de la coulisse. Or, c'était un grave défaut. Une baguette ne peut pas, en effet, avoir toujours des proportions fixes arrêtées d'avance ; celle-ci devra être plus grosse en un point, celle-là en un autre. L'art du facteur intelligent et habile consiste précisément, en la travaillant, à apprécier, d'après la nature du bois, les parties dans lesquelles elle pourrait être faible et à la laisser légèrement plus grosse en ces parties. L'outil de Vuillaume, excellent pour dresser des baguettes très régulières, est absolument impropre à faire les corrections dont je viens de parler et c'est pour cela qu'il n'a pas été adopté par les bons ouvriers.
Je disais tout à l'heure que la cambrure naturelle était supérieure à celle donnée au feu ; ce dernier procédé est cependant presque toujours le complément du premier dans une certaine mesure, ne serait-ce que pour donner certaines courbes qui n'ont rien de commun avec celle qui doit assurer la tension élastique des crins. Ainsi, pour le violon, comme on joue en inclinant un peu la baguette à droite, l'archetier en tient compte généralement en donnant un peu de rond à gauche et de creux à droite ; il fait le contraire pour l'archet de violoncelle que l'artiste incline plutôt vers la touche en jouant.
Le feu viendra également en aide à l'ouvrier inteUigent pour lui permettre de corriger certains défauts de souplesse qui n'apparaissent qu'après que la baguette a été débitée. En effet, s'il constate que celle-ci est un peu molle, il lui donnera un peu plus de cambrure vers la tête ; s'il la trouve, au contraire, un peu trop raide, il reportera cette cambrure vers le centre, sans perdre de vue que normalement la courbe part de la poignée de la baguette et va jusqu'à la tête.
Mais reprenons l'opération au moment où les baguettes viennent d'être chantournées à la scie dans la planche, les têtes restant carrées. L'archetier commence par choisir les meilleures baguettes, c'est-à-dire les plus raides et les plus légères, pour les archets qui seront montés en argent ; les autres serviront pour le second choix, c'est-à-dire pour les archets montés en maillechort.
Il s'agit maintenant de donner sa forme définitive à ce morceau de bois de Fernambouc. On commence par raboter au carré en tenant la baguette plus mince près de la tête. Pour cela on se sert de calibres à ouvertures différentes. De la forme carrée on passe à celle à huit pans ; puis on ^arrondit, en réservant toutefois l'extrémité de la baguette à la hauteur de la poignée.
Lorsque l'ouvrier a terminé cette partie très délicate de son travail, il
256 l'archet et la colophane.
attaque la tôte. Il est encore guidé par des gabarits qui donnent la forme extérieure et intérieure de cette tôle, mais c'est surtout son œil exercé qui le guide pour que Taréte de la tôte soit bien droite et suivant une ligne médiane.
Dès que la tôte est dégrossie, il s'agit d'y coller les deux petites plaques qui, bien que très minces, lui donneront de la force, car elle sera nota-