LA COLOPHANE
On ne s'étonnera pas qu'après l'archet je dise quelques mots de son précieux auxiliaire, la colophane.
Il est difficile de se figurer combien l'imagination des hommes s'est ingéniée à donner à ce produit des qualités spéciales, alors qu'il aurait été si simple de se contenter de celles qu'il possède naturellement. On a fait intervenir dans sa composition les substances les plus diverses; on lui a donné les aspects les plus variés et les formes les plus fantaisistes* sans autre résultat appréciable en réalité que de satisfaire à des besoins de réclame commerciale. Pour ma part, je puis dire que, depuis soixante ans, j'ai vu et même essayé de la colophane de bien des sortes diiïérentes :
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de la brune, de la blanche, de la rouge ; de la colophane à la térébenthine de Venise, au goudron deNorwège, au mastic en larmes, àlasandaraque, voire même au vinaigre (1) !
N'allez pas croire que c'en est fini; voici le cortège des épithètes plus ou moins séduisantes : colophane chinoise (J.-B. Vuillaume, 1843); colophane solo ; colophane à la Sivori, à la Paganini ; colophane Opéra. Voici maintenant la colophane a évitant le silflement des cordes r> ; la colophane spéciale au violon, à l'alto, au violoncelle ; celle d'hiver et celle d'été; la colophane parfumée aux essences les plus variées. Que sais-je encore?
Quanta la forme de ce modeste mais si utile morceau de résine, que n'a-t-on pas inventé depuis le classique petit cube ou bâton de dix centimes, recouvert d'une légère bande de papier, jusqu'aux nouvelles boites allemandes à ressort, d'où l'on fait surgir automatiquement la colophane comme un diable d'un coffret? Formes ronde, cubique, allongée avec des enveloppes de carton, de bois, de métal, toutes naturellement aussi recommandables que brevetées.
Je ne veux pourtant pas trop condamner toutes ces ingéniosités. Il né faut pas se plaindre qu'on cherche parfois à donner un aspect agréable aux choses utiles : dulce utili.
Mais comme il y a loin de tous ces raffinements au légendaire mais combien fruste bloc de résine collé au beau milieu de la table du foyer de l'ancien Opéra, sur lequel chaque artiste venait consciencieusement frotter son archet après avoir signé la feuille de présence et avant de monter à l'orchestre !
La matière première. — Recettes
La colophane employée pour les instruments à archet a pour base la gemme (2) du pin maritime. Cette gemme, qui forme des stalactites le long des pins, par suite de l'évaporalion de l'huile essentielle qu'elle contient, se nomme galipot. Dans le commerce, on nomme colophane la même résine recueillie fluide, mais dont on a extrait, par distillation, l'essence de térébenthine.
La térébenthine, dite de Venise, employée quelquefois pour la colophane, n'est que la gemme du mélèze /Lana; europœa), purifiée par fusion suivie de décantation et de filtration. On se sert aussi quelquefois, pour
(1) Voir le Manuel du Luthier (Encyclopédie Roret), page 138.
(2) On donne le nom de gemmes aux résines de conifères exsudées par des fissures naturelles ou par les incisions qu'on pratique dans le tronc de ces arbres.
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la colophane de contrebasse, de la poix blanche et du brai gras, qui ne sont que des sous-produits des résines que je viens de citer. Je ne m'occuperai pas ici des autres résines, qui n'entrent pas dans la composition du produit qui nous occupe (1).
Maugin, dans son Manuel du Luthier, de VEncydopédie Roret, donne la recette de sa colophane. Voici ce qu'il dit :
<L On fait fondre du galipot dans un pot de terre neuf et vernissé sur un feu modéré de charbon (de bois) ; au fur et à mesure que la matière est fondue, on la verse, en la filtrant à travers une toile un peu grossière et neuve, dans un second pot semblable au premier et que l'on a soin de tenir près du feu ; on verse alors cette colophane dans des petits rouleaux de papier, ou on la met en tablettes. i> Il ajoute : 4 On peut faire de plus belle et meilleure colophane en distillant de la térébenthine de Venise. Cette variété de colophane est à peu près blanche. »
Ayant fabriqué moi-même de la colophane, mon expérience me permet de dire que celle qui n'est que du galipot fondu et filtré, comme l'indique Maugin, est un produit qui n'a pas assez de corps et qui graisse les crins.
Quant à la colophane du commerce vendue chez les droguistes et les marchands de couleurs, bien qu'elle soit d'un aspect séduisant par sa limpidité (2), comme elle a perdu par la distillation la plus grande partie des huiles essentielles qu'elle contenait, elle ne tient pas aux crins, est très fragile et farine beaucoup. Cette colophane ne doit donc pas être utilisée seule.
Voici une recette que je tiens de mon maître Rambaux et que je puis garantir bonne, l'ayant souvent expérimentée moi-même : galipot, 50 grammes ; colophane blonde du commerce, 50 grammes ; térébenthine de Venise, 5 grammes, le tout fondu ensemble.
Les résines devront être concassées menu avant d'être mises à fondre. Pendant l'opération, on agitera avec une spatule afin de faciliter la fusion et le mélange. Lorsque la fusion sera complète, le degré de cuisson sera suffisant, car il faut avant tout éviter la carbonisation.
Je recommande aux violoncellistes une colophane dont les proportions sont les suivantes : galipot, 100 grammes; colophane blonde, 50 grammes.
Pour faire de la colophane de contrebasse, on a le choix entre une
(i) On pourra se renseigner d'une façon complète sur l'industrie des résines en consultant, dans VEncydopédie des aide-mémoire , Tintéressant ouvrage de M. Edmond Rabaté (Masson et C»e, éditeurs).
(2) Dans le commerce, les colophanes sont généralement vendues à un prix qui est en raison directe de leur limpidité.
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Arariété de recettes d'autant plas grande que presque chaque contrebas-^ siste a ta sienne qu'il proclame naturellement la meilleure. Toute la gamme des résines y passe sans parler de la cire, de certaines huiles et même du suif ! Cette multiplicité de formules s*éxplique par le nombre des qualités différentes que doit posséder une bonne colophane de con^ trebasse. Pour attaquer et faire vibrer des grosses cordes, elle devra avoir une assé^ forte adhérence, mais si elle est trop sèche, Teffort de rartislê se traduira en poussière ; si, au contraire, elle est trop adhésive, ce n'est plus du son qu'il tirera de son instrument, mais de Tarrachement. Il faut, autrement dit, rester dans une moyenne qu'il est difficile de déterminer, étant donné de plus que les variations de température aux^quelles peut être soumis un instrument influent notablement sur les propriétés des résines.
Veut-on quelques recettes usuelles ? Voici d'abord celle de Maugin qui dit dans son Manuel du Luthier :
c On fait de la colophane pour les archets de contrebasse en mêlant à la colophane (du commerce) du galipot et de la poix blanche. La proportion «st de moitié Tune et moitié l'autre. ï>
Cette colophane est un peu sèche, à mon avis, et convient davan» tage dans les pays chauds. Pour la réussir, il faut commencer par faire fondre puis filtrer le galipot, parce que la poix blanche faisant effervescence en fondant maintient la matière épaisse et, par suite, fort difficile à lîllrer.
Les formules suivantes sont préférables pour les températures moyennes:
io Galipot, 50 grammes ; colophane, 50 grammes ; cire jaune, 45 grammes ; poix blanche, 40 grammes.
2o Galipot, 50 grammes ; colophane, 50 grammes ; poix blanche, 30 grammes ; huile de colza, 5 grammes.
Enfin, il faut dire que la plupart des colophanes de contrebasses ne sont faites qu'avec de la colophane du commerce à laquelle on incorpore de rhuile dans une proportion d'au moins 5 0/0.
Le moulage
La colophane se coule habituellement dans des moules en métal (étain, zinc ou cuivre) de diverses grandeurs et de formes variées. Ce sont le plus souvent de petits cylindres de 3 centimètres de hauteur sur 12 à 45 millimètres de largeur. Quelques luthiers préfèrent la forme d'un petit
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prisme. On donne généralement à la colophane de contrebasse la forme d'un cylindre d'environ 4 centimètres et demi de diamètre et autant de hauteur.
Les moules doivent être bien polis en dedans. On les garnit d'une bande de papier glacé qui facilitera lé démoulage de la colophane et, comme ils n'ont pas de fond, on les pose sur une plaque de marbre en interposant une double feuille de papier. Cela fait, au moment où le mélange de résine vient d'entrer en fusion et qu'il n'a encore que la consistance épaisse du miel, on le verse dans les petits récipients. Si on attendait que la résine soit plus fluide, la matière en se refroidissant prendrait trop de retrait. . Lorsque la colophane est bien solidifiée, il n'y a plus qu'à la parer; pour cela, on enlève le papier resté adhérent, on fait disparaître au canif les aspérités, on colle autour du morceau une petite bande de papier isolatrice et, sur la flamme d'une lampe à alcool, on redonne du brillant aux parties non couvertes de papier. On termine en enfermant chaque morceau dans des boites appropriées aux formes adoptées et percées au fond d'un trou qui permettra dans la suite, à mesure que le bloc s'usera^ de le monter à la hauteur nécessaire pour éviter que les crins de l'archet touchent les bords de la boite.
QUELQUES CQNSIDÉRATIQNS SUR LA LUTHERIE