LES IRRÉGULARITÉS DU DIAPASONNAGE
Je n'apprendrai rien à personne en disant que la famille du violon constitue la base même de nos orchestres européens. C'est sur son quatuor, bien qu'incomplet, que repose le reste de l'instrumentation. Ce quatuor est à la symphonie ce que les fonds sont à l'orgue. Sa voix douce, pénétrante et profonde produit les plus charmants et les plus émouvants effets. Les timbres des instruments à vent peuvent en s'y joignant le renforcer, l'agrémenter, faire des contrastes, mais ils ne sauraient le suppléer. Plus ce quatuor est fourni et nombreux et plus la voix de l'orchestre est éloquente. Et pourtant, il semble que nos instruments à cordes soient loin d'être construits avec la science qui préside actuellement à la fabrication des pianos, des orgues ou des instruments à vent. Quand on considère en effet les proportions relatives des instruments à cordes, on est tenté de croire que la lutherie repose tout entière sur des pratiques qui relèvent de l'empirisme et non de la science. Si l'on admet par exemple — et les lois mathématiques de l'acoustique en établissent la preuve — que les vibrations de la corde tendue obéissent aux mômes lois que celles des tuyaux d'orgue, que les harmoniques se trouvent aux mêmes endroits, que les octaves en descendant doublent les longueurs, que sera-t-on amené à penser de la logique des instruments du quatuor qui avec quatre cordes d'égale longueur embrassent un intervalle de deux octaves moins une tierce mineure, soit vingt et un demi tons? Sans doute les luthiers ont tourné la difficulté en augmentant graduellement le diamètre des cordes, en modifiant leur poids par le filage, en faisant varier les tensions. Mais tout cela, encore une fois, n'est-ce pas» plutôt de l'empirisme que l'application de règles scientifiques?
On a reproché d'autre part à la lutherie de n'avoir accompli aucun progrès depuis trois siècles. C'est à peine si on peut compter à son actif depuis ce temps quelques menus perfectionnements nécessités par l'exhaussement du diapason tonal, un allongement de la barre, uq allongement du manche de deux lignes environ que Viotti a fait adopter pour le violon, il.y a un siècle, ... et cVst tout.
Examinons de plus près la question de longueur des cordes à laquelle je viens de faire allusion. La chanlerelle du violon (mi) va, commepremière corde du quatuor, nous servir de point de départ- Pour produire cette note à l'orgue il faut un tuyau de 23 centimètres environ avec une pression d'air de 8 centimètres. La même note sur un piano d'Erard est donnée par une corde métallique de 25 centimètres de longueur et 87 centièmes de millimètres de diamètre, cet allongement permettant d'atteindre plus de tension et par suite un son plus brillant, puisqu'il est reconnu que le son d'une corde est d'autant plus beau que la tension de cette corde approche davantage de son point de rupture. La chanterelle du violon, qui est plus mince et plus légère, puisqu'elle est en boyau,, paraît donc, avec ses 33 centimètres de longueur, se trouver dans dêsconditions rationnelles. La chanterelle de l'alto est également dans les mêmes conditions. Mais, si nous doublons la longueur de ces deux types pour constituer un quatuor normal, nous arrivons aussitôt à des proportions toutes différentes de celles qui sont généralement adoptées et qui nous donneraient un agrandissement ronsidérable dans le grave.
Les longueurs de cordes, d'après le {zrand modèle de Stradivarius, sont les suivantes : violon, 0" 33; alto, 0*" 35.
Logiquement, ces deux types, en s*^ répétant à l'octave inférieure^ devraient nous donner : ténor, 0™ 66; violoncelle, 0™ 70; contrebasse^ 4 mètre 40.
En réalité, nous sommes loin de ces mesures. En effet, la longueur de» cordes du ténor, lorsqu'on se servait de cet instrument, était de O™ 47; celle du violoncelle est de 0"» 68 et celle de la contrebasse de 4 mètre 43.
Quelles sont les raisons qui peuvent justifier de semblables écarts entre les longueurs théoriques et les longueurs réelles? Ces raisons apparaissent très nettement.
Le raccourcissement du diapason dans les instruments graves a sa raison d'être dans la nécessité de pouvoir les jouer avec la main humaine sans intermédiaire. Qu'importe en effet au pianiste d'avoir des cordeslongues et grosses à faire vibrer? Les marteaux s'en chargent et la division <ie son clavier n'en est pas modifiée. De même l'organiste n'allonge pas
QUELQUES COxVSIDÉRATIONS. 269
plus les doî(^s pour joaer une flûte de 32 pieds que pour faine {Mirler ane doubletle. Les pistons d'un saxtuba en mi bémol ne sont ni plus ni moins faciles à actionner que ceux d'un petit bugle.
Dans les instruments à corde, comme je viens de le dire, c'est tout autre chose : la main gauche qui, seule, représente un clavier, franchit des écarts d'autant plus grands que l'instrument devient plus grave et que par suite les cordes sont plus longues ; aussi, comme la virtuosité tient une place essentielle dans la pratique des instruments de musique, les luthiers n'ont-ils pas hésité à sacrifier 'à des exigences réelles les règles de la science pure.
Voilà donc expliquée et justifiée, sur un point spécial de la lutherie, la prépondérance de la logique expérimentale sur les déductions mathématiques.
Je viens de rappeler l'allongement du diapason que Viotti fit adopter au commencement du siècle dernier. On se souvient que j'ai décrit, au chapitre de la réparation, les modifications qui permettent de donner aux instruments anciens les longueurs actuelles, soit en allongeant le manche, soit en agrandissant la table et le fond (voir pages 237, 246 et 247). Je dois dire que je ne crois pas à la nécessité absolue de tout ramener aux longueurs établies. J'estime en effet qu'il importe assez peu, à un exécutant habile, que le diapason soit plus ou moins long, pourvu que les proportions de l'instrument soient bien observées, c'est-à-dire que la longueur de la corde soit exactement divisée en douze parties, dont sept pour le corps de l'instrument et cinq pour le manche. Cela est tellement vrai que, pour un véritable artiste, le passage du violon à l'alto n'est pas un obstacle de jouer juste. Ecoutez, pour vous en convaincre, les altistes de la Société des concerts et des grandes sociétés symphoniques de Paris. La plupart ne jouent de l'alto qu'accidentellement et je suis certain qu'il n'y a pas deux de leurs instruments à posséder le même diapason, s'ils sont de facteurs différents.
Puisqu'il n'y a pas un inconvénient grave à ce que le diapason ne soit pas de la longueur normale, on ne doit recourir aux moyens que j'ai décrits que pour les instruments tout à fait disproportionnés. Supposez qu'on veuille rendre semblables deux basses de Stradivarius, celle de Servais et celle de Demunck (4), en prenant l'une d'elles comme type. Voyez quel massacre on ferait de l'autre; car ce sont deux superbes pièces, chacune dans son genre. S'il est donc dangereux de toucher à un bel instrument, à plus forte raison faut-il condamner la déplorable pratique de certains
(1) Ancienne basse de M. de Barreau.
luthiers qui, pour unifier les longueurs, n'ont pas hésité à déplacer les//" dans les tables d'instruments anciens auxquels ils ont du mênrïe coup enlevé toute originalité et les trois quarts de leur valeur artistique et vénale. Modifier la place du cran de 1/ est déjà trop. En admettant qu'on veuille la longuer type des instruments, en eflet, quel inconvénient peut-il y avoir à placer r/ un peu plus haut, un peu plus bas? Seul un luthier pourra remarquer ce changement et Tinstru ment, du moins, ne sera pas défiguré.