A ARCHET
Tous ceux qui possèdent la pratique des instruments à archet savent qu'il existe des notes défectueuses qu'on désigne quelquefois d'une épithète assez expressive en les appelant notes roulantes ; ils savent également que les meilleurs instruments n'échappent pas à ce grave défaut, sorte de tare originelle, dont sont affligés aussi bien les merveilles sorties des mains des grands maîtres de la lutherie que les plus modestes produits de la fabrication courante. Ces mauvaises notes sont produites par des phénomènes d'interférences (4) et résultent de la rencontre de sons qui se trouvent en rapport d'intervalle dissonant. Ce ne serait point le lieu ici d'aborder l'étude des lois de l'acoustique avec lesquelles la plupart de mes lecteurs sont d'ailleurs familiers ; je me garderai donc bien de porter la question sur le terrain scientifique et je demeurerai, comme je l'ai fait jusqu'à présent, dans le domaine de la pratique.
Un grand nombre de chercheurs se sont essayés à corriger dans les instruments à archet les mauvaises notes dont je viens de parler. Je crois pouvoir dire que tous les essais ont été infructueux à l'exception toutefois d'un seul, très intéressant et très concluant, dont l'auteur est mon excellent et vieil ami, M. Achille Dien, un violoniste et. . . un peintre de talent. L'invention de M. Dien a fait l'objet d'un mémoire présenté à l'Académie des sciences en 1875 par M. Jamin, membre de l'Institut, et a été approuvée dans le rapport de la commission nommée à ce sujet. La même année, M. Dien a publié une plaquette ('2), devenue fort rare, où il a expliqué son système. Je ne saurais mieux faire, en ayant été gracieusement autorisé
(1) Ces phénomènes d'interférences sont assez fréquents dans les orgues, surtout pour les jeux du récit qui sont enfermés dans la boite expressive.
(2) EsHai sur les notes défectueuses des instruments à archet. Imprimerie A. Chaix et Cie, 1875.
par son auteur, que de reproduire ici une partie de cette étude en la complétant par la description de certains perfectionnements que M. Dien a apportés depuis à son propre procédé, description qu'il a bien voulu rédiger lui-même à mon intention. Je lui passe donc la parole : ^
« La dureté de certains sons se manifeste à différents degrés dans presque tous les instruments à cordes ; les notes affectées de cet inconvénient sont presque toujours les mêmes (i), mais chaque instrument ne les contient pas infailliblement toutes à la fois, ni au même degré d'intensité ; dans quelques instruments privilégiés, ces notes sont môme relativement bonnes ; cependant, même dans ce cas, il est impossible qu'une oreille exercée ne sente pas que leurs vibrations n'ont pas la môme liberté ni la même souplesse que celles des autres notes. Dans certains instruments, le défaut dont nous parlons atteint quelquefois une proportion telle, qu'il devient un obstacle invincible pour l'exécutant, la note roulant sous l'archet et produisant à peu près l'effet d'une crécelle. Les meilleurs violons et violoncelles des maîtres italiens ne sont pas exempts de cette imperfection, qui souvent cause à l'exécutant une grande préoccupation quand il doit aborder les notes défectueuses.
1 Les moyens employés jusqu'ici pour atténuer la dureté des mauvaises notes n'ont souvent eu pour effet que d'amoindrir les qualités générales des instruments, sans en corriger les quelques points imparfaits ; aussi n'avons-nous cherché à combattre les notes défectueuses que par des moyens rationnels et qui n'altèrent en rien l'économie générale de l'instrument.
1 Effets d'acoustique sur lesquels repose le système
1 Le principe du système que nous appliquons au violon et au violoncelle, pour remédier à leurs notes défectueuses, repose sur l'aCBnité des vibrations des sons, lorsqu'ils sont accordés en unissons et en octaves. Ce principe se trouve confirmé par l'expérience suivante.
1 Lorsqu'on produit un son par l'intermédiaire de l'archet et que, pendant sa durée, on établit sur une corde voisine, par la simple application d'un doigt, un rapport d'unisson ou d'octave avec cette même note (2), il en résulte instantanément une sonorité particulière, dont la
(1) < Sur le violon, 8i hémoly ut naturel eiut dièse suraigus, sur la chanterelle, — plus rarement si bémol et ut naturel sur la quatrième corde, cinquième position. Sur le violoncelle, fa naturel et fa dièse de la troisième corde. »
(2) € L'octave inférieure devra être prise de préférence à l'octave supérieure, afin de rendre reffet plus frappant. »
sçuplesse et la liberté de vibration sont les caractères saisissants. En raison du même principe, les mauvaises notes vibrent parfaitement et perdent leur dureté lorsqu'on établit entre elles et une corde voisine ua rapport d'unisson ou d'octave. Toutefois, comme il est le plus souveot impossible, durant l'exécution d'un morceau, de prendre simultanément l'octave ou l'unisson des notes que l'on veut rectifier, ce procédé n'est signalé ici que comme preuve venant à l'appui du principe que nous venons d'exposer. — C'est en nous renfermant uniquement dans l'appU^ cation de ce principe que nous avons cherché à établir sur le violon, d'une façon fixe et conslantej les unissons ou les octaves des notes défec-f tueuses.
1» On sait que dans les instruments à archet chaque corde est divisée en deux parties par le chevalet. L'une, qui est la partie la plus longue, se trouve entre le chevalet et le sillet de la touche ; c'est la partie mise en vibration par le frottement de l'archet, et que nous qualifions de partie principale ou sonore. L'autre, beaucoup plus courte, comprise entre le chevalet et le cordier (1) où est son point d'attache, et que nous nomme* rons partie accessoire^ ou prolongement de la cordç, n'a jamais été considérée jusqu'ici comme pouvant influer sur les vibrations de l'instrument; or, ce sont précisément ces parties accessoires des cordes qui donnent lieu aux interférences, principale cause des mauvaises notes (2) ; mais ce soDt aussi ces parties accessoires qui, par les différentes dispositions que nous leur donnons, se trouvent accordées à l'unisson ou à l'octave des notes défectueuses. Dès lors celles-ci sont instantanément modifiées et acquièrent une sonorité égale à celle des autres notes.
» Désignation des mauvaises notes
» Sur la plus grande partie des violons qui ont servi à nos expériences^ nous avons fait les remarques suivantes : relativement aux mauvaises notes, le violon nous a paru se diviser en deux catégories : la première comprend les violons dont les mauvaises not^ sont ut naturel et ut dièse
(1) « Appelé aussi queue, ou tire-cordes. »
(2) Je ne partage pas, sur ce point, Topinion de M. Dien. On peut d'ailleurs se convaincre de son erreur en étouffant les vibrations des proton çj taxent» par une petite bande de flanelle disposée de la même manière que sur les prolongements des cordes de piano. On constatera alors que les notes défectueuses subsistent toujours. M. Dien a, je crois, trouvé la véritable cause de ces notes dues à des interférences, dans les raisoos q4i'U e(k donne plus loin à pirepos du vioAoJ^celle et qui peuvent aussi bien s'appliquer au violon qu'à n'importe quel autre instrument du quatuor. (A- T..,)
suraigus sur la chanterelle, et aussi, mais moins souvent, ut naturel sur la quatrième corde, cinquième position ; la seconde catégorie est celle des violons dont les notes défectueuses sont si bémol et ut dièse suraigus sur la chanterelle, quelquefois si hémol sur la quatrième corde, cinquième position. Nous avons remarqué en outre que sur les violons appartenant à chacune de ces deux catégories, la distance comprise entre le chevalet et le cordier différait de trois à quatre millimètres : cette différence suffît pour établir entre les parties accessoires des cordes et les sons aigus des cordes principales des relations variables, qui expliquent la formation des deux catégories que nous avons observées.
^ Application du système au violon
i> Il pourrait, au premier abord, paraître suffisant de s'attacher spécialement à la correction des notes défectueuses appartenant à chacune des catégories dont nous venons de parler ; mais, en tenant compte de Tinfluence des interférences, on comprendra que la correction simple de Vut naturel et de Yut dièse de la première catégorie pourrait faire naître de nouvelles interférences, qui nuiraient à la sonorité du si hémol et du si naturel. Il en serait de même si Ton se bornait à ne corriger que le si béinol et Vut dièse formant la deuxième catégorie ; le si naturel et Vut naturel pourraient à leur tour devenir de mauvaises notes. Bien que cet effet ne soit pas toujours la conséquence infaillible de la rectification simple des mauvaises notes, il devra pourtant se produire assez souvent pour qu'il soit nécessaire de se pourvoir d'un moyen d'en éviter les inconvénients. C'est pourquoi nous avons adopté un système général, consistant à établir sur les prolongements des quatre cordes une série de notes dans l'ordre chromatique, qui sont si bémol, si naturel, ut naturel, nt dièse. Ce groupe de notes chromatiques comprend d'abord les notes défectueuses des deux catégories, et est complété et pour ainsi dire englobé par la note la, qui trouve son unisson dans l'harmonique de la oorde principale la et la note ré, qui trouve son unisson dans l'harmonique de la corde principale r^ ; de cette façon, les interférences qui pourraient résulter de la correction simple des notes défectueuses se trouveront complètement annulées. — La figure 100 montre l'ordre dans lequel nous disposons le groupe chromatique sur les quatre ^prolongements ou parties accessoires des cordes.
t> Les trous dans lesquels sont introduits les nœuds des cordes sont disposés irrégulièrement sur le cordier, afin de donner aux prolongeas
ments les longueurs nécessaires pour pouvoir les accorder à Tunisson des notes indiquées sur la portée de la figure ; deux petits sillets mobiles sont placés, l'un sous les cordes mi et ré^ l'autre sous les cordes
la et sol ; ces deux sillets sont en corne et prennent la forme cylindrique du cordier ; en faisant glisser ces sillets sous les cordes par l'un ou l'autre bout, on obtiendra ainsi les unissons des notes indiquées sur la portée ; le sillet placé sous les cordes la et sol devra être légèrement plus élevé que celui placé sous les cordes mi et ré y afin de laisser vibrer librement les deux prolongements la et sol ; de plus, afin que le prolongement de la corde sol donne purement et juste ut naturel, il est absolument indispen* sable que cette corde soit filée exactement dans toute sa longueur, ce qui n'a pas lieu généralement, car on a l'habitude d'espacer les dernières spires formant l'extrémité de cette corde pour faciliter la façon du nœud ; dans cet état, le prolongement de la corde sonnerait mal et toujours trop haut pour pouvoir être utilisé. Aussi, sans tenir compte d'une petite difficulté insignifiante occasionnée par la raideur de la corde, on fera le nœud en plein dans l'endroit où les spires sont adhérentes.
]» Une fois les unissons des notes
de la portée obtenus, on pourra se
convaincre de la puissante influence
qu'acquièrent les prolongements des
cordes lorsqu'ils sont disposés de façon à agir utilement sur les notes
défectueuses, et par là même on comprendra l'extrême importance que
nous avons donnée à leur emploi.
Fig. iOO. — Dispositif des sillets