SUR LE « DE AUDITU
Il n'est pas un culte plus sincère et plus répandu à la fois parmi les amateurs du quatuor à cordes que celui qu'ils professent pour tout instrument signé d'un nom italien célèbre. Je n'ai pas besoin d'ajouter que la signature de Stradivarius est celle qui est l'objet des plus nombreuses faveurs, et je puis dire des plus méritées. Aussi, lorsqu'on croit avoir enfin trouvé ce rarissime instrument tant cherché, quel amour ne lui témoigne-t-on pas? On ne l'admire plus, on l'adore. Il faut voir combien ce cher objet est soigné, dorloté, emmailloté, et le bonheur que témoignent les yeux de son possesseur lorsque celui-ci le sort de sa boite pour le faire admirer et essayer par les amateurs.
(1) « Dans le cas où cette corde, en vibrant, donnerait un son trop prolongé, il sera facile d'éviter cet inconvénient en l'entourant, sur un point seulement, de fil de laine ou de coton. »
(2) Les pages qui suivent sont empruntées à un opuscule que j'ai publié en 4890 sous le titre de Quelques considérations sur la luthet^ie.
Chacun veut lui accorder un compliment : Tun exalte ses formes, ses voûtes; l'autre son état de conservation et surtout son vernis superbe. Quant au propriétaire, grisé par tant de louanges, il est bien aise de ne pouvoir plus douter qu'il est l'heureux possesseur d'un instrument merveilleux.
Cette douce illusion est bien pardonnable, puisque souvent elle est acquise au prix de grands sacrifices d'argent par ceux qui en ont peu ou le gagnent péniblement. Mais au train où vont les choses de la curiosité, ces beaux et souvent bons instruments deviendront bientôt la propriété exclusive des amateurs millionnaires ou des musées, et les artistes, ceux qui en ont réellement besoin, devront se résigner à jouer les violons, altos et basses de l'école française, seule, actuellement, qui fasse bon et bien. J'excepte de la catégorie des bons instruments les imitations en bois cuit dont on a tant abusé il y a quelques années, et n'entends parler que des instruments construits pour l'audition et non pour la vue.
Les luthiers qui ont fait des foc simile ont eu raison, commercialement parlant, puisqu'ils ont exploité la faiblesse humaine (j© suis poli), source intarissable de fortune pour celui qui sait y puiser habilement; mais au point de vue artistique, ce mirage a tué pendant 50 ans l'essor de l'école de lutherie française, si bien régénérée par Nicolas Lupot, au commencement du xix» siècle, et dont les élèves et les émules devaient rester fidèles aux bonnes traditions. Ce fut une longue crise pendant laquelle les bons luthiers eurent à subir la concurrence dangereuse des imitateurs. Cette vogue est aujourd'hui périmée et pour toujours, je l'espère du moins, ce qui justifie une fois de plus ce vers bien connu :
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
La prépondérance du de visu sur le de auditu^ telle est la véritable raison de tant de sottises.
Il faut que vous sachiez, mes chers lecteurs, que si le vernis n'est pas pour les quatre cinquièmes dans l'estime que les amateurs témoignent pour un instrument, il y est bien pour les trois quarts au moins, et dans le système de l'imitation, on a fort habilement exploité l'ostentation, ce travers si répandu et qui se résume en deux mots : vouloir paraître !
Avec un violon ou une basse vernis en plein, sans tache, sans usure ni truquage, il est impossible de dissimuler un instrument de construction moderne. Ce que l'on admire le plus dans un Stradivarius, à part ses qualités sonores, c'est son vernis brun rouge, tempéré par une sous-teinte dorée que seul le temps donne au bois, et que ne peut obtenir le plus
beau vernis sur des fournitures neuves dont la teinte blanche se reflète en cru, d'autant mieux que le vernis est plus transparent. C'est une qualité dont ne saurait se passer un instrument respectable sous peine d'être l'objet des plus cruelles moqueries : — « Mais, mon cher, votre violon a le son vert, ce n'est pas étonnant, il est tout rouge, i — c Oh mon ami ! ne sortez pas avec votre basse dans la rue ; si un taureau passait ! :» — Ou bien : a: Tiens ! auriez- vous passé votre alto à la confiture de groseille? > etc., etc.
Il était facile avec du talent, de la réclame et surtout une bonne cuisson des bois de lutherie, d'exploiter cette fâcheuse influence du de visu sur le de audilu. On comprendra facilement que des fournitures de lutheiûe mises dans des boites métalliques bien closes, soumises ensuite à la chaleur d'un four, arrivent à une teinte qui peut aller du jaune brun tendre au brun et même au noir, et cela sans aucune des taches que donnerait inévitablement toute préparation colorée et aqueuse appliquée i
sur les instruments à nu. Mais les bois ainsi traités n'ont plus aucune i
énergie ; ils deviennent cassants, les copeaux que le rabotage amène n'ont >
plus les qualités textiles des bois même les plus vieux, les collages manquent de solidité, l'instrument est mort-né. Mais aussi quelle différence dans la teinte du vernis ! Plus n'est besoin d'attendre des années : faites usage de n'importe quelle couleur, elle paraîtra toujours belle et transparente. Une simple couche de colle donne aux instruments traités par ce procédé une superbe apparence ; un vernis qui serait afl*reusement cru sur un bois naturel prend immédiatement des teintes d'un beau brun rouge doré avec des reflets superbes. Seulement le temps n'améliore plus rien de ces produits. Les plus anciennes imitations que j'ai revues après quarante ans m'ont semblé passées, ternes et laissaient voir le truquage dans toute son efl*ronterie.
Il n'y a plus rien à dire sur les grands luthiers italiens que tout le monde apprécie depuis plus d'un siècle : les Stradivarius, Guarnerius, Amati, Rugger, Magini, Gagliano, etc., etc. Mais à part les pièces signées de ces quatre premiers noms, et au risque de faire sauter au plafond de trop naïfs admirateurs, si vous saviez combien cette lutherie était médiocre au point de vue de l'exécution ! Comme l'intérieur était négligé, comme les épaisseurs étaient traitées! Des voûtes inégales où souvent le rabot n'avait pas adouci ce que la gouge avait ébauché. Que dire des fournitures? Que d'instruments (surtout les basses) dont les fonds sont en hêtre, en marronnier, en tilleul, voire même en peuplier, tantôt sur couche, tantôt sur maille, n'importe, et des nœuds et du bois à contre sens ! Cependant
tous ces vieux types sont généralement recouverts d'un vernis d'une belle nuance que la patine et le temps ont encore embellie par un charme de vétusté auquel il est si difficile de se soustraire. Malgré de grandes défectuosités acoustiques, ces instruments ont un aspect séduisant, et souvent on en achète un inférieur auquel on s'efforcera de trouver dans la suite toutes les qualités.
Si les luthiers, dans un intérêt commercial que je n'ai pas à juger, ne tiennent pas le même langage que moi, je suis bien convaincu que tous partagent du moins ma façon de voir sur ee point. On se demande en somme ce que serait devenue toute cette lutherie italienne de deuxième, troisième et quatrième ordre sans la patience, le talent des Gand, Rambaux, Chanot, etc., etc., qui ont recoupé, remis d'épaisseur, souvent doublé, rapiécé et presqu'entièrement reconstruit tous ces instruments rapportés par le fameux Tarisio?
C'était un type bien curieux que cette espèce de colporteur qui parcourait l'Italie jusque dans ses coins les plus ignorés et rapportait vers le mois de janvier de chaque année le produit de ses recherches. Il fit ce métier de 1830 à i853 environ. Rien n'était plus étrange que le déballage de ce bonhomme dont la mise et la figure auraient effrayé au coin d'un bois. Il descendait dans un petit hôtel borgne de la rue Greneta et là, dans une chambre plus que modeste, rangeait de grandes caisses pleines de débris de violons et de basses. Cette façon originale d'importer les vieux instruments en France lui permettait de se soustraire aux droits de douane; tout était démonté, les tables d'un côté, les fonds d'un autre, les éclisses et les têtes encore à part. C'est dans ce réduit que venaient s'approvisionner d'instruments italiens les luthiers parisiens les plus en vogue, les Vuillaume, Gand, Rambaux, Chanot, etc., etc. C'était le bon temps ; mais il fallait compter avec le flair et la roublardise^ c'est le mot, de Tarisio, et ils avaient fort à faire ces luthiers qui avaient besoin de lui.
Aujourd'hui cette source est tarie. Comme je le disais plus haut, tout est coté à une valeur exagérée, et la vente si facile de ces vieux produits italiens devient de jour en jour plus rare, tant il y a peu d'instruments sur le marché. Cette rareté croissante fournit un regain de vitalité à ce préjugé avec lequel on vivra longtemps encore malheureusement, qui veut qu'un violon ou une basse ayant les apparences du neuf ne peut produire que des sons criards et sans harmonie.
J'ai eu cent fois dans ma vie d'artiste à observer ce que je viens d'avancer. Il y a peu de temps encore, j'étais appelé par une société philharmonique à prendre part à un concert. J'y devais jouer un concerto
de violoncelle, et j'avais eu Tidée d'apporter une basse moderne excellente, faife par un artiste hors ligne qui fut autrefois preniier ouvrier chez Vuillaume, ensuite chez Miremont, puis travailla chez Gand et dans la suite retourna à Mirecourt, pays d'origine de presque tous les luthiers français. J'étais en doigts, comme on dit en style d'artistes, et j'étais devant un pubhc sympathique ; bref, si j'ai joué une fois convenable-» ment dans ma vie, c'est ce soir-là. Mais ma basse était rouge, hélas ! Malgré le succès que le concerto de mon ami Saint-Saëns obtint, je vis les amateurs de l'orchestre regarder mon instrument du coin de l'œil, et l'un d'eux, en venant me faire compliment sur mon exécution, sur l'excellent choix de mon solo, me glissa dans l'oreille d'un air mystérieux cette phrase : « Quel malheur, mon cher maître, que vous n'ayez pas joué sur mon Grancino. Pourquoi jouez- vous sur un instrument neuf? »
RemarqujBZ que la basse qu'on me vantait était affreuse, sourde comme un tapis, doublée de tous côtés, fond en peuplier, etc. Il est vrai de dire que ma basse avait été manquée comme vernis. Construite pour l'Exposition de Vienne avec une fourniture superbe, elle avait été gâtée d'aspect par les premières couches d'un vernis rouge violet, et le luthier qui me l'avait vendue avait été heureux de s'en défaire, connaissant par expérience l'influence des yeux sur l'oreille; mais j'avais toujours reculé devant l'ennui du dévernissage et du revernissage. Cependant, devant les manifestations successives et non interrompues des personnes qui m'avaient entendu, je pris la résolution de réhabiUter, aux yeux des amateurs, l'instrument peut-être le meilleur, le plus souple et en même temps le plus vigoureux qu'il m'ait été donné de jouer dans ma vie.
Ma basse fut donc couverte d'un vernis que je crus avoir réussi; puis je me inis en devoir de la truquer, d'y ajouter des usures, des éraflures, des crasses^ comme on dit dans le métier. Elle avait cette fois l'aspect d'un vieil instrument bien conservé.
Cependant, j'appris bientôt que, malgré la couleur de ma basse, l'impression n'avait pas été mauvaise dans le concert précédent, car je fus redemandé par la même Société un mois environ après. J'emportai ma basse réhabillée en vieux, et la première personne que je trouvai à la gare fut le monsieur au Grancino « Eh bien, cher mailre, quelle basse apportée? ï^ — « Je me suis rappelé vos bons conseils, lui dis-je, car j'ai pris avec moi mon Bergonzi, et j'espère que vous en serez content. » Certes, je n'aurais pas tenu ce langage à un luthier de profession ; mais ce petit mensonge me donnait un peu de tranquillité. Je jouai et je fus
QUELQUES CONSIDÉRATIONS. 2Bf
applaudi comme la première fois par le public. Mais ces messieurs da quatuor furent en admiration devant mon pseudo Bergonzi^ et on me fît compliment d'avoir changé d'instrument. Ce n'était pas comparable au point de vue de la qualité de son, de l'ampleur, de la douceur, de l'égalité. Enfin, toutes les épithètes les plus laudatives furent employées pour me féliciter d'avoir compris le tort que je n'aurais pas manqué de me faire en persistant à jouer des instruments à son vert.
Je suis rentré anéanti à mon hôtel; mais plus résolu que jamais à combattre ce vieux préjugé que j'appelle la prédominance du de visu sur le de audilu.