‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 10 sur 63 · COMMENCEMENTS DE LA CARICATURE MODERNE · texte numérisé non relu

COMMENCEMENTS DE LA CARICATURE MODERNE

H 0 L B E 1 N. — Le Soldat.

Les Sinndachres de la Mort.

et poignant, se joue dans un superbe cadre, un paysage incendié de tons les feux matinaux du soleil qui se lève. Un autre simulacre encore combine i)eut-ôtre la raillerie humaine et la satire politique, car on a cru voir, dans le Roi et la Mort, une allusion très marquée à François I"'.

Mais un mouvement allait se produire qui devait faire sortir la caricature de ces ingénieuses généralités. La Réforme commençait son œuvre ; Luther surgissait intrépide, énorme, et devenait le but et la source d'innombrables charges d'une violence inouïe, d'une imagination débordante de colères et de venins.

Certes, c'est une belle chose que la politique, et lorsqu'on connaît de près ou de loin cette cuisine, il est permis d'être sceptique. Mais combien plus sceptique encore ne deviendrait-on pas quand on assiste à la fondation de cette chose grave, une religion? Tout ce que l'attaque personnelle peut avoir d'acerbe et de brutal, tout ce

que l'on peut jeter de boue sur la vie privée des hommes, toutes les calomnies et toutes les malédictions furent semées à foison dans les médiocres caricatures issues

"du mouvement de la Réforme. Les adversaires de Luther, au premier rang desquels se distinguent Miirner, Hans Sachs, etc., s'épuisent en pamphlets, se dépensent en gravures. Ce sera, par exemple, la Conspiration des fous, la Confrérie desfripons, ou bien encore « Le grand fou Luthérien; comment le docteur Miirner l'a exorcisé. » Les caricatures antiluthériennes prennent à partie le réformateur, sa femme, ses amis. Tantôt ce sera le diable jouant de la cornemuse, et la vessie de l'instrument ne sera autre que la tête de Luther. Tantôt, au lendemain de son mariage avec la religieuse Catherine de Bora, on le représentera, dans sa chambre à coucher, dansant avec son épousée quelque ignoble sarabande. Tel était le ton aimable des exorciseurs de ce damné. Luther eut les rieurs de son côté. C'est un joyeux ; il rend fèves pour pois et pain blanc pour fouaces. A chaque caricature, il répond par une caricature nouvelle. Son ami, le peintre Cranach, compose pour lui la Passion du Christ et de l'Antéchrist. Un jour un dominicain farouche,

HOLBEIN. — Le laboureur.

Les S'nnulachres de la mort.

nommé Zetnel, lui propose l'épreuve de l'eau et du feu, et Lutlier répond par ce billet joyeusement ironique : « Au lieu d'eau, je te conseille le jus de la vigne ; au lieu du feu, la sauce d'une oie rôtie. Viens à Wittemberg si le cœur t'en dit ; moi, Martin Luther, à tout inquisiteur de la foi, à tout mangeur de fer rouge, je fais savoir qu'on trouve ici bonne hospitalité, porte ouverte, table mise, grâce à notre duc et prince l'électeur de Saxe. >

Cette bouffonne réponse est d'ailleurs la meilleure des caricatures luthériennes, car il faut rendre cette justice aux images satiriques inspirées par la Réforme,

qu'elles sont simplement brutales ou effroyablement allégoriques. Ou peut donner une idée en quelques mots d'une des plus célèbres : l'Ane pape (frontispice d'une brochure de 1523, publiée à Wittemberg : interprétation de deux monstrueuses figures, etc). Le monstre hétéroclite trouvé à Rome a une tête d'âne, le corps couvert d'écaillés, et divers attributs dont on chercherait longtemps l'explication aujourd'hui si le texte n'avait la charité de nous la fournir.

La main droite de l'âne pape a la forme d'un pied d'éléphant, pour montrer qu'il écrase les craintifs et les faibles. Sa main gauche est celle d'un homme ; c'est un symbole de la puissance temporelle. Le pied droit est d'un bœuf: cela représente, je ne sais trop pourquoi, les ministres de l'autorité spirituelle, docteurs, confesseurs, etc. Le pied gauche, d'un griffon, fait allusion, pour un raison du même genre, aux ministres de la puissance civile. Le pape âne a les seins et le ventre d'une femme, afin que l'on comprenne bien jusqu'où vont les appétits sensuels de ce pontife et des prélats qui l'entourent. Les écailles de son corps représentent « les })rinces et les seigneurs qui soutiennent le papisme ». Une tête de vieillard est adhérente à une des cuisses: cela signifie que le pouvoir pontifical est caduc. Enfin, une sorte de dragon sort du derrière de ce charmant animal, exprès pour personnifier les bulles, excommunications, anathèmes, et exprimer le cas que l'on en fait à Wittemberg! Doux Jésus ! que la caricature théologique est donc une chose divertissante !

Laissons aux curieux de ces choses le soin de compulser les paperasses dans les bibliothèques, de se divertir aux diables, aux chaudières, aux mélanges de flammes et de fientes que ces gens se rejettent avec fureur. Cela durait encore au xvTi^ siècle, et la Mappe Romaine (Genève, 1623) était un des plus beaux spécimens du genre. Nous avouons ne nous sentir aucun goût pour ces recherches, et nous ne voyons pas en quoi elles serviraient à l'édification ou à l'amusement du lecteur. Que ces gens se décernent le paradis, ou condamnent leurs adversaires aux souftrances

Le roi et la mort.

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