COMMENCEMENTS DE LA CARICATURE MODERNE
éternelles, cela nous est absolument indifférent tant qu'ils le font sans esprit, à l'aide de dessins sans le plus léger accent artistique.
Luther a du moins, à nos yeux, certaines circonstances atténuantes ; sa rondeur bon enfant, dans certains cas, dont nous avons donné un exemple ; sa réserve digne lorsqu'on s'en prit à sa vie })rivée. Quand parut la caricature qui le rejjrésentait dansant avec sa femme, il répondit simplement: « C'est des femmes que viennent les enfants, par quoi se maintient le gouvernement de la famille et de l'Etat. Qui les méprise méprise Dieu et les hommes. » Et de fait, Luther a donné là une saine leçon à tous les caricaturistes. Rarement dessinateur satirique, lorsqu'il s'est attaqué à une femme, a fait autre chose qu'une œuvre révoltante. Qu'il étudie la femme, et d'un trait délicatement amer signale ses faiblesses si tyranniques, ses perfidies si ingénues, ses vices séduisants, ses éternelles perversités, cela est de mise, et nous verrons plus tard jusqu'à quel degré d'art cette étude a été poussée chez nous-mêmes. Msds la femme et une femme, c'est différent, et il est impossible d'attaquer une femme sans lâcheté.
Pour en finir avec ces choses théologiques, il faut dire deux mots de la Réforme en France. La satire, à l'occasion du calvinisme, y fut surtout littéraire. Quant au reste, on jugea qu'un bon bûcher valait mieux qu'une mauvaise caricature. C'était voir les choses de façon pratique. Toutefois on peut citer deux exemples que nous donnons pour ce qu'ils valent, c'est-à-dire pour peu de chose. L'église de Saint-Sernin, à Toulouse, contient une stalle de chœur où est grossièrement sculpté un animal en chaire. L'artiste était si habile que l'on ne saurait trop si on a affaire à un âne ou à un cochon. Une inscription à tout le moins nous renseigne : « C'est Calvin le porc preschant. » Cela manque un peu d'esprit.
L'autre caricature a du moins un mérite : elle se moque de tout le monde. C'est une estampe représentant « le pape, Luther et Calvin se prenant aux cheveux ». Débrouillez-vous, mes amis. C'est la bonne philosophie et c'est le bon sens français. Si on avait toujours pris les choses de cette façon, il n'y aurait pas eu de Saint-Barthélémy, comme dirait notre excellent Joseph Prudhomme.
LE XVP SIECLE. — RABELAIS CARICATURISTE. — SINGERIES. ESSAIS D'ÉTUDES DE MŒURS. — LA LIGUE.
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Au XVI® siècle on peut constater clans l'art de la caricature et du rire dgux courants bien distincts. L'un est italien, quintes sencié et terriblement allégorique. L'autre est flamand , et il porte un caractère tantôt fantastique, tantôt réaliste, tantôt les deux à la fois. Chez nous, quelque sensible que soit l'influence du premier^ on peut dire que la vraie renaissance de l'art caricatural ^ient du Nord et spécialement des Pays-Bas. Un homme qui vaudra bien dans notre panorama un portrait en pied, Brueghel le vieux, fait alors franchir à la caricature un pas considérable. C'est le premier parmi les maîtres illustres, qui adopte le genre pour lui-môme et s'y consacre d'une façon exclusive.
Notre meilleur recueil de caricatures, au xvi^ siècle,- les Songes drolatiques de Pantagruel, ne sont qu'un démarquage, une sorte de contrefaçon des imaginations de Brueghel.
Les Songes drolatiques, par un suberfuge d'éditeur, furent attribués i\ maistre François Rabelais lui-même. Le véritable auteur comprenant peut-être qu'il n'avait guère d'invention à revendiquer, a eu la modestie de demeurer anonyme. Chacune des figures grotesques qui composent le recueil forme un sujet séparé, et l'on a cherché eu vain le lien qui pouvait exister entre elles. Mêmes diflîcultés pour reconnaître
Mari et femme.
LE XVI« SIECLE
les originaux, si tant est que ces caricatures soient des portraits satiriques. Quelquesunes, à vrai dire, nous font repasser plusieurs fois sous les yeux certain personnao-e à grand nez fortement busqué, à barbe en pointe, à moustache en croc, qui a plus d'un point de ressemblance avec 8. M. François I*^ Une surtout est frapjjante : le nez caractéristique, prolongé jusqu'au sol, est agrémenté d'une petite roulette; le personnage est coiffé d'une sorte de chapeau de cardinal; sa main droite tient des verges, sa gauche esquisse le geste de bénir. Tout le reste est bouffonnerie vague ; créations assez monstrueuses, figures décharnées ou grimaçantes, déguisements incohérents , quelques attitudes atteignant réellement au cauchemar, d'ailleurs plus repoussantes que terribles; le principal effet comique consistant dans l'exagération sans mesure de certain attribut difficile à nommer. Tout cela est enlevé d'un trait assez net et d'une main assez habile; mais ces curieuses figures qui arrivent, comme on le verra plus loin, à une surprenante intensité d'hallucination réunies dans une planche de Brueghel, ne sont plus, ainsi isolées, que de la caricature sans but, sans signification précise, et par suite sans véritable drôlerie. Prenez par exemple, cette bizarre fantaisie, cette sorte d'outre ambulante qui se gonfle automatiquement au moyen d'un soufilet d'orgue; un coup de scie a fendu le chapeau de cardinal qui surmonte cet être informe; du vent s'en échappe avec un essaim de mouches. Des myopes verraient là matière à insinuations profondes. Le chapeau, le vent, les mouches, le coup de scie, tout leur paraîtrait allusion historique. Eh bien, cette figure est simplement extraite d'une diablerie de Brueghel, qui en contient, groupées, des centaines de ce genre, drôles à qui mieux mieux, et toutes sans autre prétention à la profondeur.
Combien supérieures les admirables caricatures littéraires qui abondent dans ce siècle audacieux, exubérant. Le rire, le grotesque, la bouffonnerie pleine de sens
Extrait des Songes drolatiques.
cachés, le véritable comique résident dans les satires de Régnier, dans les extraordinaires fictions de Rabelais, et les Songes apocryphes n'ajoutent rien à la philosophique drôlerie de Pantagruel. Mais cela nous entraînerait hors de notre domaine.
Il y a pourtant, dans la caricature dessinée, d'autres pièces que l'on peut signaler. Pas avec détails, quelques-unes : le fond en est un peu trop libre, et Texécutiou en est risquée. Cela roule sur l'éternel féminin, vu avec la brutalitité de ces temps : par exemple, un groupe de matrones se crêpent ie chignon pour se disputer la possession d'un haut-de-chausses. Et cette fois le vêtement viril n'est pas, comme nous l'avons vu au moyen âge, le symbole de l'autorité, ou tout au moins de l'autorité morale, mais de tout autre chose.
Les modes fournissent aussi quelques sujets aux caricaturistes. On retrouverait aisément quelques pièces sur l'ampleur et la rigidité des « fraises », sur la capacité des vertugadins. Cela ne dépasserait pas en intérêt artistique^ une médiocre moyenne.
Comme nous l'avons vu, il n'y a pas de bonne littérature caricaturale, sans nu petit chapitre pour les animaux. Le singe paraît avoir eu les honneurs au xvi^ siècle. On l'a mis à contribution dans la politique comme dans les simples divertissements. Il est une curieuse série de Singeries, composée de seize planches, qui montre fort affairées ces intelligentes bêtes. Chaque planche est accompagnée d'un distique destiné à bien faire comprendre qu'il s'agit de singes et non d'autres vertébrés.
Quoy que les singes voyent, retiennent en mémoire Et veulent seconder, comme est ici notoire,
dit la première gravure. Une suivante les représente gobelotant et banquetant :
Aux hommes contrefont en toute leur manière, Combatent, boivent moult, en faisant bonne chère.
Dame, les vers ne sont peut-être pas excellents, mais on saisit du premier coup leur malicieuse bonhomie. Voici encore une assemblée de singes dans la boutique du spécialiste qui joignait alors l'art d'accommoder les chevelures à la science de tirer une palette de sang.
Chez le barbier se tondre et phlébotomer font AiTacher dent, curer lorsque navrez ils sont;
Ce sont aussi les horreurs de la guerre, et les singes se livrent à des combats mouvementés, horrifiques. Les vers semblent façonnés à coup de hache d'armes :
Ils mènent ci aussi guen-e dessus la mer Et oppugneut l'un l'aixtre avec canons et fer.
Enfin, les singes ont aussi leurs plaisirs, pour que vous ne pensiez pas que tout est douleur en ce bas monde de singerie. Vous pouvez ici assister à leurs ébats : ils
jouent à la boule comme de simples i)etits rentiers de la banlieue. Seulement personne ne saurait décrire leurs amusements avec plus l'élégance que le poète anonyme :
Ils boutent par le trou aussi dessus la rue
Et se mouillent si fort que Teau de leur corps flue.
C'est de cette façon innocemment allégorique, qu'en ces temps peu analystes on concevait la caricature de mœurs. Tout ce qui n'avait pas une allure mythologique, une couleur d'érudition, n'était pas jugé comme du bon comique. Aussi, est-ce avec un certain étonnement que l'on signale quelques rares pièces qui tentent de nous faire rire de l'homme lui-même, dans son train-train de vie, sans accessoires et sans sauce pédantesque. Tel ce couple si rondement campé du mari et de la femme, revenant de faire leur marché, gras, gourmands, épanouis, et se délectant d'avance à la saveur escomptée de l'oie qu'ils portent avec sollicitude. Cette belle gravure sur bois, à la fois large et naïve, est-elle une épave unique de l'œuvre de quelque Daumier inconnu ?
De même que la véritable caricature de fantaisie ou de mœurs est dans Rabelais, Bonaventure des Perriers, Béroalde de Berville, ou Mathurin Régnier, il faut chercher la meilleure caricature iwlitique dans les grands pamphets ou les cinglantes apostrophes : dans Agrippa d'Aubigné ou dans la Satire Ménippce. Ce n'est pas que les passions politiques ne se soient répandues en des milliers d'estampes. Mais la brutalité en est si écœurante, la forme si plate qu'on ne sait comment faire un choix ni s'il est bien utile de le faire. Il ressortirait, en tous les cas, une chose de cet examen, c'est que les plus violentes caricatures contemporaines sont, au prix de celle-ci, d'une extrême fadeur. Celles dont Henri III fait l'objet se distinguent entre toutes par l'atrocité, le caractère ordurier, sanguinaire, avec une certaine exaltation religieuse bien typique. Ce ne sont que damnations, excitations à l'assassinat, anathèmes contre les débauches royales formulées, sous prétexte de morale, en images terriblement licencieuses. Pour l'éducation artistique, il ne servirait de rien de reproduire ici r « Adjournement du démon à Henri de Valois pour le convoquer à la réunion des Etats généraux en enfer », ou le « Soufflement et conseil diabolique de d'Épernou à Henri de Valois pour saccager les catholiques », ou encore V c<. Outrecuidance guisarde » ou l'allégorie peu claire de la «. Malengendrée. »
Les rancunes et les insultes se fout i)lus acharnées encore, une fois Henri III tombé sous le couteau de Jacques Clément. Tout cela présente un intérêt pour ceux (pli veulent écrire l'histoire. Mais nous, dans notre promenade à la recherche du sourire et du rire, ou de la satire appelant à son aide les talents véritables, nous arrêterons-nous à ces placards dont l'âpreté est jaunie 2)ar le temps et la flamme éteinte? Non certes; et nous ne signalerons que jiour mémoire la contre-i)artie, les caricatures dirigées contre la Ligue quand son influence prit fin : La Singerie dos Etats de la Li(/ue, la Procession de la Ligue, sa naissaiice, son déclin. Il existe pourtant une réelle œuvre d'art inspirée par la Ligue. C'est l'Orgie et Procession dont nous
LE XVI-^ SIECLE
donnons un fac-similé, et une des peintures les plus précieuses du musée Carnavalet dont nous devons la communication, ainsi que de divers antres documents, à l'obligeant et sagace conservateur-adjoint, M. Lucien Faucon. Ici, du moins, il y a une
\w /ini il 11 pu le -■ toiq Kilt l[,iciili Cfi'tro Nï ncJOiit., capr.îs \'mu reruiuiu atjuas.
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Singerie. — Jeu du Baquet.
largeur rabelaisienne dans la bouffonnerie, une puissance de couleur qu'on ne retrouve guère dans les planches gravées, toutes plus ou moins allégoriques, sèches ou guindées. Le rire, dans le dessin, avait décidément quelque peine à trouver sa voie, et il était temps que des artistes vinssent la lui ouvrir plus aisée. Le xvii® siècle allait s'ouvrir, et il y avait plus d'art et de verve dans un tout petit fantoche de Callot que dans cet amas de fureurs, bonnes pour l'oubli poudreux des bibliothèques.