LE MOYEN AGE ET LA CARICATURE DANS L'EGLISE
par ces rudes mains. Mais peu à peu émancipés, vous prîtes un jour votre revanche, et c'est par vous que virent le jour les plus inoubliables caricatures d'animaux à dessous humains que nous ait léguées le moyen âge. Le roman de Renard résuma et engloba toutes ces charges empêtrées dans la pierre, les fit vivre, agir, et respirer à pleins poumons. L'astuce, la cruauté, la papelardise, la crédulité, trouvèrent leur personnification, et, grâce à ces caricatures rythmées, un immense éclat de rire traversa la société qui ne s'était jusque-là égayée qu'avec accompagnement de patenôtres.
Sans doute notre esprit éveillé et raillard avait donné naissance à maint gai fabliau qui n'avait rien à démêler avec la religion, ni même avec la morale. Mais c'était de la menue monnaie. Les grandes réjouissances, les fêtes solennelles où il était oflâciellement permis à la foule de se donner carrière, avaient lieu avec l'assentiment et le concours de l'Eglise ellemême. La fête de l'âne, la fête des fous, dont tout le monde a lu des descriptions détaillées, se célébraient comme des offices.
Sous les yeux des caricatures de pierre, les vivantes caricatures, bariolées d'ivresse et d'oripeaux, tandis que l'âne officiait à l'autel, braillaient à pleins poumons la prose célèbre :
Hez, sire asne, car chantez Belle bouche, rechignez Vous aurez du foin assez.
Et de l'avoine à planté.
Puis, c'étaient encore ces fêtes des fous, carnavals maladifs, dont l'exubérance sonnait comme une funèbre sarabande, sœur des danses macabres. C'était en pleine folie, en effet, que l'on se laissait vivre. On a voulu chercher encore à ces solennelles excentricités une explication savante, et il a fallu y voir un souvenir des Saturnales, mode antique pieusement conservée par des moines érudits. Foin des gens qui veulent voir l'antiquité partout 1 Ou se souciait bien de l'antiquité, dans ces temps où jamais notre génie ne fut plus touffu et plus original. Il y avait simplement, en raison de cet incessant labeur, de ce lent accouchement des idées, des constitutions et des lois, en raison des secousses perpétuelles, douloureuses qu'il occasionnait, un prodigieux besoin de détente des nerfs. A distance, cela nous paraît empreint de quelque gravité. Cette m<'daille commémorative, reproduite plus loin, médaille de plomb que l'on distribuait à des milliers d'exemplaires, et où l'on voyait le pape des fous approchant cavalièrement son bonnet à grelots et sa marotte de la tiare et de la crosse du pape pour de bon, n'était qu'une pièce facétieuse. Nous ne saurions rire aujourd'hui de ce vénérable et humble document.
C'est que le rire vieillit. Il ne se transmet pas par générations, et c'est pour cela qu'une histoire de la caricature n'est pas forcément plaisante. On n'évoque pas plus la joie éteinte qu'on ne ranime la carcasse noircie d'un feu d'artifice. Pourtant,
Musicien ambulant,
tambourin et galoubet,
xv« siècle.
iM' K i K F l' r PK 1. \ r \ Kir A rr nv..
\\o> ju'^nvs, tui \u'', n\» \i\'\ îui W" sii>»-lo. ouvtMit loiir lino o( lour un^sso piiott^. Sans vUmUo, <Mi mison vlos t^vi^'nonionts, U'ur \orvo vul jvirfois ji s'oxoivor sur *los siyots lu>;ul>ivs. Mjus «pli suit si los oliosos doui iumis rioius !U\joiinrhui n«' pîvniitnnit pas uitmssiulos !\ v'oiix nui nous siiivnMil '.'
Il \ M v'0|HM\vl!>u( vlos riilivMilos rvMumunsM (vMis K\s sii'^olos, ooiix ipio rhoinmoluinii^iur so vM\''o. r'ost tiiiisi {\\w los r:>ppv>rls cniw K's doux s«>xos. nvpports toujours
un pou toiulus. ilouiu'^rout nuiti^'^n» i\ Unir ooiitiu^out *lo oariontutvs !ur!Uip.Vssuiv!<ut In iuoiKmIu tiMupv<*.
I.'ou s\\iiivya pomlîiut Ac louiiuos sv^rios irjimuvs ilo lu rouuuo ipii «lisputo 51 v^on uiuri lo hnut-iloolmussos. oiuM^mo vlo lu tout^»puissjuioo. 1.5V so^uo. taillôoouploiuo pionv, {ivîiit ov^urs ouooiv. oonimo nous lo vovou5î.upi\V riuvoutiou do hv limvuiv iiupriunV. l.o w lu\ut do oli{\u>5vSOs« V ojît d'aillours dans lu Nioillo liltonituro oarionturnlo uuo miuo iiK^puiti^vMo do toot^lios. Non souloiuout la tomiiio vout lo ilôrv^hor :\ s\ni mari atiu do lo portor dmi;* lo lut^uago, maiîî ouovmv ou lo punid ovMuuio uuo sorto ilo symK^lo, ol vv riiabitaolo do la Vus^solo humaiuo ^\aiusiipiolodôuouuuo KaK^ laiîi, ost Tobjot vlo luttoîi luMUiVùpios ont IV toiuuios. (,\» oouilvu aohariu^ douuoliou t\ jiravuivs plus* ou moins boutVounos jusquo tort avant vlans lo xvu'siiVlo. Ou oluu\sou»\ait g'îviomout los uunuos ot los maiiistrats. .\/«M>^Y/NifiW/*< i^ait la plus tormivlablo oarioatuiv dos justiomixls qu'oti ov\t toutvV^ avant Kabolais. ot au \v* siiVlo, Villon, ou otVivutv^ j*î»u\\n do Taris, assistait, sp<vtatour non voulu, aux t^lvtîs d'un vv i^ras oîiaïunuo v avoo w damo Sivloiuo ^^.
vv h\cu W vil )v«- u« tivu vlo »«vvv»,-»i,«v\
l.t \\ i\w\nc v\uo lo saint porsouua^^v souvMavt * tort à sou aiso v>.
IV (ompji ou toiups. lo plus souwut pv^ssîMo, pour rion, pvuir lo plaisir, jv\r Wvnu do toUo, ivu vvtto iKVossîti^ do vU^toudiv los uorts ipio nous avons si^ruaU^o, di^ ji'rvnx^vs do Kn\s vvmi^iwi orjinvuisaiout dos .*A<irù>«W»N\ Tu luauusoril du x\'^&i^oK\ lo HiXm^iM «A /"tiwr.',', nous on w^tn^oo Tinu^v oanoatun\lo. Quand on ost do Sîvu^ji-fixnd. ou^vut no ivasrirodovvs masvpios,do loursonti\vUats,dossouvn'itosdoloui^ oassor\''los
t.A ^^^*^M^^o tv«v lo h^ut -^Io-oUausmv* v>^^* ^ùV^o^>
LE ilOYEX AGE ET LA CARICATURE DANS L'EGLISE.
et de leurs marmites, ^'empêche qu'avant ou après boire, si un jour la fantaisie nous en prenait, nous jouerions aussi bravement qu'eux notre partie; car il entre, quels que soient l'époque et le degré de culture, une dose égale de bestialité dans ce besoin de bruyante expansion.
Qu'aujourd'hui les mascarades soient moins éclatantes, ou qu'elles soient parfois inconscientes ; que les femmes s'y prennent plus adroitement pour s'emparer de l'autorité, et de façon moins ouverte, il n'en faut attribuer le mérite, si c'en est un, qu'à la civilisation. Et encore nos caricaturistes ne trouvent-ils pas moins abondante matière que ceux du moyen âge dans les caprices de la mode. Alors on retraça, en les exagérant encore, les hennins gigantesques et les poulaines démesurées ; on ne dit aujourd'hui rien de plus neuf sur les *«. tournures » les plus rebondies et les chapeaux tour à tour les plus échafaudés et les plus microscopiques. Avec la note plus brutale d'alors, on affublait de ces parures, bonnets, corsets, longues manches traînant à terre, des diables ou des animaux peu nobles. Xotre galanterie s'offusquerait de cette forme, et Daumier trouvait la crinoline suffisamment drôle sur la femme elle-même ; G^é^'in montre mieux au philosophe boulevardier la vanité des ^'% É^ '" -^^ poufs et des reiroussis que s'il en parait les
charmes d'ime guenon. C'est toute la conquête de la caricature sur les temps : un peu plus de délicatesse.
Et puis, nous traitons tant de choses avec i^ „ .^,. , - • I I égard qu'on eut jadis en souverain mépris ! Nous
^ffirS»?- ■ I prenons la mort au sérieux ; elle revient à
chaque instant dans nos conversarions : nous nous en préoccupons outre mesure ; nous philosophons sru" elle à perte de vue; nous sommes en coquetterie avec elle, et pour rien au monde nous ne lui manquerions de respect. Elle conduisit, au contraire, pendant ces siècles graves et insouciants, la ronde de la gaieté.
Les danses macabres se multiplièrent ; et la fameuse fresque de la Chaise-Dieu n'est qu'un des innombrables spécimens. On méditait sur ces mystères, mais on n'en perdait pas un éclat de rire en attendant son tour. Au son des ossements cliquetants, chacun dansait sa danse. Et l'on riait de l'ambitieux, de l'avare, de l'amoureux, du
CLuirivari. i Rom.iu de /"<.i'iCt<.)
marchand, du moine, du pape et de l'empereur eux-mêmes, interrompus au milieu
de leurs occupations ou de leurs projets. C'était, en lugubre^ ce comique infaillible du siège qu'on retire à celui qui va s'asseoir, du plat qu'on subtilise sous les yeux de celui qui s'apprêtait à manger.
On s'étonne qu'on ait ainsi trouvé à rire de la mort.
Mais elle était chose familière, alors. Les guerres, les superstitions, les épidémies en étaient les bonnes et infatigables pourvoyeuses.
Mieux valait en rire ; et en cela, l'humanité prouvait son bon sens. Cette musique d'une gaieté froide domine tout le moyen âge. Elle durait encore au moment où tout allait être renouvelé et recréé, la caricature comme le reste, par la fulgurante invention de l'imprimerie.
Danse macabre, dite de Vérard. — Le Pajie et l'Empereur.
COMMENCEMENTS DE LA CARICATURE MODERNE. LES FOUS ENCORE A LA MODE. — LA RÉFORME. — LUTHER ET CALVIN
L'imprimerie n'a pas tardé à faire de la caricature une arme de polémique, lui donnant ainsi, dès le principe, une de ses formes les plus importantes. Cependant, au début, on constate une certaine hésitation, peut-être simiilement faute d'entraînement : les premières caricatures imprimées et tirées à des centaines d'exemplaires, sont un peu froides et impersonnelles.
Une des plus anciennes est revendiquée par la France. C'est le Revers du jeu des Suisses (1499), estampe publiée au moment où Louis XII, méditant l'expédition en Italie pour réunir la couronne de Naples à celle de France, cherchait à se ménager les Suisses, que l'Angleterre et les Pays-Bas soutenaient contre lui. Ce n'est pas une caricature d'une gaieté folle, si même on peut appliquer le nom de caricature à cette naïve représentation d'une jJartie de cartes entre le roi et le Suisse. Les personnages qui entourent la table, les souverains intéressés dans la partie, sont assez gauchement disposés, dessinés sans aucune intention comique ; ce serait plutôt une espèce d'allégorie d'actualité. La seule pénurie de documents a pu faire ranger cela dans la caricature.
Tout au contraire, la Nef des fous, un volume imprimé à Baie en 1407, abondait en caricatures franches et bouffonnes. Il faut donc saluer en Sébastien Brandt un des précurseurs. L'idée du livre est simple : reprenant, pour la transformer en satirique allégorie, cette ronde des fous qui avait tournoyé durant le moyeu âge, l'auteur appliquait à chacun son genre de folie, le décrivait et le fustigeait. Par une irouique condescendance, c'était le fou bibliomaue qui ouvrait la marche. On peut le voir ici, ce toqué dont l'innocente maladie consistait à « posséder des monceaux de volumes qu'il n'ouvrait que rarement », mais que du moins il époussetait en conscience, a Si je les lis, ajoutait-il, je les oublie et je n'en suis pas plus sage. » Il est assez plaisant avec ses énormes besicles, sa face émaciée, et son plumeau. Sans doute, ces bois ne sont point des chefs-d'œuvre ; ils sont cependant bien moins guindés, plus enlevés de verve que toute autre image populaire du temps. Toutes les folios humaines défilaient au cours du poème, accompagnées de leur représentation gravée ; et dans chaque
planche obstinément reparaissait, sur la tête des personnages, ou nichée dans quelque coin, la symbolique cape à grelots. Le fou juge qui vend la justice, le fou avare, imprévoyant, intempérant, amoureux ! Le père trop indulgent, le fauteur de discordes' chacun avait son tour et se voyait assigner son cabanon spécial. La Xans stultifera,
ou le Narrensckiff, ou la NefdesfoU, eut un succès... fou. On traduisit l'ouvrage dans toutes les langues. Les imprimeries naissantes un peu partout en firent des contre-façons et des imitations. On vit paraître le pendant obligé, la Nef des folles.
Enfin, au commencement du xvi*^ siècle, un penseur et un écrivain ne dédaignait pas de reprendre l'idée pour son compte :
Erasme écrivait VÉloge de la Folie, et un grand artiste, Holbein, griffonnait des croquis mouvementés sur les marges d'un exemplaire, associant ainsi la caricature dessinée à la caricature écrite.
Le même peintre, séduit par un des thèmes favoris des siècles précédents, comme Erasme l'avait été par le défilé des maniaques, traçait également l'admirable série de la danse macabre, ou des Simulaclires de la mort, que l'on gravait en des bois merveilleux. Elles sont précieuses, ces minuscules caricatures, précieuses de pensée et d'exécution. Chacune est un petit drame plein de couleur et de mouvement. Est-ce le soldat qu'il s'agit d'emporter? La mort s'arme d'un énorme ossemcut, et elle aura raison de l'épée la mieux aiguisée. Plus loin, dans le fond, euteudez-la qui bat le rappel, marchant à un enragé pas de charge. Un autre simulachre, ce sera la fin imprévue du laboureur. La camarde conduira elle-même la charrue que pousse le vieux paysan. Elle fouette les chevaux, elle se complaît à cette facétie ; et le petit drame, grandiose
Fac-similé d'une estampe de la JN'c/" des Foug Sébastien Brandt, 1847.