BRUEGHEL LE DROLE ET LA CARICATURE FLAMANDE
Si la France, au xvi® siècle, a Rabelais, la Flandre a Brueghel le vieux, et ce sont deux gloires égales. Comme le rire de Rabelais, le rire de Bruegliel est énorme, son invention débordante et démesurée, son exécution large, sa bouffonnerie colossale. C'est un des plus grands divertisseurs de tous les temps. Un de ces clowns immenses et sublimes, plus rares, et jiar suite plus précieux que les illustres liypocondriaques. Dans la littérature et dans l'art, les tristes de génie sont en majorité. Il est plus facile de voir Tliomme et la vie par les côtés sombres, et il s'est rencontré moins de gens pour nous faire rire que jïour nous faire penser. Et encore, parmi les artistes ou les écrivains joyeux, ceux qui simplement constatent les phénomènes risibles sont plus nombreux que ceux qui en inventent de nouveaux.
Bruegbel est un de ceux qui ont ajouté du rire au rire ; aussi l'a-t-on spontanément surnommé le Drôle, et jamais surnom ne fut mieux mérité. Sa gamme comique est si vaste qu'elle va du rêve le plus biscornu et le plus incongru, parfois, jusqu'aux plus triviales et aux plus matérielles réalités. Toujours cela impressionne le diaphragme j^ar une secousse de surprise jojTuse. Il y a tant d'inattendu dans sa vérité, tant de familier dans son rêve que cela forme le plus singulier et le plus irrésistible effet.
Nous parlerons des fines diableries de Callot, mais elles ne sont, auprès de la gigantesque diablerie de Brueghel, qu'un filet clair en comparaison d'un torrent. Dans la Tentation de saint Antoine, il y a bien mille et mille jietits fantoches, éclats de rire à deux ou quatre pattes, chauves-souris cyniques, musiciens sans pudeur. Mais cela est un peu forcé, on sent l'invention ; taudis que, par exemple, dans les scènes de Saint Jacques et le Magicien, Brueghel ne nous j)résente que des impossibilités authentiques. Ces êtres monstrueux qui se trament sur des ventres sans jaml)es ; ces nez et ces bouches déformées comme pour des usages inconnus ; ces créatures, qui ne rampent, ne nagent ni ne volent, c'est le dernier mot du fantastique vraisemblable. Il est des mathématiciens, des esprits positifs que cela peut laisser froids et déconcertés. Ils se privent du plaisir tr^s particulier, sans but, mais chatouillant à l'extrême, que l'on peut ressentir aux heureuses déformations des lignes.
Dans les scènes fantastiques du vieux Brueghel, bien qu'on ait jamais rien vu
(le semblable à ce qu'il uons montre, on comprend toujours ce quïl a voulu dire, et c'est ce qui leur donne ce caractère d'ajouté dont nous parlions. Brueghel a possédé à un tel point le sens caricatural, qu'il s'est très souvent exercé dans un genre dont les spécimens heureux sont très rares : la caricature du paysage. Donner aux arbres, aux rochers ou aux maisons une drolatique bonhomie ou une effrayante tournure ; faire que ces choses inanimées aient l'air de faire des eiforts épouvantables pour se déraciner, grouiller, tournoyer dans des rondes, ou tituber dans des ivrogneries ! Une chaumière se précipite sur vous et va vous avaler de sa portegueule largement ouverte, vous fascinant de ses yeux-fenêtres qui flamboient : un arbre, pris d'humeur folâtre, de son bras tortueux enlace par la taille une tourelle pudique et la force à danser un pas échevelé ; des grottes qui ronflaient d'un paisible sommeil regardent tout cela d'un air ahuri : sur le fleuve glissent des bateaux-poissons ^lourvus de nageoires qui rament ; ffrrt ! en voilà un qui monte dans les airs : c'était un poisson volant !
Dame tout ceci n'est peut être pas d'une parfaite clarté descriptive ; mais je vous assure que, dans Brueghel, cela s'explique très bien, et ce serait folie de vouloir décrire des choses pour lesqiielles il n'existe pas de mots. Un artiste de notre siècle, Gustave Doré, s'est montré, toutes proportions gardées, également très curieux caricaturiste du paysage. Chez Grustave Doré, la caricature du paysage ne procède pas de cet ordre d'un sublime saugrenu. Elle est plus rationnelle, se contentant d'exagérer légèrement les apparences, sans rien y introduire d'inventif. Certainement, en vous promenant, vous avez souvent rencontré un bon gros chêne, tout hérissé et tout rugueux, qui ressemblait à un grand-père ; ou bien encore une vieille maison éclopée qui rappelait un invalide à emplâtres et à nez postiche. A quoi cela tenait- il ? A bien peu de chose, à une boursouflure de l'écorce, sur l'arbre ; à une crevasse, à des carreaux de papiers dans la façade de la maison. G-ustave Doré, dans les merveilleuses caricatures de paysage que contiennent les Contes drolatiques de Balzac, ou les Contes de Perrault, bu le Rabelais, n'a pas fait autre chose que de mettre en relief ces détails matériels, noyant le tout dans un mystérieux clair-obscur. Brueghel, au contraire, n'a pas recours à cet artifice d'ombre et de lumière. Il exagère franchement, absurdement. Si l'arbre rencontré lui a paru avoir un nez postiche, il dessine le nez suivant les règles. Si la maison avait la colique, il n'oublie aucun des symptômes, et il les précise.
Malgré l'étrange puissance de son évocation, l'on peut dire que Brueghel avait vécu encore plus que rêvé, vécu de toutes les forces de son robuste tempérament de Flamand. Ses fantastiques caprices eux-mêmes n'étaient qu'une façon de se soulager du trop-plein de réalité qu'il portait en lui-môme. Nous nous le représentons, avec sou ami Franckert, tous deux courant les fêtes et les noces de village, se mêlant aux invités, les observant dans leurs grosses joies, buvant, lançant des brocards, faisant le coup de poing au besoin, observant, avec une suprême jouissance artistique,
La bestialité dans toute sa candeur.
Eu un mot vivant quelques instants de la vie des brutes pour mieux connaître et peindre d'après nature la brute triomphante. Ne perdant jamais de vue la mimique éperdue des mouvements fous, des trognes grimaçantes, des attitudes passionnelles dans leurs plus instinctives expressions.
C'est de ce goût acharné de la vie active, de la vie à outrance que sont" issues les plus belles études de Brueghel, celles qui l'ont aussi fait surnommer Breughel des paysans. Les cabanes où l'on travaille, où l'on ronfle, où l'on digère ; les abrutis vermeils, les carnations bestiales des femmes, la passivité agissante des hommes, l'amour inconscient, l'ivresse consolatrice, le travail accablant ; tout enfin ce qui constitue la vie animale des hommes, ce profond observateur l'a étudié et rendu. Il a dansé avec les danses, braillé avec les chansons, épousé toute les querelles, vibré à toutes les folies. Il n'est jusqu'aux infirmités mystérieuses qu'il n'ait étudiées. Il y a dans son œuvre d'étranges documents sur les fous, d'autres sur les épilejîtiques. A tel point exacts ces derniers, que le docteur Charcot a invoqué son témoignage pour son étude des Démoniaques dans Vart. C'était alors la terrifiante danse de Saint-Guy qui entraînait le long des routes, en quête du saint propice, de longues et désordonnées théories de paysans. Ces paysans flamands, lymphatiques et ardents, jamais peintre, même en comptant Rubens lorsqu'il fit tournoyer son étourdissante Kermesse, n'a rendu leur double caractère de dépravation et d'inconscience avec j^lus d'intensité. ( î'est pour cela que l'œuvre de Brueghel est hautement documentaire en même temps qu'elle est hautement fantaisiste.
Et ce rieur si éuigmatique, — on ne sait vraiment pas, à de certains moments, s'il se rend compte de tout ce qu'il y a d'amer dans son exubérance, — est aussi un vigoureux philosophe. Un jour, il a donné, en deux planches, toute son expérience de l'humanité. Nous nous partageons en deux classes : les gras, les maigres. Du haut en bas, du bas en haut, nous ne sommes que des squelettes couverts de peau, ou des amas de graisse dissimulant des squelettes. « Je hais ces gens maigres », disait un flatteur de César enrichi, en parlant des compagnons de Brutus. C'est réternelle leçon de l'humanité, et la pensée n'a rien à faire ici. Les gras sont plus accueillants ; les maigres plus défiants. Ils sont tous pareillement égoïstes, avec des nuances différentes. Les gras sont des égoïstes roses ; les maigres sont des égoïstes noirs.
Dans ces deux superbes gravures des Gras et des Maigres, combien ces caractères sont sentis et creusés! Les maigres se préparent à contracter sur de vagues harengs saurs de lymphatiques indigestions. Un gras apparaît à la porte. (''est en vain que les maigres amis le hèlent, le tirent par la manche; il n'enfuit, épouvanté de la sécheresse entrevue ; et pendant ce temps, les gémissements des enfants affamés, les appétits insatiables, féconds eu borborygmes, ont des sous macabres, désolés.
Au contraire, dans une chaumière de gras, on se prépare à faire bombance. On a déjà, pour se mettre en train, écuré ses dents avec quelques pieds de porcs ou (pielques jambons dodus. Les enfants vont éclater dans leurs berceaux ; les ménagères
dissimulent forcément leurs sourires dans les bouffissures de leurs joues. Les chiens eux-mêmes, n'en pouvant plus de mangeaille, s'apprêtent à des indigestions nouvelles. Un maigre profile sa silhouette sur le seuil. A bas ce sac de clous! A bas ce blême et ce diaphane ! Mon Dieu, se peut-il qu'il existe des gens capables de mourir de faim tous les jours? Et la clameur grondeuse éclate de tous ces ventres, et le maigre s'enfuit sans demander son reste. Son reste ! c'est une chose qu'il n'a jamais connue, le pauvre bougre, car il n'a jamais rêvé de plus savoureuses délices que de manger du pain sur son pain. Pour son dessert, il a depuis son enfance léché son assiette.
Si quelque chose peut achever de nous rendre sympathique cet étrange peintre, c'est que les rares documents que nous j^ossédons sur lui nous le montrent beau cavalier, élégant, sceptique, tout à fait souriant et gentilhomme. Comme peintre, il a plu aux critiques minutieux de le trouver rude, sommaire et criard. Les amateurs ne se disputent point ses toiles et ses panneaux ; cela n'est jms aussi coté que Téuiers ou que Rubeus. Et, cependant, le vieux Brueghel, élève lui-même d'un précurseur génial, Jérôme Bosch, qui lui avait, de longues années auparavant, montré le chemin des diableries et des études d'après nature, Brueghel, dis-je, est le véritable maître de Rubens, de Jordaens et de Téniers. Ces beaux peintres ont puisé en lui chacun ce qui fait le meilleur de leur œuvre.
Rubens, le goût des luxuriances, de la chair qui éclate de santé et de volonté de vivre : la, Kermesse n'est qn' mie seconde édition, malgré son allure si folle, son rythme si grossièrement lascif, des orgies peintes par Brueghel. Quant aux Saint Antoine et aux Cabarets de Téniers, quelle que soit l'entraîdaute délicatesse, l'esprit lapidaire de la touche, peut-être n'auraient-ils pas vu le jour s'il n'y avait pas eu le grand précurseur. De môme que chez nous Molière et la Fontaine procèdent directement de l'auteur de Pantagruel et de Gargantua, de même Rubens, Téniers, et tous les admirables artistes flamands qui se sont évertués à décorseter la nature ont profondément senti, étudié et réfléchi le vieux peintre des diables, des saints et des paysans.
Ses œuvres sont maintenant bien disséminées, bien battues eu brèche par le temps ; il en reste surtout les gravures si rudes et si ex^iressives qu'en fit de son" vivant le primitif buriniste Jérôme Kock, son premier maître, qui se faisait gloire d'être son copiste. Mais à travers ces copies, on sent, avec la vivacité d'impressions que pourraient susciter les originaux eux-mêmes, un des plus entraînants esprits, un des plus sains rieurs, un des contemplateurs les plus féconde, et un des plus intrépides bien portants.