‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 13 sur 63 · JACQUES CALLOT ET SA TROUPE · texte numérisé non relu

JACQUES CALLOT ET SA TROUPE

On a dit de Callot (1593-1635) qu'il était le meilleur des caricaturistes italiens. Ce ne serait jms, malgré sa forme amusante, un éloge bien brillant ni bien complet. A la vérité, Callot est Français par tempérament (bien que la Lorraine sa patrie n'appartînt pas alors à la France) et Italien par goût et par éducation. Quant à son influence sur l'art de la gravure en France, et en particulier sur l'art humoristique, il faudrait de la partialité pour la nier. Un véritable artiste vouait un réel talent à la fantaisie, au sourire, au grotesque même, au lieu de l'appliquer comme tant d'autres, à la mode des sujets pompeux, déclamatoires et vides.

Callot, délibérément, prenait ses modèles dans la canaille, chez les loqueteux, les claquepatins, puisait son inspiration dans les délirantes excentricités des carnavals et des mascarades. Bien qu'il y ait encore dans sa manière .une bonne part de convention, il s'intéressait, un des premiers, à la vie vivante, et se servait de l'autorité acquise pour forcer l'art à réserver une place à la gaieté. Deux sources de production distinctes dans son œuvre, en dehors, bien entendu, des compositions sérieuses : d'abord les Bohémiens et les gueux, pris sur le vif, au hasard des courses vagabondes, étudiés amoureusement dans leurs loques, leur insouciance et leur vermine ; puis les déguisés, les bouffons, les grotesques aux plaisantes difformités, enfantés par le rêve chantant du climat italien.

Nous avons pu nous blaser sur la fantaisie de Callot, trouver à la longue son comique un peu froid, son procédé monotone. Champfleury a exagéré ces critiques et s'est montré, à l'égard du maître de Nancy, d'une sévérité un peu inattendue. Que l'on se reporte, cependant, au temps où parurent pour la première fois ces fantaisies, d'un tour si aisé et si naturel, d'une veine si franche et si limpide. Et tous ces bonshommes si vivants sous leurs cocasses oripeaux, tout cela chantant, se trémoussant, ne songeant qu'à faire maintes folies, à se distribuer des coups de batte, à improviser sur des guitares enrhumées des rimes sans queue ni tête, à se lancer mille brocards, à rire enfin, sans cause, pour le plaisir de rire, de vivre une vie joyeuse, en dehors des sombres et belliqueuses préoccupations des temps. Mais c'était un rayon de soleil qui tombait à l'improviste sur l'art à cette époque

guiudée ou morose ; c'était le cai^rice qui égrenait en perles ses fugitives consolations ! Comment n'aurait-on pas acclamé tout ce précieux entrain, salué cette profusion de masques, fraternisé avec ces effrontés coquins ; comment ne se serait-on pas intéressé à la vie misérable et libre de ces aventuriers en guenilles? Et indépendamment de ces mérites de conception, quel esprit dans la taille, quels jolis arrangements, quel ordre dans toute cette incohérence !

Quand on examine, par exemple, l'abondant et clair grouillement des innombrables figures de la Tentation de saint Antoine^ on est surpris qu'on ait pu nier

Yranca Trippa. "^Tntfllmo.

J. Cal LOT. — Pièce tirée de la suite intitulée Balli di Sfessania.

le génie de ce metteur en scène. Sans doute nous avons vu des diableries plus pénétrantes et plus émues, avec le moyen âge, d'infiniment plus grandioses et plus surprenantes avec Jérôme Bosch et Bruegbel. Nous n'en verrons pas de plus divertissantes. Il semble que la meilleure condition pour bien représenter le diable, c'est de ne pas y croire. Diables crochus, diables squelettiques, diables hideux, diables venteux, vous êtes le dernier mot du fantastique sans conviction : vous intéressez sans donner de mauvais rêves.

Quant à ces mascarilles et ces pasquins, tout Italiens qu'ils sont, je les adore. Trois coups d'une trompe burlesque ont donné le signal. Qu'est-ce là?

... Monsieur, ce sont des masques Qui portent des crincrins et des tambours de Basques.

Ah ! qu'ils soient les bienvenus, ils nous reposeront des visages. Chapeaux à grandes ailes et à plumes de coq en colère ; manteaux à l'ampleur propice ; danses pyrrliiques parodiées ; soudaines inspirations de pas galamment erotiques : allures martiales de fanfarons , qui savent que les sabres sont eu bois et les fusils en paille : comment, on répudierait tout cela du pays de la caricature ! mais alors, où serait la

Page 1