‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 15 sur 63 · QUELQUES ÉTUDES DE MŒURS. — MON OYE ET PATIENCE · texte numérisé non relu

QUELQUES ÉTUDES DE MŒURS. — MON OYE ET PATIENCE

Le maréclial d'Ancre pouvait bien faire plier la noblesse qui était servile, gouverner la reine Marie de Médicis qui était faible d'esprit, et le roi Louis XIII qui était jeune et timide. Mais une classe nombreuse échappait à l'autorité de Concini et de sa femme : cette foule anonyme et maligne, qui juge et qui chansonne, inconsciente complice des intrigues. Aussi les caricatures furent-elles nombreuses contre l'illustre « Coyon ». Puis, ce pauvre Coyon, une fois assassiné, un grand silence se fit : Eiclielieu régnait sous le nom de Louis XIIL Se représente-t-on une caricature de Richelieu? j'entends une caricature qui frappe juste? La guerre oui ; mais le rire, la sévérité de l'homme rouge le désarme. Richelieu est une des uniques figures dans l'histoire qui ne prêtent pas à la plaisanterie ; ils sont bien peu comme cela : les très purs, les très joyeux, ou les très hautains. Ce n'était donc pas la peur seule qui causait ce silence; c'était aussi la difficulté de trouver prise.

Combien, par exemple, on se rattrape avec V Illustrissimo 'signor Facch/ino, S. Em. le cardinal Mazarin. Ce n'est pas la robe rouge qui le préserve, cette fois, des chansons, des brocards et des coups de Fronde. Ah ! l'on s'en donne à cœur joie sur ce plat faquin d'étranger, sur ce ladre insinuant, sur cet Italien cupide et sinueux. Il n'est peut-être pas, dans toute notre histoire, de dossier plus volumineux contre un seul homme que celui des Mazarinades. Ses aventures amoureuses et ses mésaventures politiques, ses départs subreptices, ses retours en catimini, tout cela est crayonné et chansonné de la belle façon. Mais le matois, un jour, relevant son œil fin et grimaçant un joli sourire, fit connaître d'un mot son dédain pratique de cette guerre à coups d'épingle : « Qu'ils çantent, pourvou qu'ils payent. » La caricature était prise sans vert. Elle n'en continua pas moins de plus belle, car elle savait bien au fond que le Mazarin riait jaune.

D'ailleurs elle n'était pas à court de sujets, et elle avait matière à s'exercer.

d'autre part, sur les Espagnols. Pendant toute la première partie du xvii^ siècle, des charges furent faites, de multiples satires gravées, qui échapimient à la morgue et à la vanité grave de ces hidalgos. A la vérité, c'était toujours un peu le même fonds de plaisanterie. Ces vainqueurs étaient représentés assez embarrassés de leur victoire, peu enrichis par leurs conquêtes. Et à chaque pas qu'ils perdaient, c'était

une explosion de rires triomphants. Yoici « l'Espagnol chastré de Dunkerque et d'Erquelines », et on le montre subissant la cruelle opération qui lui enlève ces deux places ; c'est assez dire que l'image est libre d'allures. Yoici encore de nombreuses et bouffonnes commémorations de la prise d'Arras :

Quant les Franchots prindront AiTas, Les souris mangeront les Chats,

avaient orgueilleusement écrit les défenseurs de la ville. Le siège levé, on devine combien de chats bottés et moustaches à l'Espagnole subissaient des souris les morsures aiguisées.

A toutes les sauces, les Espagnols. Le délabrement de leur uniforme, leurs appétits faméliques, les raves et les oignons dont ils doivent faire le plus gras de leur ordinaire, le métier de savetier que les plus nobles capitaines doivent exercer pour vivre, tout cela fournit une mine de bouffonneries dont on trouvera un exemple suffisant dans la idanche que nous avons choisie entre tant d'autres. 11 n'est pas d'aventures grotesques où on ne leur prête le principal rôle. Telle « l'Histoire véritable et facétieuse d'un Espagnol, lequel a eu le fouet et la tieur de lys dans la ville de Thoulonze pour avoir desrobé des raves et roigné des doubles », une des planches les plus sérieuses et les i)lus compliquées du recueil. Car ce sont encore des caricatures un peu nobles, de grands burins soignés et assez froids d'aspect. Toujours est-il que, malgré la monotonie du procédé et des plaisanteries, c'était d'assez bonne guerre, secondant uti-

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Les Espagnols savetiers.

LE XVIP SIECLE.

lement la guerre au mousquet et entretenant la haine de l'ennemi. « Messieurs les Espagnols, que Dieu vous accompagne, mais n'y revenez plus î » avait dit naguère Henri IV.

L'Espagnol n'est pas seulement le personnage favori de la caricature courante. Il se rencontre encore dans l'œuvre de maîtres plus relevés. Tel ALraliam Bosse, le charmant et noble graveur peintre de mœurs, qui nous a laissé sur le costume, les les intérieurs, la vie, sous le règne de Louis XIII, de si précises, spirituelles et fières estampes.

Dira-t-on que Bosse est un peintre du rire, malgré la tournure facétieuse ou satirique de certaines de ses planches ? Un caricaturiste ? Encore moins. Il est vrai que l'on peut, comme l'a fait très justement un de ses biographes, M. Antonin Valabrègue, assimiler l'enjouement particulier de cet artiste de mâle et distinguée tournure, au comique sévère de Corneille.

Voici s'avancer, enveloppé de tous ses rayons et du grand manteau d'hermine semé de fleurs de lis où l'a représenté Rigaud, du pas d'un danseur dans un ballet de Lulli, S. M.

le Roi Soleil. Il a été bellement caricaturé, Louis le Grand..., mais à distance. Ses sujets n'osaient pas trop sur le sol de

France, car il en coûtait gros, avec ce monarque qui n'aimait point toujours à rire. Ce n'était pas qu'à des yeux exercés il n'eût prêté à la caricature. Se rappeler l'originale impression parlée de Théophile Gautier, sténographiée par les Goncourt : c( Un porc grêlé comme une écumoire et petit... Il n'avait pas cinq pieds, le Grand Roi. Toujours à manger et à... Et borné avec cela... Parce qu'il donnait des pensions pour qu'on le chantât!.. Une fistule dans le c... et une autre dans le nez, qui lui correspondait avec le palais. Ça lui faisait juter par les fosses nasales les carottes et toutes les juliennes de son temps. »

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ynhonmu: fourre à imdicc^ QmtromjxiUlaflmfmskjlcj- S/lfm/autfrenJrea/aÉiim.rt,

Abraham Bosse.

Le Resveur.

Dame, ce <.( Compliment au Roy » n'est peut-être j^as tout à fait clans la tradition de Racine et de Boileau. Mais il y a quelque chose... Cet homme était trop vaniteux pour n'avoir pas ses cotés vulnérables, et si chez nous on les respecta jDOur de bonnes raisons, pour de non moins bonnes on ne les ménagea point de l'autre côté de la frontière.

L'édit de Nantes révoqué, des haines vivaces, nombreuses, s'étaient réfugiées

Le lendemain de la noce de Jeanne.

en Hollande, et de là pleuvaient les libelles et les placards. Un peu sous toutes les formes : depuis les jietits i3amphlets haineux que l'on colportait sous le manteau, jusqu'aux caricatures gravées, enluminées, pas fameuses, et aux médailles satiriques, circulant de main en main. Elles sont graves et allégoriques, ces médailles, et si l'intention eu est Cliquante, le détail n'en est point fort risible. Les estampes sont encore ce qu'il y a de meilleur. Ou daube sur le roi, considéré comme homme d'affaires :

Nous vivons sous nn prince ennemi de la fraude,

mais pas d'une bonne petite opération lucrative, c'est ce qu'ont prouvé les historiens de notre temps et constaté les caricaturistes du sien. Le Calendrier imliquant le cours du soleil est là pour relater ces royales transactions. L'image

LE XVII« SIECLE

représente Louis XIV aa centre d'un soleil flamboyant, dont chaque rayon porte la mention de combinaisons financières dans ce genre : a Hausser et baisser l'argent et faire semblant de le marquer pour ne point rendre. »

Le roi était fort au courant de tout ce qui se publiait contre lui, et il ne dédaignait point de répondre à la Hollande en payant àEustaclie Le ^Noble des a Cahiers x> de caricatures assez pauvres d'invention. Quant aux médailles satiriques, elles circulaient à la cour, et il n'en était pas une qui n'eût été communiquée à Louis XIV.

A la longue, pourtant, il n'était pas homme à souffrir qu'on le lardât.

Une suite de vingtquatre planches parut un jour, qui dut faire cruellement souffrir sa vanité : la Procession monacale, ou les Héros de la Ligue. C'étaient autant de moines burlesques, aux mines hypocrites ou bêtement grimaçantes, qui étaient censés représenter chacun des personnages qui avaient participé à la révocation de l'édit de Nantes :

Louvois, M^^ de Maintenon, le Père la Chaise, enfin tous les conseillers du royaume.

Louis XIV ouvrait la marche, figuré par un soleil emburelucoqué. Chaque image était accompagnée d'un quatrain violent et précis, mais la ressemblance individuelle n'était pas cherchée ; il semblait que l'artiste anonyme eût simplement voulu faire hideux, dédaignant de donner des portraits de personnages détestés : c( Vous voyez, paraissait-il dire, ce vilain frocard à museau sinistre, c'est Louvois ; et cette figure camarde, c'est 11^^ de Maintenon... Tiens! vous croyez que ce n'est pas eux? Eh bien, tant pis, je les avais rêvés aussi laids. » Ce procédé indirect ne réussirait pas toujours. Avec Louis XIV, il faut croire qu'il porta ; nous en avons une preuve, véritable trait de comédie bien célèbre qui pourtant ne nous paraît pas avoir été exactement interprété jusqu'ici.

Pièces de cabinet à vendre.

GO

Certes ce n'était pas un bien rusé courtisan que celui qui, un beau jour, s'avisa de placer dans les appartements royaux quelques-unes des exquises iDetites toiles des maîtres hollandais et flamands. Autant dire : « Plaise à Votre Majesté de jeter les yeux, d'avoir sans cesse pour récréation ces merveilles d'art qui viennent du pays où l'on vous représente si odieux et si ridicule. » Avec un joyeux sceptique, cela eût pu passer, mais avec un potentat à l'épiderme chatouilleux, à la vanité sans cesse

à vif, c'était une assez jolie gciffe. « Otez-moi tous ces vilains magots î )> s'écria Louis XIV, ne pouvant réprimer un mouvement d'humeur.

Le mot a été ijrécieusement conservé par les Dangeau et consorts. On en est parti pour faire de belles tirades sur les goûts exclusifs de majestueux et de noble, l'amour des belles déclamations raciniennes et des pompeuses machines à la Lebrun. C'est très littéraire et cela flatte les admirateurs du grand style.

Malheureusement l'explication est incomplète : le oc Calendrier du soleil » était la véritable cause de l'exil de ïéniers, ainsi que la Procession monacale.

Sans cela, voyons, Louis n'eût pas ri à la comédie :

Mascarille et M. Jourdain l'eussent laissé froid et sévère. Et l'on riait à la cour, dans le peuple aussi, et les rires étaient même assez gras. Les apothicaires étaient d'assez fidèles auxiliaires de la gaieté, et une bonne scatologie n'eôrayait jwint les X)lus délicats. Les personnages de la comédie italienne, et les types si populaires et d'une vogue si longue, Grosguillaume, Turlupin, Gautier-Garguille ; enfin l'intarissable Tabarin n'auraient pas sans cela fait leurs frais.

Ce fut le beau temps de ces gros rires dans la rue. Les indigérés et les cocus étaient présents à toute bonne farce, et il serait malaisé de donner quelque décente idée des caricatures familières qui eurent la vogue au commencement du grand siècle.

Les plus anodines avaient une particulière crudité d'expression, un sans-gène

Caiême-Preiiaiit.

LE XVII" SIECLE

qui nous offusquerait aujourd'hui. Certaines magnifiques Noces de Jeanne, le Lendemain de noce de Jeanne, nous montrent chez les invités les conséquences peu ragoûtantes de formidables goinfreries. Théopliilc Gautier n'est point si loin de la vérité quand il nous découvre les dessous du soleil : a Toujours à manger et à... ". De la cour, l'exemple est recueilli par la foule et fructifie.

Aussi, grande est la ])roduction des images qui se rapi)ortent à l'empifiFrement. On exhume les vieilles figures de Caresme et de Caresme-Prenant ; l'un maigre et affamé, bardé de maquereaux et de harengs saurs ; l'autre vermeil et bedonnant, ceint de cervelas, troussé de chapons, monté sur un bœuf bouffi de graisse.

Dans l'ordre littéraire et fantaisiste, Scarron mène la ronde du burlesque. Bien avant Boileau, on avait esquissé les incidents mouvementés des Embarras de Paris. Plus vigoureuses que ses plaisanteries guindées contre Colletet, Chapelain et Cottin, certaines planches s'étaient attaquées aux pédants crottés et à la poésie de convention. Par exemple le Parnasse ridicule de la

Place Haubert, où l'on voyait, autour d'un Apollon rapiécé, neuf muses qui ne sentaient pas la rose :

Alis, vendeuse de poissons Qui persuade en cent façons, Eeprésente la rhétorique ; Et Lise qui fait, devant tous, Un sanglant massacre de pous, N'est-ce pas la muse tragique?

La chronique était sinon aussi raffinée, aussi artiste qu'aujourd'hui, du moins presque aussi éveillée à toutes les nouveautés qui paraissaient. Les événements étaient tout aussitôt dessinés et gravés. Par exemple, à l'ajjparition des premières

gazettes, de grandes planches satiriques parurent. On y voyait, sur un trône, la Renommée recevant la visite de tous les j^euples, de toutes les classes de la société, sollicitant un petit mot de réclame. Et à la mode du temps, des vers s'étalaient au bas de cette caricature, du ton moitié sérieux moitié enjoué :

Mille peuples divers parlent de mon mérite, Je cours dans tous les lieux de ce vaste univers, Mon sceptre sait régner sur la prose et les vers, Et pour mon throsne seul la terre est trop petite.

Maintenant nous disons cela en deux mots seulement : fil spécial.

Halle au xvii'' siècle. — La criée au poisson de mer.

Les i^réoccupations étaient les mêmes, et, si cela peut apporter quelque consolation, plus âpres encore peut-être. Comme aujourd'hui un agiotage effréné, les inquiétudes et la misère profonde en Las, les promptes et scandaleuses fortunes en haut, suivies parfois de krachs analogues de tout point aux nôtres.

Une effrayante course à la richesse, retracée par maintes estampes, le Diable d' argent j la Défaite des Maltotiers, la Déroute des Cormorans et surtout la fameuse chasse de Mon-oye.

C'étaicût, depuis la servante jusqu'au noble, depuis le bourgeois et le paysan jusqu'à l'homme de guerre, autant de gens qui traquaient, j^oursuivaient, le plus souvent sans résultat, la fugitive et indispensable volaille :

Descouvrant ainsj- son devant, Alison veut bien que l'on croie Qu'elle mcttroit le reste au vent Pourvu qu'où lui douuast Mon-oye

LE XYIP SIECLE.

Mou-oye fait tout ! s'écriaient le graveur et le poète, et ils teutuieut, bien inutilemeut d'ailleurs, de protester au uom de la morale.

Mon-oye, pourquoy t'en fuis-tu?

— Trop de gens font de moy leur proie.

Si ou aimoit mieux la vertu,

Ou n'aymeroit pas tant Mon-oye.

11 s'agissait bien de la vertu, alors qu'on ne savait si l'on mangerait le lendemain.

'"NOV5; ALLONS A LAVl'ÎTlT -^^^ i

Nous allons à l'an pire.

Les commencements de ce siècle furent sombres, inquiets, faméliques. Les fêtes de cour, les carousels et les ballets de Versailles cachent mal pour l'historien, ou même pour le simple fureteur de documents humoristiques, de noires misères, des colères sourdement grondantes, mais encore résignées. Une gravure, que l'on peut moins appeler une caricature qu'une image populaire, nous transmet ces navrants échos avec un caractère singulièrement émouvant dans sa naïveté. C'est la gravure de Patience. Il en existe diverses variantes. Une d'elles est dessinée avec soin, finement et richement burinée. Mais je lui préfère de beaucoup l'humble et familière épreuve reproduite ici, tirée sur un papier à chandelles, avec les personnages disposés sans ordre, comme par un enfant. Rangés à la file, par groupes de deux, autour d'un dessin de feuilles fichées en terre, qui figure peut-être un jardin, les représentants des diverses classes de la société s'entretiennent gravement sur la

dureté des temps et s'exhortent mutuellemeut à la patience. Chacun, bourgeois, seigneur, ouvrier, cultivateur, expose ses doléances, et son camarade lui répond par ce monotone refrain : ce Fault j^rendre patience », qui sonne comme la consolation d'un ventre vide.

c( Patience passe science, dit la légende inscrite en tête de la planche, qui ne

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La desroute des Cormorans.

l'a pas n'a pas science. » Et au-dessous, une autre légende plus attristante encore :

Voyez, petits et grands, La guerre quy tue le bon temps !

Il faudrait commenter ces couplets, où la compassion est si sincère, les maux si vivement sentis. Contentons-nous d'insister sur celui des artisans, d'une banalité douloureuse et inconsciemment sublime :

— Bonjour, Mr. la Teille, Sçavez vous quelque merveille?

- Mr. la Peine je ne say rien Sinon que je ne say rien.

Ou a bien peu de la besogne, Tous les ouvriers en grogne, Lon a pas pour faire sa despense.

— Amy, fot prendre patience.

LE XVII« SIECLE

Connaissez-vous rien de plus émouvant que cette naïve caricature de la misère? On se plaignait doucement; on chansonnait sur une psalmodie ses j^ropres maux. Mais ce refrain de patience ne contenait pas seulement de la résignation ; il avait déjà,

Patience.

pour les yeux attentifs d'un Vauban, révélé d'imperceptibles germes de menace. Faute d'avoir pris en considération l'estampe de Patience, la monarchie ne s'aperçut pas de la lente croissance de ces germes qui devaient, à la fin du siècle suivant, éclater en sang et en flammes.

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