ROMYN DE HOOGHE ET LA CARICATURE HOLLANDAISE
oui. « Et où pensez -vous donc que doive passer votre âme? — Pour la mienne, je n'en sais rien, répondis le caricaturiste. Mais pour la vôtre, elle doit infailliblement passer dans le corps d'une cigogne, afin que vous puissiez continuer à faire sur l'église les ordures que, vivant, vous faites dans l'intérieur. »
Vous dites que ce n'est pas un bon mot? Soit, c'est affaire de goût. C'est un
ROMYN DE HoOGHE. — La vache hollandaise le mors aux dents.
peu le genre d'esprit que Romyn a mis dans ses caricatures. Ce sont à proprement parler des satires dessinées, qui sont terriblement embrouillées, furieusement allégoriques. Une des plus célèbres, et une des plus claires en même temps, — que dirait-on des autres ? — est cette planche de la Vache hollandaise le mors aux dents. Cela est tellement compliqué, chaque attribut, chaque personnage est si chargé de significations cachées, qu'il faudrait au moins cinq ou six pages pour expliquer en détail ce que veut dire la composition. En gros, cela veut dire que le stathouder était
an usurpateur, qu'il fermait la bouche à certains magistrats en les corrompant, h d'autres en les renversant, que la vertu était opprimée et la foule asservie. Vous voyez tout ce qu'un dessin peut renfermer ; c'est encore plus beau que le turc du Bourgeois gentilhommej qui exprime tant de choses en si peu de mots.
Des caricaturistes hollandais, Romyn de Hooghe est le seul de qui le nom mérite d'être cité. Ce n'est pas à dire qu'il n'y en ait une légion. Rarement, au contraire, pendant le xvii® et xviii® siècle, nation a été plus féconde en caricatures. C'était même un des meilleurs articles d'exportation du pays. Mais tout ce bagage n'a guère d'intérêt que pour les chercheurs de petites bêtes historiques.
C'est de la Hollande que partirent, au xviii"^ siècle, la plus grande partie des caricatures contre Law et l'agiotage. Il existe de volumineux recueils de ces caricatures ; ils sont d'une extrême monotonie, et ne présentent que des allégories embrouillées ou des foules, plus ou moins étudiées d'après nature, qui se pressent dans la célèbre rue Quincampoix. Le succès en était grand pourtant. Les éditeurs, gens ingénieux et pratiques, ne pouvaient suffire aux commandes. Ils eurent alors une idée de génie : ils firent resservir, en les rafistolant, toutes les vieilles planches qu'ils avaient dans leur fond de boutique Ainsi l'on put voir des satires contre les financiers du temps de Louis XY, où les personnages portaient de magnifiques costumes à la dernière mode de la cour d'Henri IV.
Involontairement philosophes, ils enseignaient par là que l'histoire est faite de redites. Peut-être, si nous voulions, pourrions-nous retrouver, pour ridiculiser nos propres contemporains, quelques bonnes charges d'un siècle ou deux.
Quoiqu'il en soit, les caricatures hollandaises, qu'elles aient été dirigées contre Louis XIV, Louis XV ou Napoléon I", sont toutes à peu près égales en médiocrité ; heureusement, nous pouvons nous rattraper avec les admirables buveurs de Brouwer, les rustres en gaieté d'Ostade, ou les drôles efî'rontés, fils de l'intarissable bonne humeur de Jean Steen. On peut discuter à perte de vue, et sans résultats, sur la question de savoir si ces beaux peintres sont ou non des caricaturistes. Nous nous contenterons de maintenir que c'est dans leurs œuvres seules qu'on peut trouver le plus magistral épanouissement du rire du Nord.
LA CARICATURE ITALIENNE. — MICIIEL-ANGE ET LÉONARD CARICATURISTES. — UN MOT SUR L'ESPAGNE
Dans la moyenne de leur art, les Italiens sont avant tout des mélodistes. Ils chantent leur tralala sans se soucier de l'enrichir de pénétrantes harmonies. Ils dessinent leurs personnages sans se préoccuper de nous apprendre s'ils ont une âme. Pourvu que le geste soit ample, la silhouette élégante, l'étotFe flatteuse à l'œil, la déclamation sonore, ils n'en demandent pas davantage. En un mot, dans les créations de l'esprit, ils ne se préoccupent pas des dessous. Ce que nous exigeons de profondeur dans la moindre émotion leur paraîtrait chose fatigante. Leurs personnages dansent, marchent, se campent ; nous ne savons pas s'ils vivent, et surtout s'ils pensent. Quand ils veulent faire de l'esprit, c'est tout en pointes et en amphigouris. Leur rire est éclatant et creux. Nous n'aurions pas l'audace de caractériser ainsi les grands peintres auxquels personne n'a la permission de toucher. Mais c'est surtout dans la caricature que ces tendances se retrouvent. Leurs inventions nous amusent par leur facile exagération, mais ne nous laissent aucun souvenir, parce qu'ils ne se sont attachés à y mettre aucun sens humain. Les Italiens sont des bouffes charmants, un peu fastidieux à la longue ; ce ne sont que de piètres comiques.
La vie leur est peut-être trop facile, le soleil trop abondant, l'emphase trop innée. La caricature, pour faire impression, demande une certaine amertume. Elle comporte surtout l'arrière-pensée. Le genre bouffe, tout en improvisations, en effets extérieurs, ne peut exciter qu'un rire fugitif, et en quelque sorte de complaisance. Ce n'est pas à dire que ces gens ne se donnent pas beaucoup de mal pour être drôles ; au contraire, ils y mettent beaucoup de conviction. Mais ils s'amusent trop eux-mêmes pour amuser les autres. Pour recourir à l'arsenal des grands mots de la critique, on pourrait dire que la caricature, en Italie, a été subjective, tandis que dans les pays où elle a atteint sa perfection, en Angleterre, en Allemagne ou en France, elle a été surtout objective. Pour être plus clairs, et pour n'employer pas des termes rébarbatifs à propos de choses légères^ nous dirons que les caricaturistes italiens ont surtout cherché le risible en eux-mêmes, tandis que les autres l'ont cherché dans leurs modèles.
Maintenant, ce n'est pas nne raison pour que ce peuple n'ait pas pris beaucoup de jolaisir à de telles fantaisies. L'amusement est une affaire de latitude, il suppose une acclimatation. Si les bouffonneries italiennes ne nous paraissent plus aujourd'hui qu'un ensemble assez plat de pasquinades, elles eurent leur moment de vogue, même chez nous. Si le genre héroï-comique ne nous paraît pas comique du tout, il a prodigieusement diverti les compatriotes de l'Arioste.
Pasquinades, disons-nous, rappelant d'un mot les origines et le caractère. Pasquin, né un beau jour du xiv^ siècle, dans un moment de bonne humeur du peuple de Rome,
dex-int le père et le type de ces gaietés à fleur de peau. Sous le fragment de statue antique du palais Pamphili , ou écrivit, au jour le jour, de la caricature verbale et anonyme. Le comjière Marforio tenait tête au joyeux railleur. C'était sous la forme rudimentaire le petit journalisme du temps. On daubait, en véritables ce nouvelles à la main », sur les événements et les personnages du jour. Les papes n'étaient pas plus ménagés que les autres. Certains prenaient mal la plaisanterie, comme Adrien VI qui voulait un jour faire jeter au Tibre l'impertinente statue ; ses conseillers, mieux avisés, l'en dissuadèrent, ne voulant pas, au fond, être privés d'un amusement quotidien, et sachant bien que Pasquin noyé, un autre Pasquin prendrait vite sa place. Les épigrammes étaient d'ailleurs cinglantes, témoin celle que s'attira un autre pontife, Jules II, trop porté au commerce des indulgences : « Jules s'est fait marchand et veut tromper l'univers ; il vend ce qu'il n'aura jamais, le ciel. » La religion et la politique ne furent pas la seule matière à caricatures. Le goût de l'antiquité, qui devenait, chez les lu'inccs et leurs protégés, une mode passionnée, prêta à mainte charge. Tous les dieux de la mythologie grecque et romaine furent do nouveau bafoués, à la mode des peintures de Pompéï, en des gravures d'un faible mérite. Toute la plaisanterie consistait à donner à ces divinités des figures grotesques de vieilles et de barbons, sans aucun souci de les ridiculiser dans leur caractère propre. // bello Narcisse, la divina Y encre, la Castissima Diana, etc., étaient autant de laiderons invraisemblables, baptisés au hasard.
On s'en prit aussi aux héros des romans et des poèmes en vogue, Angélique,
Rome nevst deTarovin jenti le5 dvjrs'
Ni L'EGIPTE enterre' ANTHOINE et SOS EMI'iUb -;.::^'-
Ni PKlATvI VEV LE5 F£VX TROVE EN CEN0EE HKDVIKE
Si. IEVKE5, isfov>y Bvssïons porte' de tel5 mv>sëavx- .
La belle Hélène, Cléopâtre et Lucrèce.
Estampe française inspirée par les caricatures italiennes.
LA CARICATURE ITALIENNE
Caricatures dessinées par Léonard de Vinci.
JRoger, Bradamante, et autres princes et princesses do fictions. Et c'était toujours le même pauvre procédé de grimaces sans finesse et sans mesure. Les caricaturistes italiens du xvi" siècle furent de pauvres rieurs et de détestables artistes.
Il y a pour cela une bonne raison : tout ce qui était vraiment capable de manier un burin ou un pinceau eût rougi, dans ce pays, de consacrer son talent à des productions estimées viles. Les ambitions étaient uniformément nobles, et l'on eût cru déroger en marchant sur les plates-bandes des amuseurs de la" populace. Peu à peu par trop de hauteur, ou s'éloigna de la vérité, et à force de reclierclie, l'école italienne en tomba dans une grâce écœurante ou une majesté conventionnelle d'opéra.
Ce fut alors la vengeance de la caricature dédaignée.
Voyez où va la pénurie des caricaturistes de valeur dans ce pays de bouffons. jS'ous en sommes réduits à citer comme les meilleurs caricaturistes italiens Michel-Ange et Léonard de Vinci! Non pas pour le puéril plaisir de faire crier au paradoxe.
Les recherches caricaturales de Léonard de Vinci sont, du reste, assez connues pour que nous n'ayons pas cette critique à craindre. On leur a cependant discuté le titre de caricature ; des érudits bien intentionnés ont dit que c'étaient simplement des recherches, des études de la laideur humaine, avec quelques risibles exagérations. Ce n'est pas la peine d'écrire de longues pages pour en arriver à cette conclusion. A la vérité, Léonard était l'esprit curieux et artiste par excellence : la laideur l'intéressait, la beauté le captivait ; la caricature et le rire lui semblaient avoir quelques droits à son attention, dans les moments perdus où le sourire ensorcelant et profond des Jocondes et des Vierges cessait de le hanter.
Elles sont hideuses et grimaçantes à souhait, ces caricatures de Vinci, avec un certain air de famille entre elles toutes, qui ferait supposer que c'étaient des caprices plutôt que des observations de nature. Nez surplombant les bouches édentées, mentons en casse-noisette, gueules de sac, cous s'étageant en peaux ridochées et flétries, crânes pointus et dénudés. Malgré cette monotonie, ces griffonnements sont précieux, car ils nous permettent de faire la nique aux esprits guindés et aux partisans de la noblesse universelle. Vinci les a multipliés ; c'est donc que ce graud et pur rêveur y trouvait un réel plaisir. N'eût-il rencontré ses repoussantes vieilles et ses bonshommes hébétés que dans les crevasses des murailles ou les veines des marbres, c'était beaucoup déjà qu'il prît la peine de fixer leurs cocasseries. Il l'a fait d'ailleurs avec la particulière insouciance de l'Italien qui ne croit pas, comme l'artiste du Nord, que derrière la laideur il puisse y avoir un intérêt moral.
Ponr Michel-Ange, ou peut le prendre au moins deux fois en flagrant délit de caricature. Nous possédons, au Louvre, une de ces faiblesses. C'est un dessin bien connu, de la salle des boîtes : il représente une tête de faune grimaçant, nez busqué,
y&.^zM-
Il mondo h la riversa.
sourire libidineux, verrue au menton. Une inscription latine explique que le maître avait ainsi corrigé en charge le dessin d'un artiste maladroit qui avait cru faire un Adonis. A la place de cette explication latine, à laquelle la plupart des visiteurs ne comprennent goutte, il vaudrait mieux, n'est-il pas vrai, écrire franchement : Caricature,, par Michel-Ange Buonarroti.
L'autre exemple est encore plus net. Le graud peintre n'a pas dédaigné de
LA CARICATURE ITALIENNE
L'Hî VER.
faire acte sinon de caricaturiste du moins de satirique dans son œuvre la plus fr^nnidable : le Jugement dernier. Bien en vue, au premier ran^ d'un groupe d'affreux damnés^ se tient, enveloppé par les replis d'un serpent, un personnage enlaidi à plaisir, et enrichi d'une superbe paire d'oreilles d'âne. C'est ni plus ni moins que le maître des cérémonies du pape Paul III, Messer Biaggio. Un jour que ce fonctionnaire accompagnait le pontife dans une visite à la fresque que Michel-Ange exécutait, il se permit une critique incomprise. « Ces nudités, dit-il, étaient bonnes pour décorer plutôt une auberge ou un établissement de bains qu'une chapelle. » Le peintre ne répondit rien, mais quand le travail fut terminé, notre sot eut la joie mitigée de reconnaître son portrait dans le damné aux longues oreilles. Le pape éclata de rire, et il répondit aux doléances de son maître des cérémonies, qu'il n'avait pas pouvoir pour le tirer de l'enfer. « S'il avait été placé dans le purgatoire, on aurait pu essayer. » A la bonne heure, voilà un pape qui comprenait la caricature.
Malheureusement, il n'y a pas beaucoup d'exemples de ce genre dans l'art italien, et si nous continuons notre examen, nous ne trouvons que de maigres régals. Ce sont, par exemple, des bouffonneries à intentions morales : la Barbana ciel mundo; ou bien encore des fantaisies saugrenues et d'une déplorable facilité comme
cette série du « monde renversé » Il mundo à la riversa, où l'on voit des ânes maîtres d'école, des poussins qui se promènent la canne à la main, des bœufs qui dirigent la charrue, et autres inventions aussi spirituelles. Si encore cela se sauvait par quelque finesse de la pointe, par quelque grâce amusante du dessin. Mais non, c'est coulant, et plat comme une mauvaise musique d'opéra-buffa.
Voici encore les profondes créations d'une innombrable série de graveurs, qui se sont ingéniés à empiler des attributs divers pour figurer tant bien que mal des têtes humaines. Voulez -vous voir l'Hiver ? Voilà une sorte de visage formé de branches d'arbre sèches. L'Eté, maintenant? Un autre visage formé de fleurs et de feuilles. L'Automne aura pour nez une grappe de raisins et pour yeux deux prunes. On peut varier les plaisirs et passer aux professions et aux métiers. La chaudronnerie sera aussi facilement portraiturée à l'aide de quelques casseroles de formes diverses, que l'art d'-^crire au moyen
L'Automne.
d'encriers, de rouleaux de papiers et de plumes d'oies. Tel est le comique de ces pondeurs d'images.
On retrouvera dans le commun de nos estampes aux xvi* et xvn^ siècles la plupart de ces inventions retournées, démarquées de cent manières, et accommodées à la française, mais elles n'en sont pas moins fastidieuses. Nous en finirions ici avec la caricature italienne si, pour rester sur une imiu*ession plus artistique, nous n'avions à citer quelques noms un peu relevés.
Salvator Eosa, fantasque et ami du cliimérique, a laissé quelques eaux-fortes, amusants jeux de pointe qui confinent à la caricature. Telles ces disputes de tri-
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Salvator Eosa. — Dispute de Tritons.
tons, où l'ont voit des monstres marins assez grotesques se livrant à des combats boufibns. Si l'invention n'est pas encore d'un comique bien profond, du moins l'exécution a quelques charmes.
Que mentionnerons-nous encore? L'inépuisable Délia Bella ou le fastidieux Pinelli. Ce sont ceux que l'on cite le plus souvent.
Délia Bella est un graveur à coup sûr très varié et qui ne manque pas d'intérêt ; mais comme caricaturiste, cela laisse à désirer. On trouve dans son œuvre, avec des réminicences flagrantes de Callot, beaucoup de ruines, de bergers, de campagnes, d'allégories, de mythologies^ un certain esprit superficiel, le tout raconté d'une pointe un peu molle. Il y a même un portrait de l' Homme-Chien, visible il y a peu d'années aux Folies-Bergères. Rassurez-vous, ce n'était pas le même : les hommeschiens ne vivent i)as si vieux. Celui du temps de Délia Bella s'appelait Horatius- Gingalès. Il n'y a rien de nouveau décidément et la badauderie humaine n'est qu'une ruminante.
lleste Pinelli. Est-ce bien utile?... Si nous en parlons, c'est la faute à Baudelaire, qui, dans ses belles études sur les caricaturistes étrangers, s'est donné la peine de
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le discuter. C'était, paraît-il, considéré encore dans sa jeunesse comme de la caricature noble. Mon Dieu, fallait-il avoir envie de s'amuser pour appeler cela de la caricature! Les illustrations de VOrlando Furioso ont un cachet horriblement vieillot ; elles sont l'involontaire caricature du genre héroï-comi(;ue ; ce genre faux, où les personnages se croient obligés d'avoir de l'esprit par tirades de trois cents vers ; où l'on décrit gravement des choses que l'on croit drôles et qui ne sont que niaises. Ah ! laissez pieusement ce genre à sa patrie.
Les illustrations que Pinelli a tentées du Roland furieux contiennent, naturellement, un certain nombre de monstres, dragons et hippogriffes. Pauvres monstres en carton, qui pourraient-ils bien effrayer? Il n'est pas nécessaire d'être fort héroïque pour les tailler en pièces ; il sont si piteux, si peu fantastiques, qu'il semble qu'il suffirait, pour les mettre en fuite, de leur donner du pied au derrière.