HOGARTH ET SON ŒUVRE
devant quelques liorions furieux, et quelque côte savamment défonc^^e. A de pareils spectateurs on ne peut offrir une fade et légère pâture ; il faut frapper fort et à coups redoublés.
Mais il est aussi une toute autre classe, et c'est ce qui fait que, sans qu'il y ait de contradiction, l'art anglais présente tous les tons. -Si dans le po])uhiire la brute est désespérément épaisse, dans les classes plus élevées et plus cultivées on
W. IIo(JARt|h. — Le mariage à la mode. I. — Le contrat de mariare.
peut sans crainte se livrer aux caprices les plus ténus, aux imaginations les plus immatérielles, aux plus sublimes et aux plus touchants élans de passions. Alors, les nerfs, au lieu d'être protégés par un massif système musculaire, sont au contraire à vif. C'est ce qui explique, dans le même pays, la possibilité d'un Hogarth et d'un Gainsborougli ou d'un Turner ; c'est ce qui fait comprendre comment Shakespeau, qui réunit en lui tout ce que le génie de la race porte de plus exquis et de plus brutal, a pu façonner des sonnets qui ne le cèdent point en concetti mignards aux pins contournés sonnets italiens, et en même temps faire passer devant nos yeux les frayeurs ^Hamlet, les sorcières de Macbeth, gronder les orages du Roi Lear. Mais de tous les raffinements que préfère la race, c'est encore le raffinement dans l'horrible et dans l'outré. Et c'est Hogarth qui, le premier, a donné à ce besoin une satisfaction artistique. William Hogarth naît en 1697. La caricature anglaise est donc d'origine assez moderne. A la vérité, il y avait bien des précédents, mais sans grande valeur d'art.
sans cohésion et manquant d'un véritable caractère national. Les manuscrits anglosaxons contenaient certaines miniatures à brutales intentions satiriques. Le règne de Charles P'' avait aussi donné l'essort à un mouvement considérable de pamphlets illustrés de façons plus ou moins rudimentaires. Wright, dans son histoire de la caricature, cite une des plus remarquables de ces gravures; The Roaring boys ( les Tapageurs ) ; ce n'est pas une pièce bien extraordinaire. Puis on sentait dans l'art
W. HOGARTH. — Le mariage à la mode. IL — L'intérieur du jeune ménage.
anglais, avant Hogarth, l'influence étrangère. On importait le goût. Pour cela, on s'adressait à l'Italie ; ou bien on appelait Van Dyck ; avant, c'était Holbein. Les artistes indigènes n'étaient que des imitateurs.
Alors, voici ce qui arrive. Un gamin de Londres entre en apprentissage chez un graveur. Il occupe ses moments de loisirs à courir les rues et les places publiques ; il se mêle aux foules ; fraternise avec les matelots ivres de porter, assiste à des batailles, ou à des meetings. Pour obéir au préjugé, il fait quelques études académiques, s'essaye à de grandes compositions allégoriques dans le goût de son temps. Mais un jour, emporté par son tempérament, hanté par ses observations, il envoie promener tout cet attirail qui l'empêtre. Il grave avec un burin trempé dans la boue de Londres des scènes de filles et de proxénètes ; il fait grouiller à travers ce canevas tous les coquius, tous les ivrognes, tous les loqueteux dont il avait fait jadis la connaissance ])récieuse. Le succès est considérable; le graveur est le premier grand artiste national.