‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 20 sur 63 · HOGAKÏH ET SON ŒUVRE · texte numérisé non relu

HOGAKÏH ET SON ŒUVRE

Hogartli, eu route i)Our faire fortuue, réconcilié avec son beau-père (le peintre dn roi, James Thornhill, dont il avait enlevé la iîlle pour être plus sûr que sa pauvreté

La rue au Giu.

ne serait pas un obstacle à sou luariag'e), u'a plus qu'à continuer dans la voie qu'il s'est ouverte, et qu'à s'occuper de fouailler ses contemporains.

Ah ! il les fouaille de belle façon, et il faut reconnaître qu'il a la poig-ue dure. Les joueurs, les débauchés, les petits maîtres, les hommes politiques corrompus, les précieux ridicules, les fous, les filles et les voleurs, tout cela y passe et Hogarth les

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installe tout nus à son pilori. Il ne fera grâce ni d'une plaie ni d'une difformité. Soit pour faire passer la brutale ingénuité de ses exhibitions, soit par véritable conviction morale, chacune de ses gravures ou de ses peintures est un sermon ; et c'est ce qui nous ramène toujours à l'esprit l'obsession de notre surnom : le Fou raisonnable. Prenons-nous comme exemple la plus célèbre série : le Harlot' s progi^ess (la Carrière d'une prostituée) ; nous déroulerons avec lui toutes les scènes d'alcôve et toutes les scènes d'hôpital. Depuis la matrone hideuse, bouffie, habile en suggestions corruptrices qui vient chercher et pétrir au vice une ingénue de campagne, jusqu'à la vie de coups de poings, de raccrochages, d'orgies, de progressive et inconsciente pourriture où est perpétuellement ballotée cette loque vivante. Voulez-vous un chaj)itre de cette histoire ? C'est la mort de la fille. Elle est étendue dans un cercueil ouvert, et sa pauvre face est hideuse et décharnée, qui jadis pouvait donner envie d'acheter de la joie ; les compagnes qui veillent, cette dernière nuit, s'accoudent familièrement sur cette bière, vocifèrent, s'enivrent et s'empiffrent une funèbre et répugnante boustifaille.

Sans doute cela est grossier de conception, ces contorsions sont violentes, ces contours heurtés, ce dessin emporté et sommaire. Nous disons, nous, que c'est puissant, que cela prend en même temps au cœur et aux entrailles ; que cela vous a l'allure de ces musées pathologiques, où un simple coup d'œil vous contraint pour plusieurs jours à toutes les abstinences, et c'est pour cela que l'on encouragea Hogarth, car la leçon était forte et portait. Il y a toujours en Angleterre des armées du Salut et des sociétés de tempérance disposées à soutenir ces campagnes. Seulement ce n'était pas à coup de cantiques ni de versets de la Bible que Hogarth entreprenait la sienne. Il combattait les vices avec leur propre arsenal ; et c'étaient leurs ordures qu'il ramassait dans le ruisseau, pour les jeter à la tête de ses débauchés et les forcer à s'enfuir sous les huées.

Après le succès du Harlot's progrest, satire violente, mais impersonnelle, le graveur entreprit le Rake's progress (la Carrière du libertin), et cette fois il ne masqua pas ses modèles. Ces portraits peu ménagés lui attiraient des ennemis en nombre, tandis que son succès lui valait des envieux parmi les autres artistes. C'est le lot du satirique de marcher à la solitude. Hogarth s'inquiétait peu des conséquences de ses œuvres. Il avait la conviction qu'il faisait une besogne utile ; c'était un robuste, de plus un travailleur à la vie retirée et simple. Trois raisons excellentes pour qu'il continuât à cingler sans se décourager ni sans se laisser intimider.

De son dessin rude et exagéré, de son burin lourd et monotone, il traçait eu tableaux singulièrement expressifs malgré ces défauts, les ridicules et les vices de son temps. Dans le Mariage à la mode, il montrait l'oisiveté, le manque d'amour, la dissipation de part et d'autre, amenant les plus dramaticjues catastrophes, une union commencée par la frivolité, terminée par le désespoir et le crime. Sans doute ces scènes sont composées avec une passion et une conviction fortes; mais elles nous laissent à nous l'impression à la fois d'un mélodrame et d'un prêche. Cette manie de prêcher va si loin dans Hog^arth, qu'il a, dans une double série parallèle, retracé

HOGAllTH ET SON ŒUVRE.

les aventures du bou et du mauvais apprenti (The in(/usfrmis et the idbi prfntice), qui feraient dormir debout, s'il les fallait raconter sans l'amusement de l'imaj^e. Le mauvais apprenti, on le devine, finit eu prison, à moins que ce soit h. l'hôpital. Quant

Béer Stieet.

à l'apprenti laborieux, il arrive à l'enviable situation de lord-maire, et il a la récompense bien anglaise de présider un banquet monstre.

A cette satire si enfantine, on préférera les scènes si férocement réalistes où la vie populacière est étudiée: le combat de coqs, les mœurs électorales, et cette opposition sous forme de c< pendants » entre la rue où l'on boit de la bière, où tout le

monde se porte joyeusement, en belle mine, belle liumeur, et la rue où le gin exerce ses ravages sur une pOi)ulation de squelettes épileptiques, de femmes décharnées, de brutes et d'assassins.

Hogarth, en bon Anglais, a fait quelques caricatures contre la France ; si elles étaient bonnes nous les goûterions, sans amour-propre aucun. Elles manquent de sel ; il suffira d'eu citer une : c'est le plan d'une invasion française sur les côtes britanniques. Le satirique offre à sou public le terrible sj^ectacle d'une troupe de mimes venant planter sa bannière au beau milieu d'un des quartiers de Londres. Des vers menaçants rassurent les envahis : « On leur montrera, à ces fanfarons, que le bœuf et la bière permettent d'asséner de bons coups, mieux que la soupe et les grenouilles rôties ». Chacun sait qu'en Angleterre, la plaisanterie la plus en faA'eur encore maintenant dans les basses classes — et peut-être un peu plus haut — est de nous représenter comme d'exclusifs mangeurs de grenouilles. On pourra remarquer en outre cette perpétuelle crainte de l'invasion qui a hanté de tout temps ces insulaires, pourtant si bien protégés par la nature et qui se traduisait encore il y a peu d'années, d'une façon comique par la célèbre brochure de la Bataille de Dorking.

Ceci n'est que pour indiquer quelques côtés faibles dans l'œuvre de ce jouteur si rude. La caricature jiolitique fut aussi créée jiar lui de toutes jnèces dans sou pays. Nous citions à l'instant les scènes de mœurs électorales. Ce sont des comjDOsitions superbes de mouvement et de verve indignée. Les bureaux de corrujjtion s'organisent en plein vent ; on paye, on gorge et on soûle les électeurs ; ou bieu encore ce sont des tournois d'éloquence populaire, des rixes entre partis opposés. Et tout cela, pour qui? Pour quelque vil intrigant, quelque John Wilkes, ambitieux, beau l^arleur, entraîneur de masses, défenseur de bons principes dont il se moque. Ce Wilkes est la bête noire d'Hogarth, et un jour, il grave de lui un portrait si âpre, une caricature si haineuse, où il fait transparaître dans toutes les rides du visage une âme si méchante et si basse, que cela reste comme un des plus beaux modèles de la satire dessinée.

Ce qui fait un des grands mérites d'Hogarth et ce qui donne à son œuvre cette saveur si forte, ce mouvement que l'art anglais n'avait pas encore rencontrés avant lui, c'est qu'il ne voulut pas comme ses prédécesseurs être l'esclave de conventions onde règles : « Au lieu, écrivait-il, d'embarrasser ma mémoire de préceptes surannés, ou de fatiguer mes yeux à copier des peintures endommagées par le temps, j'ai toujours trouvé qu'étudier la nature même était la voie la plus directe et la moins périlleuse pour acquérir la connaissance de notre art. »

Ce n'est pas tout jwurtaut, car Hogarth, comme nous l'avons remarqué, tient à combiner toutes ces choses vues, à les composer en vue d'une idée à défendre, ou d'un travers à combattre. Il s'en est expliqué lui-même avec grande lucidité : « J'ai tâché de traiter mes sujets comme l'eût fait un auteur dramatique. Mou tableau est mon théâtre, les hommes et les femmes sont mes acteurs, et ceux-ci, au moyeu

HOGARTK ET ROX ŒUVRE.

de certaines poses et de certains gestes, ont charge de représenter un spectacle muet. »

L'admirable, le puissant collectionneur de laideurs grotesques, de vices hideux que fut Hogarth, ne devait pas, par un i)hénomène assez curieux, échapper luimôme aux attaques. Par certains côtés, ce caricaturiste impitoyable prêta à la

Portrait de John Wilkes.

caricature. Ses rivaux ne le ménagèrent point. Ne s'avisa-t-il pas un jour d'écrire ? N'eut-il pas l'ambition, lui qui avait si heureusement travaillé dans le difforme, dédire à la postérité, en quoi consiste le « beau absolu » ? L'. inal'/se de la beauté, tel fut le titre de l'ouvrage ; nous avons eu la patience de le lire ; après cette lecture touftue et peu claire, nous n'avons pas été, plus que les contemporains d'Hogarth, convaincus que le principe de la beauté fût la ligne serpentine, et que la lettre S, malgré ses courbes élégantes, donnât l'impression de l'idéal. Le traité, d'ailleurs, est orné de

deux ou trois planches curieuses, où le graveur a entassé les exemples : calligraphie, anatomie, copie de l'antique ; tout cela forme un réjouissant pêle-mêle.

Bah ! ou pouvait passer cette faiblesse à ce robuste. William Hogarth mourut à l'âge de soixante-sept ans, presque subitement. Une heure avant de faire le voyage, il avait mangé à son dîner une livre de roastbeef, sa ration ordinaire.

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