LE.S PHÉXICIEXS ET LE DIEU PATÈQUE. UNE DÉFINITION DU FANTASTIQUE
Voici, mesdames, un j)etit homme très laid. C'est moins encore qu'un homme, c'est un dieu.
Les Phéniciens l'ont probablement importé d'Egypte, ou d'ailleurs, car ces commis voyageurs de l'antiquité n'avaient pas par eux-mêmes grande imagination. Mais ils l'ont si bien adopté, si bien iierfectionné, si multi23lié sous toutes les formes et dans toutes les matières, qu'on peut leur en accorder la propriété.
Est-il assez hideux, ce petit monstre? Que dites-vous de ses oreilles en écuelles, de son front bas, de son nez épaté, de ses yeux de bête lubrique ? Et sa bouche entr'ouverte, à la lèvre pendante qui semble faite pour baver? Et ce petit corps ramassé, trapu, obèse ; ces jambes massives et torses, toute la répugnance de son attitude? Cela est pétri de vigueur bestiale, d'inconsciente et basse sensualité. Il rit, le drôle, du dégoût qu'il inspire, et de la peur qu'il cause. Il se complaît dans son horreur grotesque.
En terre cuite, en terre émaillée, en pierre, en bois, vous le retrouverez partout. Il se prélassait dans les maisons ; il gardait, grossièrement sculpté, l'avant des navires, servant à la fois de jouet et d'épouvantail. Les Phéniciens le mettaient à leur proue ponr effrayer les ennemis rencontrés en mer ; mais nous ne voulons pas croire qu'ils pussent en avoir peur eux-mêmes. Ils l'avaient fait, ils savaient donc ce qu'il valait; seulement ils comptaient sur la naïveté de leurs adversaires. Quant à eux-mêmes ils devaient bien en rire, aussi l'avaient-ils rendu vilain et burlesque à souhait.
Tantôt il avait cette tranquille et ironique nudité d'un poussali fat, faisant glorieusement l'étalage de ses charmes repoussants. Tantôt, revêtant nu appareil plus imposant, il s'armait d'un bouclier, arrangeait sa chevelure en forme de léimine crinière, donnait à sa petite gueule des airs terribles, et partait en guerre.
Pygmée en terre-cuite (Musée du Louvre.)