LES SAINT-AUBIN. — COCHIN. — DEBUCOURT
Le sourire, c'est le rire de ceux qui attendent, ou de ceux qui se sou\-iennent. Précédé d'une assez longue suite d'événements pour avoir acquis l'expérience qui rend sceptique, travaillé par d'incessants symptômes de profondes transformations, le xviii^ siècle devait être le siècle du sourire. A la fois très blasé et très ouvert aux sensations neuves, très roué et très sentimental, très incrédule et très exalté, très jeune et très vieux, il ne pouvait goûter les grosses gaietés et les éclats de bonne humeur. Frivole, insouciant, d'autant plus épris de naïveté qu'il lui était impossible d'être véritablement naïf, il n'eut que l'affolement de l'élégance. Pour bien sourire, il faut être ou très ingénu, ou très corrompu, ou bien avoir beaucoup souffert. Il faut être très tendre ou très désabusé. Tout le siècle (nous parlerons à part de la Révolution qui ouvrait pour ainsi dire dans le siècle un siècle nouveau) tient dans trois sourires : le sourire cynique du Régent et de Louis XV, le sourire railleur de Voltaire, le sourire mélancolique, élégiaque des bergères de Trianon, soudain figé sur des lèvres jjâlissantes, dans un effroyable écroulement de ruines, parmi les éclats de rire rouge des Ça-ira !
Siècle exquis de fausseté et d'effronterie, de chansons et de déguisements jolis, élevant des autels à la nature et tournant d'un galant parti-pris le dos au naturel, comment aurais-tu ri, partagé que tu étais entre les deux grands ennemis du rire, l'incrédulité et la sensiblerie? Arrange qui voudra tes incessantes contradictions ; mais elles t'ont si bien accaparé, que l'on trouve une arrière-pensée sous toutes tes inspirations, un doigt de rouge sur toutes tes agaceries et au fond de tout cela, un découragement inquiet, ne pouvant supporter des choses que les apparences flattées.
Aussi la caricature est-elle simplement esquissée ; elle n'appuie pas ; elle tient souvent dans une vignette mignonne ; elle reflète les frivolités et les raffinements. Elle n'a ni la force, ni la volonté de mordre, de cingler, de déchirer. Tout cela serait du dernier fatigant. Une jolie épigramme qu'on se redit dans les ruelles, une chanson badine qui circule sous le manteau ; pour le reste, le plus possible de gentils
travestissements. La laideur, élément de la caricature, devra en passer par le goût du temps, et se prêter aux amusements ; elle fera la belle, ou on ne s'en occupera pas. La politique, les revendications sourdes, les mécontentements, les protestations? Il est toujours temps de songer à cela. Après nous le déluge. Puis, il y a la Hollande qui se charge de ces besognes : c'est de chez elle que partent toutes les caricatures contre Law, un bon nombre contre les jésuites, contre le Parlement, etc. Quant aux guerres, il faut laisser cela aux nouvellistes ; cela ne vaut pas les honneurs d'un coup de crayon ou d'un coup de langue. Si des nouvelles alarmantes arrivent, il faut
s'en défier comme d'autant de « craques ». Si un général est battu, on fait un coui^let de notre défaite :
Soubise dit, la lanterne à la main :
J'ai beau chercher ! Où diable est mon armée ?
Une seule chose vaut de se mettre en peine : c'est de chercher le jilaisir. On jouera à tout, au philosophe, au savant, au lettré, à l'artiste ; et tous ces jeux seront prétextes à attifements et à galanteries.
On conçoit dès lors que dans le recueil des caricatures, celles qui visent la mode occupent la place la plus importante. Mais par où attaquer ces femmes si tendrement, si gracieusement femmes, avec tant d'abandon et de langueur? Cela ne comporte pas la charge. Ce serait un meurtre, un bhisphèrae. Elles ont toutes, depuis la petite bourgeoise de Chardin jusqu'à la grande amoureuse de Watteau, un laisseraller si frais, des lèvres enroulées si entr'ouvertes pour le souriant baiser; elles sont si tentantes en cornette et en négligé, si pimpantes et si grisantes dans leurs paniers ou sous leurs hautes coiffures poudrées, qu'il faut encore, toujours sourire. Dans les centaines de gravures, qui doucement s'égaient de ces monumentales architectures de cheveux, les femmes ont encore d'adorables séductions ; leurs hauts talons pointus les grandissent à jieinc, ces folles. Et La Bruyère a eu beau dire qu'il ftiut mesurer une femme entre la chaussure et la chevelure, comme un poisson entre la queue et la tête, ces atours font partie d'elle. Tout factices qu'ils soient, le sceptique chnchotte que ce n'est pas ce qu'il y a eu elles de plus faux.
Il est piquant de remarquer, à propos de coiffures, que Louis XVI se fît à un moment, sinon caricaturiste, du moins inspirateur de caricatures, et que c'est lui qui commanda, sous main, quelques-unes de ces planches sur les ajustements monumentaux, afin de réfiéncr, si possible, les créations géniales de M"'' Bertin.
La tragédie sur les prouttières.
LE SOURIRE Eï LA CARICATURE AU XVIII" SIÈCLE.
Ainsi va la vogue dans sa course capricieuse, du talou rou^e de lu rnarqui.se au soulier plat de la bergère, et c'est toujours la même femme, toujours grande dame sous tous ces déguisements. Elle garde quand elle s'encanaille, notre grand'mère, une grâce tendrement libertine. Le xviii^ siècle a seul compris le uécolletage et jeté de
Voltaire dans son cabinet de travail.
l'art sur la grivoiserie. Le siècle précédent n'avait que de grasses gaietés, le nôtre même n'a pas autant le sens de la femme, bien qu'il en pousse plus et presque trop loin la préoccupation. Les estampes polissonnes, à sous-entendus peu voilés, villageoiseries gourmandes d'ébats pris dans les greniers, promenades à Cythère, parties d'escarpolefcte, tout cela s'empile à présent par milliers dans les cartons pour la plus grande joie des amateurs, qu'on scandaliserait en traitant cela de caricature. Sans doute cela n'est pas le mot propre! C'est, si l'on préfère, du ladinage, c'est-à-dire la
forme la plus délicate de l'art hamoristique. Mais il faut pourtant lui faire sa part dans notre étude. Sans cela, que nous resterait-il pour le siècle des sourires ? Les estampes hollandaises ou les caricatures sur les aérostats, c'est ce qui ferait la plus grosse partie du recueil, mais non la plus significative.
On ne les compte pas, les images qui racontent ou ridiculisent l'invention nouvelle. Quel effet l'imagination des dessinateurs tire de ces voyages dans les airs, ou de la comparaison de la rotondité des mongolfières avec d'autres rotondités, on le
devine sans qu'il soit besoin d'entrer dans le détail. C'est de l'imagerie courante, qui indique toutefois la curiosité que ce siècle apporte à toutes les questions scientifiques ou philosophiques. On en trouve encore la preuve dans la passion que le public met à suivre les discussions des médecins ou des physiciens. Ici ce sont des caricatures sur le médecin Tronchiu ; là, contre Mesmer et son magnétique baquet : de belles fanatiques s'abandonnent aux effluves mesmérieus, s'endorment de confiance. Une estamj^e, plus violente, montre le célèbre magnétiseur, l'hypnotiseur en vogue, opérant sur une charmante petite patiente ; mais l'opérateur est gratifié d'une superbe tête d'âne. Cette caricature n'est pas d'un sel exquis ; le xviii^ siècle se sert peu des animaux comme l'a fait le moyen âge ; ou s'intéresse bien plus à l'homme. Il est pourtant un animal à qui l'on fait fête, qu'on répand à profusion dans les décorations, sur les caprices des trumeaux et des frises : c'est le singe. Ses instincts de malice, son tranquille sans-gêne, sa grimace spirituelle, amusent prodigieusement. Watteau, Chardin, ne dédaignent pas de le mettre dans ses meubles et de lui chiftbnuer des robes de chambre. Parfois cela va plus loin que la simple fantaisie : au château de (Hiantilly, les Condé s'amusent à faire décorer un salon des amours d'une guenon et d'un caniche. Cette libidineuse singesse n'est autre que M™^ Du Barry, le caniche est Sa Majesté Louis le Bien-aimé.
Tout est singerie ou papillounerie, grimace ou légèreté. Le roi de ces papillons, c'est le petit maître, triomphant de coquetterie et de suffisance, ou l'abbé, qui se multiplie, et partout fait l'agréable et le nécessaire. Quant aa singe par excellence, au singe roi, singe de génie, comme on l'a api)elé plus tard, c'est l'infatigable railleur, M. Arouet de Voltaire, qui est aussi, par un retour assez curieux, un des hommes les plus caricaturés du siècle. A tel point que l'on peut se demander si souvent ses plus cruelles moqueries ne sont pas de simples actes de légitime défense. Une suite relative à Voltaire est célèbre : celle oîi le dessinateur suisse Hubert a représenté le patriarche de Ferney sous tous les aspects imaginables. De profil, de trois quarts, de face, de derrière, en bonnet, en perruque, eu chapeau, souriant,