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LE SOUIIIRE ET LA CARICATURE AU XVIII'= SIÈCLE

Cocllin illustre aussi les Contes de La Fontaine avec une j)rédiloction particulière. N'est-il pas curieux de remarquer que ces spirituelles (*fji'illanliHe.s n'ont trouvé leur vrai commentaire que cent ans après leur publication ? Le bonhomme appartient au xviii° siècle par ses contes... et au xix^ par ses fables. Car un auteur n'appartient qu'au siècle qui l'a compris.

Nous avons mentionné en passant les petites vignettes des publications contre

Distribution des paniers de toutes modes par ma mie Margot, aux environs de la ville de Paris, en 1735.

Voltaire. Mais où Cochin triomphe, c'est dans les grandes compositions où il lègue à la postérité le souvenir des réjouissances de cour. Il les dessinait, d'autres les gravaient sous sa direction ; quelquefois Madeleine Cochin ; parfois il s'en mêlait lui-même. Qui n'a pas vu au Louvre, et ne s'y est longuement arrêté, le ravissant, touffu, spirituel, animé, dessin à la plnme rehaussé d'aquarelle, qui roi)résente un bal masqué à Versailles? Ah ! par exemple, bien que rien n'en soit réellement caricaturé, nous le réclamons comme notre propriété, car c'est la quiutescence du sourire du siècle. Tous ces masques langoureux intriguant ces bergères ; ce va-et-vient pressé des dominos, des capes et des habits, toutes ces conversations oui éclatent en fusées, ces grâces assassines, ces fanfaronnades de sentiment! Puis dans h^ foule circulent

l'éclat de rire des Turcs monstrueux, la mystification des ifs : oui, pour égayer la fête, des écervelés ont arboré sur d'énormes têtes de carton, des turbans d'extraordinaires dimensions ; ou bien, s'inspirant d'une promenade dans le parc décoré par ce vieux pontife de Lenôtre, ont imaginé de se déguiser en ifs, ces faux arbres ridiculement condamnés à ignorer la poussée dépeignée des arbres véritables. Et c'est plaisir de voir, dominant de leur verte silhouette taillée à coups de serpe, ces ifs se promener gravement à travers l'élégance des falbalas. J'imagine que ce déguisement eût fait froncer le sourcil à Louis XIV, s'il l'avait vu arborer à une de ses fêtes, caricature ambulante de ses goûts décoratifs.

D'ailleurs qui peut échapper, dans la mode, à la caricature? Rien ne serait plus facile à charger que la décoration du xviii® siècle elle-même, dans certaines fureurs de draperies, de panaches et de tarabiscotages. En voici un exemple pour ceux qui voudraient tenter l'expérience. Dans l'œuvre de notre Cochin, je trouve encore une planche, sérieuse cette fois, qui représente la Pompe funèbre de Marie-Thérèse d'Espagne^ dauphine de France. Cela se passa à Notre-Dame à grand renfort de cierges, de tentures et d'architures imi^rovisées. Non. c'est extraordinaire la transformation que l'on a fait subir à la vieille nef gothique ; c'est un immense boudoir, une salle de spectacle, avec des loges pleines de dames en grandes toilettes, et au milieu, un catafalque merveilleusement troussé, où deux figures pleureuses prennent des poses. Si nous parlons de cette estampe, qui n'est point une caricature (pourtant on pourrait s'y tromper), c'est pour montrer simplement jusqu'où cette société poussa la frénésie du sourire : il le lui fallait jusque dans la mort.

Mon Dieu, sourire quand on meurt, c'est comprendre la vie de la bonne façon. Cela n'empêche pas de mettre, dans cette vie, beaucoup de sentiment. Le xviir siècle en fit aussi une étonnante dépense. Il sentimentalisa sur tout et à propos de rien. C'est le propre de tous ceux qui ne sont pas très susceptibles d'impressions sincères. Il leur semble qu'en abusant de la forme, le fonds pourra leur venir par surcroît. Tout est matière à réflexions et à retours attendris d'une élégiaque philosophie. Augustin de Saint-Aubin nous dépeint-il dans une suite Les jeux des petits polissons de Paris? Il est flanqué d'un poète qui inscrit au bas de chaque lilanche un quatrain plein de soujiirs. Celui-ci, par exemple, pour le jeu du Sabot.

Je vois ici la vive image De mille amants, de mille époux :

Exigeants, inquiets, jaloux, Ils tourmentent l'objet qui reçut leur hommage.

Tout cela pour une toupie !

Elle est d'ailleurs adorable, cette série ; des petits polissons, auimés, courant, criant, riant, la culotte en loques, le coup de poing facile, et le coup de pied quelque part toujours prêt. Ils saute-moutonnent, jouent aux billes, à cache-cache, à la toupie, à ces mille jeux où le poète anonyme veut à toute force voir une image de la

Le noN Logis.

vie, mais ici le dessinateur, plus pratique, se contente de montrer d'adorables et sobres caricatures du gamin de Paris, vieux comme les pavés entre lesquels il pousse. Gabriel de Saint-Aubin a une touche plus fine, comme graveur, mais une verve peut-être moins franche ; pourtant ses Nouvellistes, ses réunions d'amateurs de tableaux sont des crayonnages éminemment artistes. Dans les Papillonneries humaines, il caricature doucement des scènes de théâtre, les encadrant d'architectures d'une délicatesse infinie, découpées dans des ailes de papillon, et édifiées sur de

Cabaret Ramponneau (xviii« siècle).

fragiles antennes. Pour en finir avec les Saint-Aubin, il serait dommage de ne pas mentionner de jolies pièces d'une grivoiserie sentimentale gravées en couleurs par Augustin.

Mais la gravure en couleur, c'est le domaine de Debucr urt, et domaine presque exclusif tant il s'y est montré maître. Ou comprend, malgré les incorrections du dessin, malgré l'affectation musquée des attitudes et les grâces peu naturelles des sourires, le ravissement passionné où peut plonger les amoureux du xviii^ siècle, la contemplation de ses estampes. Toute l'œuvre de tous les graveurs de ce temps supposée détruite, s'il ne restait que Debucourt, c'en serait assez polir nous donner encore beaucoup de l'esprit du xviii° siècle. Il n'y manquerait qu'une note peut-être : l'intime simplicité de Chardin. Mais dans Debucourt vous retrouvez très en diminutif il est vrai et à la portée d'intelligences moins artistes, un reflet de la gracieuserie souriante de Greuze, de l'élégance de AYatteau, de la sensualité de Boucher. Et cela est si séduisant malgré son affectation, peut-être à cause de cette affectation elle-même, si vraisem-

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