‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 25 sur 63 · LA CARICATURE SOUS LA REVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA CARICATURE SOUS LA REVOLUTION FRANÇAISE

Il faut savoir mettre l'art daus sa poche quand il n'a rien à voir aux événements. La place des joueurs de flûte n'est pas sur les barricades ni au seuil des comités de salut public. Certains temps de bouleversements, de combats, de sauve-qui-peut coupent brusquement la jiarole aux délicats, et le mieux qu'ils aient à faire, c'est de se garer ou de s'enrôler. Pendant cette période, l'art se tait. Il faut laisser passer la trombe, se vider les orages, et, pour le reste, se consoler de la certitude qu'il refleurira même sur des ruines !

L'époque de la Révolution française n'a pas produit d'œuvres raflinées ; est-ce qu'on avait le temps? Elle en a fait naître d'âpres et de brutales, jusqu'à des extrémités qu'on ne soupçonnait plus ; est-ce que ce n'est jpas une conséquence fatale des événements? Regretter l'absence d'art et d'esprit dans les estampes révolutionnaires c'est les chercher où ils ne peuvent pas être, c'est s'étonner que les sans-culottes n'aient pas de talons rouges et de perruques à frimas ; que la poudre à canon ne sente point la bergamote et la frangipane. Si on veut bien ne pas juger ces estampes avec l'œil et le goût d'un collectionneur de Cochins ou de Latours, on reconnaîtra qu'elles parlent, et avec une singulière éloquence.

Les frères de Goncourt, dans leur Histoire de ht sociîti: française sous la Rccolution , se sont laissés aller à être un peu victimes de leurs préférences d'artistes et de mâSnés. Ils se sont montrés à la fois juges et parties ; et peut-être daus cette occasion ont-ils poussé trop loin leurs exquises qualités d'historiens passionnés. Ils ont refusé en bloc, à cette imagerie : « le jet puissant, le crayon étrange, la tournure magistrale, la hardiesse, la bizarrerie des inventions rieuses. » D'accord, sauf pour la hardiesse ; mais à défaut de ces qualités recherchées, ne peut-on parfois demander autre chose à la caricature? Ne peut-elle pas refléter avec une implacable netteté les entraînements, les haines, les colères, les enthousiasmes, quelle que soit la grossièreté de la forme, la pauvreté de l'exécution? Y a-t-il la moindre trace d'art dans la pourtant admirable estampe de Patience, dont nous avons parlé? Rattachez immédiatement cette plainte aux espoirs, aux revendications et aux excès dont l'estampe révolutionnaire se fit l'interprète, et vous avez, avec une puissance d'évocation

Les R e l 1 g I k r s e .s et l ' A m u u iî

incroyable, tout un peuple qui revit sous vos yeux. Et c'est au fond la véritable vie, non pas notre vie factice de rêveurs et d'imaginatifs qui nous est si chère, mais la vie pour vivre, la vie pour le morceau de pain de chaque jour. Elle a des brutalités, des sauvageries de louj) à jeun, des aveuglements de chien enragé, tout ce que vous voudrez, mais elle palpite encore à cent ans de distance, elle brûle I A tel point que sur un de ces papiers jaunissants, des discussions s'engagent même aujourd'hui, aussi ardentes que s'il s'agissait d'événements contemporains. ISTous voulons 'les éviter par goût, accordant en principe l'absence de qualités d'art, et nous bornant à faire ressortir de ces documents l'indéniable éloquence.

Au début de la Révolution, ce sont des alternatives d'impatience, d'enthousiasme et d'espoir. La patience est à bout, mais un peu de respect subsiste : on attend beaucoup de la bonne volonté et de la justice des classes privilégiées. c< Il faut espérer que ce jeu-ln finira bientôt! » dit la légende d'une gravure qui représente une femme du peuple portant sur sou dos une religieuse et une aristocrate. Il n'y a pas encore de révolte ni de colère mena<^ante, mais un simple appel à l'équité. Chaque conquête de la liberté est saluée par des transports de joie, et traduite aussitôt par de naïves et confiantes enluminures. « Toiichez-là, monsieur le curéj je savions bien que vous seriez des nôtres. » On fait fête au clergé ; on mène gaiement le Con coi funèbre du seigneur des abus. De bonne foi, on espère que les IVois ordres de France supporteront sur leurs épaules une part égale du fardeau de la dette nationale et de Fimpôt territorial. Au lendemain de la nuit du 4 Août, uue autre image célèbre cette poussée de fraternité et s'écrie : « Bon! nous vaib) d accord! » Il y a pourtant quelques sceptiques, des prophètes de mauvais augure, ou simplement des prévoyants. Ils jugent que cela est trop beau pour être solide. Ça durera-f-il ? Ça ne durera pas toujours!

La noblesse n'est pas sans trouver que le tiers accepte ses concessions forcées, avec trop d'empressement, et comme chose toute naturelle. Les arrière-pensées germent déjà, touffues. De son côté, le tiers, encouragé par ses victoires, conçoit des ambitions : a. Ma feint Cj monsieur, je crois que votre habit d' officier m"" irait bien. » Et la cour, offusquée, trouve qne la fraternité va trop vite en besogne, que la liberté se fait trop complète, et elle répugne à l'égalité. Peu à peu les imperceptibles fissures se font crevasses, puis abîmes. De l'ironie on passe vite à la provocation et de la provocation à l'insulte violente. Les défiances ont fait place aux récriminations. La caricature devient nettement anti-aristocratique et anti-cléricale. \j Instituteur des aridocrates sera un diable en costume ecclésiasti(pie, enseignant à de petits aristocrates la manière de faire les Saint-Barthélémy. Le caricaturiste est factionnaire et il pousse ce qui-vive : Ilalte-lnl plus d'aristocratie. On va plus loin ; il faut atta- (pier, traquer, faire la C/iassr patriotique à la grosse bête. Et comme il faut toujours que la farce et la calembredaine conservent leurs droits dans les rues de Paris, circulera la charge des nobles sous formes de pots de grès, et ce sont les Aristocruches. Comme en un siècle les notions changent et se renversent ! Cent ans aupa-

LA CARICATURE SOUS LA REVOLUTION FliAN'AISE. M

ravant le bon La Fontaine rimait sa fable du Fat de terre, et du j)ot dt- fer, mais alors c'était le noble qui était le pot de fer.

Quant an clergé, le ton de cordiale déférence, de familière bonne humeur, de confiante sympathie que révélaient les estampes de 1789 s'aigri*: et devient de plus en plus irrévérencieux et taquin, puis décidément hostile. ]\Iais cette hostilité se manifeste d'une façon particulière. Avec le sens narquois, gouailleur, du gamin de

La fuite de la sainte famille à Montmédy.

Paris, on attaquera prêtres, nonnes et moines par le côté le plus sensible: la pudeur. Il ne sera d'avanie qu'on ne fasse au vœu de chasteté. La meilleure caricature sera celle qui amènera le mieux le rouge sur les joues de ces timides. Aussi, on en imagine d'énormes ! On se grise à qui trouvera la plus triomphante saleté ; c'est un écho du rire de Rabelais, une provocation bouffonne à laquelle on n'attache pas d'autre méchanceté. Tant pis pour qui s'en fâche, et bon garçon qui en rit! On ne conçoit pas que ces mijaurés s'en oiiusquent ; il faut bien faire leur éducation.

Elles ne sont donc pas, à proprement parler, haineuses, ces caricatures; elles sont d'une bonne grosse obscénité gauloise et pojjulacière. Ceux qui les font et les spectateurs qui s'en amusent ne comprennent pas, voilà tout, les délicats eiiarouchemonts de cette éducation. Supposez un séminariste dans une caserne : sans penser à mal, et sans vouloir lui faire de peine, les camarades croiront de leur devoir de le dégourdir et y trouveront un plaisir de drôlerie. Aussi, dans les estampes qui sont dirigées contre le

DU RTRE ET DE LA CAEICATURE.

Caricature de Louis XV-I.

clergé, les plus significatives ne sont-elles pas rinnom])rable série des abbés : l'abbétise, l'ahhô-quille, Vahh'; -ration, etc., etc. Celles-ci sont pitoyablement niaises. Mais

les grivoiseries, les allusions polissonnes aux mariages rendus possibles, sinon obligatoires, par l'abolition des vœux; les mises en scène d'amour, le froc à peine jeté aux orties. Ici ce sont de gentilles nonnettes à table, servies par un petit Cupidon en grand costume; vous savez en quoi consiste cette tenue : en rien du tout. Là ce sont des capucins qui attendent leur tour dans la boutique d'un l)arbier, oubien s'exerçant assez gauchement à marcher au pas sous la conduite de quelque caporal sans-culotte.

L'éditeur Villeneuve, que nous retrouverons tout à l'heure plus cruel, publie plusieurs de ces vignettes, très soignées, sur de jolis fonds rouges : « On me rase aujourd'hui; » c'est un moine qui fait couper sa barbe. c( On vie marie ce soir; » c'est une sœurette qui change sa guimpe contre un fichu (moins empesé, et plus facile à ôter). Et des titres où résonne encore faiblement un écho des galanteries d'antan : Le joli moine profitant de l'occasion! Et des recrudescences de gaieté inattendues quand on se met à être brutal : on donne la fessée aux récalcitrantes; pas bien fort, je souhaite; une estampe, libre d'allures, rappelle ces moyens coercitifs sous le titre au moins étrange de Discipline patriotique! La légende énumère le nombre de... patientes, et il se trouve que, contre toute vraisemblance, ce nombre est fractionnaire! C'est que (( la trésorière des IMiramiones »... (comment dire cela? pourtant la légende le dit)... n'a droit qu'à une demi-ration.

Ce sont aussi, dans la note politique, des caricatures nombreuses sur le serment ecclésiastique, hc Frafiçais d'autrefois et le Français d'aujourd'hui : i;n prêtre aristocrate refusant le serment, et un prêtre patriote le prêtant de bonne volonté, et de bonne foi.

La caricature politique, remarquons-le eu passant, est encore en grande partie

Ciiricaturc de Maiie-Autoinettc.

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