‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 26 sur 63 · LA CARICATURE SOUS LA RÉVOLUTION FRAX^'AISE · texte numérisé non relu

LA CARICATURE SOUS LA RÉVOLUTION FRAX^'AISE

indépendante du journalisme. Elle reste image détachée. Pourtant les premiers «-ssais, encore bien incertains et bien faibles, commencent avec les Ji<'KolafioiHi f/c France et de Brahant ou les royalistes Actes des Apôtres. Peu à j)eu, le Père JJucht'ne aidant, singulier caricaturiste en paroles, au procédé uniforme qui consiste à faire de chaç[ue adversaire un b... ou un j...-f..., le ton de la polémique s'abaisse, et la caricature sait le mouvement. Ce que fait un patriote du bref du Papr, on le devine peut-être, mais l'image ne le laisse pas ignorer. Nous ne donnons i)as sans doute cela pour de l'esprit ; et nous n'éprouvons, cela va sans dire, pour ces griseries d'obscénité qu'une médiocre sympathie.

Mais nous voici arrivés à la série l)ien plus violente encore des caricatures contre Louis XVI et la famille royale.

M. et J/™^ Veto! c'est une chose terrible qu'un surnom pareil. Le surnom, quand il a de ces sonorités populaires, quand il est bref, comme découpé à l'emporte-pièce, et gros de signification en peu de syllabes, est un extraordinaire ferment de caricature. Il marque l'estampe comme d'un coin, et de son côté l'estampe trouve eu lui une source toujours nouvelle d'inspirations haineuses. Cependant la haine n'éclata pas féroce pendant les premiers événements. Il n'y avait de véritablement impopulaire que la pauvre Autrichienne. Quant au roi, on le considérait plutôt comme une « bonne pâte », un être faible, qui aurait pu être dirigé au mieux des intérêts du peuple. Une gravure est à cet égard significative, malgré son exécution presque enfantine : Hc hu! dada! dit la légende, et c'est Louis XVI tiraillé, mal guidé par le comte de Provence, par Marie-Antoinette, et tous autres conseillers néfastes.

Mais après la fuite à Varennes, toute bienveillance s'arrête; la colère verse alors des torrents d'injures. Pares sont les images simplement modérées dans la condamnation; une est à citer. Capet a engagé une partie de cartes avec un homme du peuple en bonnet phrygien : « J'ai écarté les cœurs, » dit-il mélancoliquement ; il a les piques; je suis capot! » Pour les autres, est-il bien nécessaire d'entrer dans le détail, d'énumérer les nombreuses Familles de cochons rameir'es à l'ctable. les panthères, les hyènes, les louves sons les traits de la reine déchue? La composition dont nous donnons une reproduction : Le Saut de la famille royale des Thuileries à Montmi'dî/, est de beaucoup une des plus courtoises.

Pauvre femme, aux dédains cruellement punis, vos yeux gonflés et rougos de larmes, toute votre élégance blonde, courbée jusqu'à terre par des mains brutales.

Caricature de la princesse de Lamballe.

VOUS avez du moins gagné à ces insultes, à ces malheurs qui accablaient votre grâce féminine, d'être, même par ceux qui vous jugent avec beaucouj^ de sévérité, saluée d'une pitié tendre. Quelle plus belle vengeance des caricatures?

MM. de Goncourt ont opposé à ces estampes grossières ou sanguinaires, combinaisons porcines ou Descentes de Louis Capet aux en/ers, ou Louis le Traître, lis ta sentence! les magistrales satires que grava contre la Terreur l'anglais Gillray.

Réception de Louis Capet aux enfers.

On pourrait mentionner aussi pour donner le ton, et malgré son manque d'accent caricatural, une gravure anglaise représentant Louis XVI après son exécution avec cette légende extraordiaire d'emphase : « Louis XVI, accompagné par la Keligiou et la Charité, entre dans les Champs-Elysées ; Charles I" lui présente la palme du martyr ; Socrate (!) lui donne la couronne de Timmortalité ; Diogèue éteint sa lanterne ; et Mucins Cnrtius découvre le héros dès qu'il apparaît. » Mais il n'est pas besoin d'aller chercher à l'étranger l'expression des protestations. La caricature contre-révolutionnaire n'a pas cessé un seul instant en France même. 11 est vrai qu'elle usa des mêmes armes et se montra aussi excessive. Mais il y avait mieux : la Commune elle-même (28 germinal an IV) flétrit ces compositions affreuses, et l'éditeur Villeneuve, qui s'était distingué par les plus violentes, se fît relativement modéré.

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GILLRAY. — The Zenith or Fuench nfLonr.

Toutefois il est curieux de noter, et peu d'écrivains l'ont fait à notre connaissance, qu'à l'étranger même, dans la patrie même de Gillray, il y eut i^arfois des sympathies pour la Révolution, allant jusqu'à la caricature de la monarchie. A-t-on cité cette curieuse charge anglaise : « The grand vionarch discovered in a pot-dechamhre j>? Nous ne le croyons pas. D'une allure très bouffonne, elle représente

l'arrestation de Louis XA^I à Varennes. Le « grand monarch » et sa famille, chargés à l'extravagance, bedonnants, ridicules, voient barrer le passage à leur cabriolet (pot-dechambre) par une escouade de soldats républicaius. L'ne banderolle (suivant le système des caricatures anglaises de l'époque), s'échappe de la bouche de la reine, avec cette énergique exclamation , en français : « Nous sommes foutus ! » Le chef des j)atriotes, faisant le geste ironique de montrer son œil (cet Anglais avait sûrement voyagé à Paris), tient ce langage non moins éloquent :

« Ahl bougre! croyez-vous échajiper comme ça? » Mettons que cette estampe n'était pas i)lus sympathique à un parti qu'à l'autre, bien que l'accentuation caricaturale soit très nettement dirigée contre les arrêtés. Elle était, alors, simplement impartiale, mais de cette impartialité familière à nos voisins des quatre points cardinaux : applaudissant les deux advcraires, i)ourvu qu'ils se fassent beaucoup de mal.

Parmi les images contre-révolutionnaires, ou aurait pu citer aussi une petite vignette (voir page 1U8) d'une éloquence très sobre et très saisissante : elle est signée Guttenberg, et représente le petit Louis Capet, conduit au jiied de la guillotine où on exécute son joère !

Pour faire diversion aux choses de l'échafaud, on devra parcourir la suite des caricatures, celles-là gaies et d'une verve bien française, qui étaient dirigées contre les émigrés : les Fannicrs percés, par exemple, ou la Grande armée du ci-devant prince de Condé, où l'état-major de l'émigration s'occupe gravement à déballer et à ranger en bataille des régiments de soldats de plomb. Enfin les charges connues sur

Apparitiou de l'ombre de Mirabeau.

Royal Bonbon et Royal Pituite. Quant à l'hostilité des caricaturistes anglais, elle n'est pas accueillie sans ripostes ; entre autres exemples, une planche est particulièrement vive, elle est intitulée : le Charlatan politique ou le Z«:'o/;»a;Y/ (anglais) apprivoisé, et représente un sans-culottes faisant perdre l'équilibre au roi George et à sa famille, qui chevauchaient sur une sorte de plate-forme dont des ballots de marchandises forment l'instable piédestal.

Enfin, le Congrès des rois coalises ou les Tyrans découronnés, montre que les caricaturistes français ne détestent pas, au nom de l'opinion, faire la morale aux nations.

Un grand silence pendant la période qui s'étend des derniers mois de 1793 aux jiremiers de 1794; à peine quelques pièces sur les exécutions capitales : elles sont sanglantes. La singulière insouciance des xioiimes aussi bien que des bourreaux a été notée en traits expressifs par les historiens. La caricature ne manque pas d'ai^porter son document à l'appui. « J'ai sous les yeux, écrivait un contemporain, le comte François Real, deux caricatures fort curieuses ; elles prouvent qu'on s'était peu à peu accoutumé à l'existence telle que la faisait la guillotine en permanence. L'une de ces caricatures représente les Français se promenant aux Champs-Elysées avec leurs têtes sous le bras en forme de claque. Dans l'autre, on voit la place de la Révolution encombrée d'hommes et de femmes, ayant tous la tête coupée. Au milieu de la place on distingue la guillotine et le bourreau qui, voyant sa besogne terminée, puisqu'il n'y a plus de têtes à trancher, s'est placé luimême dans la position d'un homme qu'on va exécuter, et se prépare à faire jouer le fatal ressort. »

Cette dernière estampe fut reprise ^ow.r ]l\nstTe,xV Almanach des prisons de 1794, et ce quatrain la résumait :

Robespierre guillotinant le bourreau.

Admirez de Samson l'intelligence extrême Par le couteau fatal il a tout fait périr. Dans cet affreux état que va-t-il devenir? Il se guillotine lui-même !

Quelle étude, d'un comique glacial, on ferait avec ce titre : Les gaîtés de la guillotine I Il fallait bien qu'elle se lassât, à la fin, la coupeuse de têtes. Après le 9 thermidor se produit ce qu'on pourrait appeler la revanche des guillotinés. Robespierre à bas, on le caricature à sou tour et on ne lui ménage point les effets déjà employés pour ses victimes.

Pourtant, il avait, avant sa défaite, connu la piqûre de la satire. Un graveur,

Hercy, avait eu le courage de montrerj en une fine eau-forte, un peu froide d'exécution mais d'une pensée ingénieusement hardie, llohesjnerre guillotinant le bourreau aprrs acoir fait guillotine)-. Ije caricaturiste, pour salaire de son œuvre, apprit personnellement que le bourreau avait encore quelqu'un à exécuter. Quant à Robespierre, les dessinateurs jouèrent à son tour avec sa tête, quand elle fut tombée. Une maintenait cette tète et celle de Saint- Just, toutes dégouttantes de sang, et on lisait au bas de

Le Dauphin conduit devant la guillotine.

la gravure cette inscription : C'est ainsi qu'on punit les traîtres. Ne ressentez-vous pas cette imj)ression pénible? Une telle légende, tout péril passé, nous semble la 'pire des lâchetés.

Nous n'avons cité, au cours de cette revue des caricatures révolutionnaires, presque aucun nom d'artiste. Elles sont en eflfet en majorité anonymes ; et d'ailleurs leurs auteurs ne mériteraient en aucune façon d'être mis en lumière. Toute la gloire revient aux éditeurs, aux Cbéreau,aux Villeneuve, aux Basset. Ce dernier, infatigable, avait eu à son tour les honneurs, dans V Almanach de 1790, de ces lignes qui valent une caricature : « Basset a servi la patrie en faisant des caricatures contre les aristocrates ; d'abord maigre et blême comme un abbé d'aujourd'hui, il a trouvé le moyen de devenir gras comme un abbé d'autrefois. » Il n'est pas sans curiosité de rappeler ici une des estampes révolutionnaires qui auraient dû être les plus éclatantes, vu l'éditeur et l'auteur, et qui n'est que simi)lemeut ennuyeuse. L'éditeur n'était

LA CARICATURE SOUS LA REVOLUTION KliANfAISE.

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autre qne le Comité de Salut public, et l'auteur, David. La caricature était dirigée contre le roi d'Angleterre « dirigeant un régiment de cruclies. » Auteur et éditenr cette fois gardèrent l'anonymat. Les amat(;nrs de ces piquants dessous de l'histoire trouveront des descriptions et des documents détaillés dans la collection de V Intermcdiaire des Chercheurs. Mais n'est-il i)as amusant de voir échouer David dans son unique tentative pour faire rire ?

Singulier, immense dossier, que celui de ces images de toutes sortes, dcjtui.s la

Congrès des rois coalisés.

vignette finement gravée, jusqu'à la rudimentaire enluminure rehaussant des bois presque informes ; depuis la sentimentalité qui déclame,jusqu'ti la passion inassouvie qui réclame encore et toujours du sang. Rien de tout cela n'est indifférent ; cela choque, cela répugne, souvent ; toujours cela remue comme le plus poignant des drames. Et alors on se demande si ce n'est pas aussi de l'art. Un art si)éciul i)opulaire, où le moyen n'est rien, où l'émotion est tout. Les graveurs auraient été de bien trop habiles gens s'ils avaient pu exprimer avec une telle force ces passions sans les ressentir. Alors tout le monde jouait un rôle pour de bon, et notre indifférence ijolitique, quand on procède par comparaisons, n'est que trop visible dans les productions actuelles.

Cette passion, repue, étourdie })ar sou propre entraînement, cette prodigieuse ronde autour de la machine aux bras rouges, tomba tout d'un coup!

Le Directoire ne vit que des indignations réchauffées, des railleries mal aiguisées.

Les hommes au pouvoir n'en valaient plus la peine. Barras, le plus souvent visé, n'a pas inspiré de bien fameuses choses. On voulait d'autres distractions : ce fut alors une renaissance de la caricature de mœurs et de mode, dans des conditions que nous examinerons tout à l'heure.

Puis, une volonté naissait, et lasse de liberté, la foule jugeait qu'il était temps de reprendre le service. Les caricatures contre Bonaparte furent peu nombreuses, et les raisons n'ont pas besoin d'être dévelopjsées. 11 fut cependant représenté se disculpant de « jeter de la poudre aux yeux » et « s'élevant au-dessus de ses affaires », c'est-à-dire pendu. C'était une exécution en effigie bien intentionnée mais imj)uissante.

La Révolution avait donné véritablement ses deux dernières caricatures avec l'exécution véritable de Robespierre, le « tyran » de la veille, et la fausse pendaison de Bonaparte, le despote du lendemain.

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