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LE DIRECTOIRE, L'EMPIRE, LA RESTAURATION. 12â

pareilles réunions ; sans compter que co.:^ grotesques devraient, j)Our que la prér;entation fût vraisemblable, se tenir sur des gradins, vu Tétagement de leurs calx)ches. On dira que c'est de la fantaisie : elle est manquée, voilà tout ; et il n'y a rien de fatigant comme cela.

Heureusement, dans l'œuvre de Boilly, il y a des pages d'une observation plus juste et d'un comique plus fin. Par exemple, cette si)irituelle scène de t' Kconomie politique, où l'on voit de vieux rentiers désœuvrés se livrer à de profondes considérations ; ou bien encore, une R/jouissance publique, pièce d'importantes dimensions, tout à fait gaie et mouvementée, avec maint incident d'un burlesque très communicatif. Et puis, dans Boilly, il y a un peintre de genre absolument délicieux. Peu à peu les tableaux de Boilly, dédaignés par nos goûts de truculences, se classent et prennent leur prix. On apprécie mieux le brillant maniéré de cette exécution trop propre mais si spirituelle, la variété des types, le va-et-vient des foules, si sincèrement analysées. Et ce sont de souriants et utiles documents sur la vie et les mœurs d'une époque déjà bien plus éloignée de la nôtre par l'esprit et les habitudes que par les années elles-mêmes. Étudier plus longuement Boilly comme peintre serait sortir un peu de notre cadre.

Toutefois il est utile de reproduire ici cette sorte de raccourci de son œuvre, d'après un excellent article de M. Montorgueil dans l'Eclair sur Boilly peintre de l'histoire de sou temps :

« Il a dit le triomphe de Marat ; il peindra la <( queue au lait » pendant la disette. Il ira à la diligence en 18U4 et sera frappé par la comédie du départ. L'Empire est venu : tout le monde est soldat et nous le verrons par ses soins enseignant l'exercice à ses enfants. Les levées d'hommes se succèdent. En l<sOo, il peindra le départ des conscrits, qui est à Carnavalet. On se bat, il notera comment on lit un bulletin de la grande armée. Il s'assoira à la terrasse du Jardin-Turc et il n'y perdra pas son temps. Il ne perdra pas davantage son temps à examiner, en 1819, les types qui, un jour de représentation gratuite, se pressent à TAmbigu. Il voit comment on distribue les victuailles aux Champs-Elysées pour la fête du roi. Le porte-drapeau d'une fête champêtre saluera le retour de Louis XVIII : il sera là. »

Nous n'aurions garde de laisser échapper un piquant détail révélé par le même

écrivain. Boilly, de notre temps, a un admirateur enthousiaste et éclairé. C'Vst

le greffier de la Morgue ! Et cet excellent fonctionnaire, M. Pierre, n'est pas si mauvais critique :

— Je regrette, s'écrie-t-il, que Boilly ue soit plus. Il aurait avec la Morgue actuelle un beau sujet de composition. Tenez, monsieur, je le mettrais dans un petit coin de la salle d'exposition. Il verrait, collées à la cloison vitrée, les têtes de ceux qui regardent. Que d'études à faire! Que de traductions : l'horreur chez celui-ci,

l'angoisse chez celui-là, la gouaillerie chez cet autre Que d'impressions à rendre

sur un même plan, comme en ces bouquets de grimaces qu'il lithographiait vers la fin de sa vie ».

En somme, Boîlly, Bosio et Carie Vernet suffiront i:)eut-être à sauver cette période caricaturale du demi-dédain où les esprits artistes la tiennent. C'est un temps de production trop facile et trop médiocre, trop passionnément épris de fausses élégances, oscillant sans cesse entre une corruption sans esprit et une honnêteté sans conviction. Et il était grand temps, pour que nous ne fussions pas trop inférieurs à des voisins qui avaient mis de la puissance, du génie même, dans la gaieté dessinée, que le règne de Decamps, Monnier et Daumier arrivât.

XYIII

SUITE DE LA CARICATURE E\ ANGLETERRE. — GI L LR A Y ROWLANDSOX. — CRUIKSHAXK.

Tandis qu'en France la caricature s'amusait en de souriantes coquetteries, puis, laissant toute préocupation d'art, se bornait à traduire eu langage brûlant les passions populaires, et enfin se traînassant dans de plates sensualités, s'évertuait à chaiouiller un idéal bourgeois, eu Angleterre elle jaillissait, avec une verve extraordinaire, du crayon de trois bouffons géniaux. Cette trilogie, la plus puissante, la plus déconcertante de la caricature moderne, c'est l'œuvre de Gillray, de Rowlandson et de C:!ruikshank.

Il faut se borner à mentionner les successeurs, les imitateurs d'Hogarth, et tous les caricaturistes de second ordre, que seules les personnes désireuses de connaître à fond l'histoire de l'Angleterre auraient intérêt à feuilleter. Ce sont Sandby, Collet, Sayer, Bunbury, Woodward, Jolin Kay, etc. Sans doute on pourrait trouver chez eux bien des traits curieux pour com2)léter la psychologie du rire britannique, mais les trois maîtres nous fournissent assez de quoi faire ce tableau, et leur production est même si touffue que c'est plutôt par élimination qu'il faudrait procéder.

Seulement, il est charitable de prévenir. Avant d'entrer dans la baraque de ces farceurs colossaux, il est de toute nécessité de laisser les préjugés au vestiaire. Il faut s'apprêter à considérer comme toutes naturelles les plus énormes excentricités, et surtout se défaire de ces habitudes de modération que nous gardons jusque dans nos folies. Ici tout est déséquilibré, ou le paraît ; la moindre chiqu Miaude assommerait un bœuf; la plus légère grimace est la transformation de l'homme en un fantoche épileptique. Et malgré cette outrance, cela reste toujours précis; malgré ce débordement de verve, c'est toujours voulu, et dans sa course par bonds clownesques, par cabrioles vertigineuses, l'artiste sait oîi il va. Eu un mot, c'est avec une logique froide, la caricature poussée aux extrêmes limites de la charge. Il ne faut pas résister ; il est inutile d'analyser ; la seule chose à faire, c'est de regarder, et de ne prendre conseil que de ses nerfs.

Gillray est le premier des trois i)ar ordre de naissance (1757-1815). Il nair ii Chelsea, d'un invalide. Le père Gillray avait perdu un bras à Fonteuoy; sou fils

12H ]>[J II IKK KT I)K LA C A II I (; A T IJ It K.

(!X('(;ii(!i. ciMiliT lii, Vriiucc. !i,ss(!/ (le, (•!i,n'c,iil,iir(!.s, et asHriZ liaiiUMiscs, pour i|iie nous piiisHioiiH (:()iiHi(|(''r('i- raiiipiilf'; coiiiMic HiidiMuiiiiiiciil, \'('.n>^6.

(!'('sl, un (In')l(' 'le coriis, ce. (;lillniy, <■( un diable aHHOZ joy(!nx. Une vie de polic.liiucîllc, itourcouiuKinccr. Au nibouns (1(;h aul,n!.s arli.stcH du rire, ('lorivains, do.ssinatcur.s ou M,c,l(MirH coniiipKiH, (jui Hf)nf, a.sHcz Mt(\\\('Mi\]\(;\]t dr-n trintcH dariH ](;ur privé, celui-ci Hc liiiicf! (itlIcrncMl diuis l;i vie. Il csl, d'iibord ;i jiprciit i chez un «^ravcMir de lettres; iruiJH il I;i(;Im' liiiîutùt l'at(!liir pour s'cn^^a^cr dans utu; troupe de comédiens nnihiiliuilH. l'iiis cpuind il a hicMi l'oulé, il h(! décide à h(! ran<^er ; il (îtitrc à la lioyal Aaidniiii. Le^raiid art (k; répondant f)aH à si^m (;sp;'!rance.s, il lui tourru; bientôt le dos (it HC liuicc délibérément diuis bi, ciiricîi.tui'c. Il y trouve, un .succès énorme, sa fortune assurée, et pour îi,e,liev(!r, une existence désorniîiis |»ii,isibl(!,

(«ilhiiy avait un édil,eui-, un édit<!ur en jupons, miss Iliiinplircy, av(îc qui il (îiitreteniiit des ndîiiions un peu nii(!ux cpie cdrdiiiles. Au bout de; quebiues années, soit piMir se rendre iuix conseils <le s(;s amis, soit pour écouter (pielques scrupules (le eonscienc(!, il se décida Iv épouscu" son éditeur. ( )n étîut en l'oule pour l'église, (piaiid, en clicmin, le ciiricaturiste tinl^ à sa compa^i^nc! ce jxîtit discours : « T/tis is (i. Joolish (ij/'dir, nie. l/iiii/i», iiiisu I luin/iliicy. IIV lire rcry coiiforldhbi tix/et/icr. We liail ht'llcr Ici trcll nloiic. » !*]( Ton s'en retourna clie/ soi, vivn; tranquillement sans autre consécration.

Ijcs caiical,ur(!S |)oliti(pies forment la plus f^rosse ])!irt du l))i.i^!i<,^e de Gillray. Les unes ont Irait à In, poliliipK! intérieun;; les atitres nous atta(]uent avec acharnement.

iiC roi ( M'or;4'e, 1 1 1 , un iisse/, br;i\(' lioninie, nn(! sorte de roi (ermier, est , îiinsi (pie sa di;;ne m(»itié, Tobjct, d(!H rancunicrcs ino(|uerics d(^ (iillray. 11 avait, un jour, })arlé asH(!/ brutab^nienl de ces <( carient ures » et trop Inissé percer son mépris ])our les artistes en ^'énéi-jd, et, celui-ci en pn.rticulier. Alors, ce lurent d'intarissabb-s jjlaisant,(U'ies sur bi, In.drerie du souvern.in et In. sim|ilicité de son iidcllcct. Un jour, c'est l'estn,nipe des AitlixdccliiiiiliK, où \\^\\ Voit le l'oi et In reine eiisei^nnut j,''ravement il leurs lilhîs l'nrt de prendre bi tJié snns sucre. Un aid.rc jour, ce sci'a une gravure commémoi'ntive d'un tniit de liiKvsseNpic In. léi^ende attribut! à ce pauvre ({('or<;e. Ku se IM'iuncnant pnr ses métairies, il n,v;iit \u une vieille femme (pli Ihisnit cuire des chaussons niix pomiiies, et il lui a,vn,it demnndé avec un vil' intérêt comment elle s'y preiin-il pour introduire les fruits dans la pâte sans avoir besoin de faire de coût lire.

hnns une nuire cn.ricn.t lire, eiiliii, In. rnnciine poiissnit (Jillrny assez, l(»in |)our le mettre en coiit,rn,diction nvec liii-inème. Il représentait le roi examinant avec nue ex|)ressioii d'iiupiiétude un portrait de Croniwell, allusion assez, claire au peu de stnbilité du tr(ine, dnns un roynuineoii l'on faisnit bon marcdié de la tétc des rois; et ( Jillin V pnblinit cet te pin ne lie nu iiioiiieiil même où il ne croynil pns trouver d accents assez, torts pour binmer les cxci-s de la révolution frnu(;ai.-<e. \a\ caricature, de même (pie In passi(m ipii l'inspire, n'est pas toujours loL;i(pie.

GILLRAT. — ROWLANDSON. — CRUIKSHANK.

Elles sont d'une singulière outrance, les caricatures antirévolutionnaires de Gillray. Tout ce qu'il a pu imaginer d'accusations de cruauté, de sanguinaires orgies, il l'a entassé dans ses gravures, d'un trait emporté, d'un coloriage férocement cru. Tantôt il oppose la Liberté Fi^anqaise à V Esclavage britannique, et tandis que l'esclave au teint vermeil savoure tranquillement le roastbeef patriarcal, l'homme libre, blême, se jette avec avidité sur le traditionnel plat de grenouilles et se contente pour dessert d'un couplet de la Carmagnole. Tantôt, il montre, avec une mise en scène emphatique.

Gillray. — Un petit soui^er à la parisienne.

Louis XVI guillotiné au milieu d'une foule d'énergumèues ignobles. Un Élégant parisien et une Parisienne du bel-air {A Paris beau et A Paris belle) seront d'atfreux sans-culottes que l'artiste aura rendus hideux au delà de toute imagination. La planche peut-être la plus passionnée, en même temps que la scène la mieux composée de cette suite interminable^ c'est le Petit souper à la Parisienne, où l'on voit une famille de patriotes poussant leurs convictions jusqu'au cannibalisme, dévorant à belles dents, attablés dans un aifreux taudis, un quartier de dauphin, rongeant des tibias d'aristocrates.

Toutes ces gravures sent exécutées avec une grosse verve, une largeur dans le lâché, qui trahit l'impatience de la main, le bouillonnement du cerveau. Dans beaucoup de caricatures de Gillray, d'énormes légendes couvrent parfois plus do la moitié du dessin, s'échappant en banderolles de la bouche des personnages, zigzaguant le long

du décor, soit que la pensée ne soit pas toujours très claire au point de vue graphique, soit que l'écriture paraisse au caricaturiste un moyen plus rapide d'expulser le trop plein de l'imagination.

Il y a, i^our un œil impartial, bien des pages inégales dans cette œuvre, mais cette verve bourbeuse et furieuse, comme uq torrent qui dériboule des montagnes à la suite d'un orage, vous entraîne malgré vous. Les réserves de l'amour-propre national, c'est tout au plus si on songe à les faire, en présence des énormes cocasseries de cette indignation. Il est certain, par exemple, que la vaste planche qui représente V Apothéose de Hoche, nous saisit tout d'abord d'une inexplicable surprise, vous suffoque pour ainsi dire au point de retarder le rire, et de prévenir toute protestation de colère.

C'est un morceau prodigieux. Le général français s'élève au ciel, transfiguré, avec, entre les bras, un instrument dont il se sert comme d'un luth, mais que l'on reconnaît bientôt pour une j^etite guillotine. Le héros est vêtu simplement d'un péplum et d'une ceinture où deux pistolets sont passés; ses bottes, deux monstrueuses bottes de hussard, abandonnent ses jambes et retombent sur la terre. Et cette Ascension s'accomplit au milieu de centaines de figures grimaçantes, sortes de hideux chérubins coiffés du bonnet phrygien. L'effet, soutenu par un vigoureux clairobscur, est réellement surprenant.

Gillray continue, cela va sans dire, ses campagnes à l'avènement de Bonaparte. Ce sont alors des pantalonnades démesurées, avec les légendes à dévidoir, bourrées de « Diable ! » de « Sacré-Dieu ! » et d'effets de prononciation à peu près aussi français que sont britanniques notre gocldem ou nos baragouins d'Anglais du Palais-Royal.

Ces caricatures pouvaient fort amuser les compatriotes de Gillray; elle nous amusent aussi, mais à un autre point de vue : ce sont des bravades qui trahissent un peu trop visiblement l'inquiétude, et à chaque instant revient, sons des formes diverses, l'éternelle préoccupation d'une descente sur les côtes britanniques. Parmi les charges sur Napoléon, il en est une d'un haut comique : c'est une immense bande, représentant le Sacre, et qu'il serait bien divertissant de comparer avec le tableau de notre David.

En somme, cela représente, quelle que soit la facilité de l'exécution, une production incessante, une verve infatigable. D'autant plus que la politique laisse encore à Gillray assez de loisirs pour graver une assez grande quantité de caricatures de mœurs vraiment réjouissantes. Par exemple, un Concert d'amateurs, qui force l'éclat de rire ; des danseurs d'opéra ; des Allemands se bourrant de choucroute ; des charges sur la mode, avec d'étonnants déploiements de panaches ; Taies of iconder, des commères se racontant, à l'heure du thé, des histoires de fantômes tellement effrayantes, qu'elles n'osent plus bouger de leurs chaises. En résumé, la caricature de Gillray apporte, après celle d'Hogarth, une note nouvelle ; un dessin plus simplifié, mais une drôlerie égale, plus abondante peut-être, une gaieté moins amère, moins

GILLRAY, — ROWLANDSON. — CRUISK8HANK. 181

cruelle. Hogarth pourtant était un observateur, parfois profond, bien que dépassant

R»JWO/'.^j-».jJ- SI

L'AroTH ÉosE DE Hoche.

souvent le but. Gillray, lui, n'a presque aucune observation ; mais quand on a une cervelle aussi féconde en imaginations saugrenues, en grimaces irrésistibles, l'observation serait un luxe bien inutile.

Rowlandson (1756-1827) est plus artiste, et non moins inventif. C'est aussi un débordant, mais avec certaines concessions, parfois des recherches de joliesse, des caresses de touche pour la beauté féminine. On sent qu'il a vu Paris et qu'il a été touché de la grâce fine de l'école de Watteau et de Boucher.

Imaginez, se promenant au bras d'un poussah au triple menton, à la trogne exémateuse et lubrique, au ventre proéminent, une fille de vingt ans, élancée, gracieuse,

Rowlandson. — Cor et Basson.

qui a, sous sa poudre et sous les panaches de son chapeau à grands bords relevés, des œillades de langueur et de coquinerie ; sous son corset à taille serrée, ses paniers à falbalas, le corps robuste et nerveux de l'Anglaise, avec des souplesses de Parisienne. Vous aurez un peu l'idée du mélange particulier de mièvre et de bouffon, de précieux et de farce que l'on rencontre souvent dans Rowlandsou.

Il met dans certaines énormités une coquetterie inattendue. Il fait songer à certains de ces jolis clowns anglais qui ne paraissent jamais sur la piste, sans être irréprochablement gantés de blanc pour se livrer à de surprenantes acrobaties.

C'est, bien évidemment, un seul côté de Rowlandson ; car il est dos pages de son œuvre qui sont d'un procédé beaucoup plus gros, et oh Ton ne trouve pas la recherche habituelle. Par exemple la caricature exhilarante que nous avons reproduite, le célèbre duo de Cor et Basson. Il ne les a point flattés ces horribles tourtereaux, dormant amoureusement côte à côte. Comme ils ronflent leur bonheur! Quelle

GILLRAY. — ROWLANDSON. — CRUIK8HANK. 188

effroyable succession de bémols gutturaux, de dièzes enchifTrenés ! Cette surprenante caricature fait bien comprendre jusqu'où on peut s'éloigner de la nature sans abandonner le naturel. Certes jamais de pareils nez, des bouches ainsi fendues, des extrémités aux semblables i)roportions, n'ont été donnés en partage à aucun être humain : pourtant cela paraît tout simple chez ces deux dormeurs, tant ils sont dans

RowLAXDSox. — Le feu à l'auberge.

leur cadre, tant ils poursuivent avec conviction leur nasal entretien. 11 n'est rien do tel que de faire les choses simplement, et trésor que de vivre à sou aise.

Avec ce goût d'observation supercoquentieuse, on devine que Rowlandson devait préférer à la politique la fantaisie et l'étude de moeurs. Une bonne scène de taverne ou de clapier lui semblait plus intéressante, plus suggestive en drôlerie, qu'une description du Parlement ou un épisode de la Terreur. La femme, dans toutes les conditions, montait mieux sa verve, grisait plus sûrement son caprice, que les tirades sur l'égalité ou l'inégalité des hommes. Avant tout, la caricature est pour lui un moyen de faire rire de la vie coura'ite, plaisirs, fonctions plus ou moins naturelles, contretemps et quiproquos.

La vie facile qu'il avait menée lui-même ne l'avait pas [)réparé à une bien profonde philosophie. Né d'une famille de négociants aisés, il avait pu de bonne heure faire des études artistiques qui manquent dava'itage }\ G'Ilray; aucun obstacle ne

s'était opposé à une précoce vocation. Remarque en passant : tous les caricaturistes sont précoces ; peut-être en faisant cette constatation fournissons-nous des armes contre eux ; ils n'auraient qu'à répondre que bien d'autres ont été précoces qui ne sont même pas caricaturistes.

D'ailleurs on ne s'improvise pas caricaturiste comme on apprend à être peintre

RowLANDSOX. — La belle limonadière.

d'histoire. Pour celui-ci, il y a des procédés invariables, pour l'autre il faut une nature ; et encore est-il quelquefois nécessaire qu'une circonstance déterminante se produise. Chez Callot, c'est la rencontre, pendant une fugue, d'une troupe de saltimbanques ; chez Brueghcl, c'est quelque invitation à une noce de village ; chez Gillra}', c'est une rancune i)oliti(pie, et ainsi des autres, suivant le hasard ou la passion. Chez Rowlandson, ce fut une cause assez inattendue : un héritage. 11 faut s'entendre. L'artiste anglais était encore élève de la l\o>/aI AcaJennj et venait même de se mesurer avec un Samson et UaJ'da des plus présomptueux, lorsqu'il hérita. L'héritage le rendit joueur ; le jeu le ruina; la ruine l'amena à chercher sa vie dans des productions amusantes et de vente facile ; et c'est grâce à cet entraînement qu'il dut de graver des feuilles volantes plus durables peut-être dans l'histoire de l'art que tous les Samsons et toutes les Dalilas qu'il aurait pu laire à l'Académie.

Au cours de sa vie de prodigue, il avait vagabondé dans tous les milieux :

OILLRAY.

ROWLANDSON. — CUUIKSHANK.

maisons de jeux, cabarets louelios, boudoirs interlopes, carrefours pavés de si^'ductions à bon marché. Il en garda un souvenir précis,'un goût de sensualité très personnel. De tous les caricaturistes anglais des deux derniers siècles — et pourtant, vous avez vu qu'ils ne reculent pas devant le détail cru — Uowlandson est It plus égrillard. Son

__ ttM mi v/nt^ jve arc f.'ii i (J,»n ^

RowLANDSON. — Lcs bords de la Tamise.

égrillardise est très basse, très impudente ; d'ailleurs il ne lui donne pas pour théâtre les salons de bonne compagnie, le trottoir suffit. Des filles débraillées, au coin d'une rue entraînent quelque marchand de bœufs qui vient de faire une bonne atiaire. D'autres, gueuses effrontées prennent de force la vertu d'un quakor, et se mettent quatre pour accomplir cette besogne impie. Une autre fois, s'élevant d'un degré au-dessus du ruisseau, le caricaturiste nous introduit sous les ombrages du Waux-Hall, et ce sera une magnifique cohue de promeneurs de toutes conditions : aigrefins, coquettes,

136 Dtr RIRE ET DE LA CARICATURE.

traîneurs de sabres, pigeons bons à plumer, grues de bas et de haut vol, dupeurs et dupés.

Et ce sont à chaque instant des trouvailles d'une bouffonnerie qui confine à la profondeur. Savez-vous, par exemple, ce que Rowlandson appelle le Triomphe du sentiment? C'est, dans sa boutique où des quartiers de cochons fraîchement égorgés dégouttent de sang, un charcutier sentimental qui lit Werther les larmes aux yeux, mais le couteau à la main. Quelle caricature du romanesque ! Combien d'âmes exaltées ont rêvé de suivre les traces de Werther ou de Charlotte, qui n'ont jamais été capables d'être autre chose que d'ordinaires charcutiers î

Rowlandson raille de son temps les travers de mode aussi bien que les travers d'esprit. Sous le titre à' IIocuspocuSj il montre un naïf qui a voulu assister à des scènes de magie noire. Des charlatans ingénieux font apparaître devant lui, au sortir d'une trappe, uu diable costumé à grand renfort d'ustensiles de ménage, et, pendant que son attention est absorbée par ce miracle, on lui subtilise sa bourse.

Est-ce au moment où l'opéra fait fureur? John Bull at theltalian opéra, nous dit ce qu'il faut penser de cette mélomanic. Pendant que le ténor braille, les honnêtes insulaires bâillent, à se décrocher la mâchoire ; cela vaut bien une guiuée. Parfois, nous assistons à des scènes plus mouvementées, des combats de boxeurs, par exemple, et rien n'est plus brutalement éloquent que ce plaidoyer d'un Anglais contre le sport national. Il faut citer aussi l'extraordinaire scène de jeu reproduite ici ; des visages convulsés, des mains qui se cramponnent au tapis vert, ou, affolées, cherchent à rafler l'enjeu, tandis que le perdant, au dernier degré de la rage, braque deux pistolets sur celui qui vient de le dépouiller, et l'effroi des voisins, qui craignent une erreur de la balle, avant qu'ils aient \)W. se mettre à l'abri.

Encore une série particulièrement significative, bien qu'elle soit d'une valeur médiocre comme exécution, c'est celle qui est intitulée : A hill of fare for Bond Street epicures (Une carte des plats pour les éi^icuriens de Bond street). En guise de numéros d'un menu, ce sont des types divers de femmes, galamment comparés à de respectifs comestibles. Celle-ci, quelque peu lymphatique, est baptisée côtelette de veau ; celle-là, plus forte en chair, sera un rumpsteack ; une troisième, débutante à peine déniaisée, symbolisera le quartier d'agneau. Cette caricature dut avoir uu prodigieux succès auprès de l'importante partie du gros public anglais, chez laquelle l'organe prédominant est l'estomac.

Tantôt Rowlandson se promène ])ar les rues de Londres, tantôt dans les auberges ou les foires de village, et il a toujours la chance d'y rencontrer des scènes burlesques. Il a aussi fait quelques études sur Paris ; mais JY™^ Vénj, ou bien encore la Belle limonadière du caffée de mille collonne, ne suffiraient pas pour donner une idée de ce talent si varié et de cette gaieté si communicative. C'est un Anglais, et c'est dans des scènes anglaises qu'il faut le voir triompher. Soit qu'il descende jusqu'aux bas-fonds, et qu'il aille jusqu'à reproduire la répugnante idylle d'un chiffonnier et d'une boueuse roucoulant sur un tas d'ordures, et que, pour ces sortes de récits, il emploie la

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manière des grosses têtes, barbouillées d'un crayon fou ; soit qu'il se complaise aux peintures plus élégantes, plus finies, d'une société équivoque aux belles manières ; il est toujours merveilleux de tranquille effronterie, gentleman au milieu de l'outrance, flegmatique en donnant un corps aux imaginations les plus dévergondées qui puissent traverser une cervelle humaine.

Bien qu'ils se distinguent par des talents infiniment moins impétueux et aflinés

Épisodes de la vie d'Olivier Goldsniih, d'après sa correspondance et des documents nouveaux.

que Rowlandson, il pourra être, ici, dit quelques mots de certains caricaturistes de son époque et qui procèdent de lui de façon manifeste.

Woodward, entre 1790 et ISOl, publie des planches de mœurs dans une grosse manière assez lâchée, mais non sans force comique : la lecture d'un testament, la cave hantée, etc., ainsi qu'une assez jolie série de « caractères de la campagne, scènes de mœurs, élections, etc. ».

Newton, vers le même temps, est encore plus gros, quoiqu'avec parfois une certaine recherche d'élégance féminine.

Heath est extrêmement abondant. J.l publie de fort amusantes caricatures de modes, et rien n'est plaisant comme certaines exagérations de chapeaux, de jupes ou de manches.

GILLKAY. - ROWLANDSON.

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