PIIILIPON ET LA POIRE
A mesure que uous avançons dans notre excursion, l'odenr de la poudre nous prend à la gorge. Les batailles d'hier sont voisines de nous ; celles d'aujourd'hui n'en sont que la continuation ou le résultat. Bien qu'il soit plus difficile d'apprécier, d'une façon aussi calme et désintéressée que nous l'avons fait jusqu'ici, des œuvres qui cinglent encore des vivants, il est pourtant un moyen de rester impartial. C'est de se placer surtout au ])oint de vue de l'art, et d'avoir à l'égard de la jxditiqiie beaucoup de considération, mais peu de familiarité. La garder pour de meilleures occasions; ne la mêler à ces questions de crayonnage que le moins possible. Étudier avec curiosité les manœuvres, décomposer les attaques et les ripostes : applaudir quand la passion inspire une image réussie, une méchanceté plaisante, mais ne pas se laisser envahir par cette passion. Voyez un peu comme ce serait dommage. On a publié contre le gouvernement de Louis-Philippe les caricatures peut-être les })lu3 belles de toute notre c dlection ; les unes sont puissantes de force satirique et d'indignation; les autres sont irrésistibles de maligne boutTonnerie. Ce gouvernement a pourtant encore des partisans à l'heure présente; s'ils faisaient les dédaigneux, s'ils n'avaient pas le courage ou l'esprit de rire des scies de Philipon, d'admirer les fresques saisissantes de Daumier, ils auraient simplement la sottise de se priver d'un jdaisir artistique. D'autre part, aujourd'hui, on fait parfois des caricatures fort plaisantes contre le régime républicain ; que les républicains n'aient pas peur de s'en divertir, sans qu'elles entament leurs convictions. Tout cela ne nous empêchera pas de voter et de combattre comme nous l'entendrons ; de rispoter à la plaisanterie par la plaisanterie seule. En un mot, nous vouibions «ju'à chaiiue phase du combat, on réservât quelques minutes j)our la trêve du rire. Remarquez aussi que ce serait plus habile que de se lâcher. Quand le caricaturé ne se fâche i>as, mai.^ s'amuse de grand cœur et s'écrie : <i Celle-ci est bien bonne! » le caricaturiste est quelque \\cn désarçonné: flatté au fond de l'hommage, vexé de l'eftet produit. Seulement tout
le monde n'a pas la patience suffisante, et le désintéressement que nous prêchons n'est pas toujours facile.
Nous essaierons tout de même de compter les coups, donnant à la politique le moins de place possible, et n'ayant de sévérité que pour les barbouillages dépourvus d'art.
La caricature politique, avec toutes ses violences, toutes ses lubies haineuses, ses colères, ses coups de fouet, a connu, en 183U, un magnifique épanouissement. Ce n'est pas que les passions fussent plus vives et le pouvoir plus tyrannique qu'en aucun autre temps. Seulement, un élément nouveau transformait la caricature. Pour la première fois elle faisait une alliance étroite avec la presse. La j)olémique dessinée et la
polémique écrite, quotidiennement côte à côte, allaient s'exalter l'une par l'autre, centupler leur puissance, se monter, en un mot, 2>ar une émulation incessante.
Aussi, dans la période qui sépare la Restauration, que nous avons étudiée, de celle que nous allons passer en rapide revue, les caricatures semblent-elles pâles et anodines. Sous le règne de Charles X, malgré les difficultés sérieuses qu'on éprouvait à censurer le pouvoir, on ne se fit pas faute, sinon de le railler ouvertement, du moins de dauber sur ses créatures et ses principes préférés. Les jésuites, le duc Decazes, le ministère Polignac, en un mot tous les ce éteignoirs », toutes les « écrevisses », prêtèrent, bon gré mal gré, le flanc à maints petits coups d'épingle. Eugène Delacroix, le chef puissant de la peinture romantique, s'était dans sa jeunesse mêlé à cette lutte. Il avait ridiculisé les écrevisses les plus haut placées et tenté de jeter à bas quelques éteignoirs. Nous le citons particulièrement, à cause de l'importance de son nom, et parce qu'il est toujours bon de signaler au passage ces illustres recrues de la caricature. Mais il faut reconnaître que les meilleures caricatures de Delacroix ne sont pas celKs-là. Il en est une sur les médecins, qui est digne des grands artistes anglais. Le docteur Tant-Mieux, sou confrère Tant-Pis, et autres lumières de la Faculté, s'entretiennent gravement près du lit d'un malade ; pendant que ces grotesques discutent et que le patient râle, la mort s'est nichée, facétieuse, sous le fauteuil du plus absorbé, et fait joujou avec la lame fatale de sa faux. Malgré l'autorité de oe grand nom de Delacroix, la carii-ature, de 1815 â 1830, n'est pas fameuse. A la chute de Charles X, elle tâtonna un peu ; de jnauvaises charges furent improvisée?. Mais dès les premiers jours qui suivirent la
Le banc des ministres.
Caricature sculptée des niiuistères Martignac et Polignac.
(Musée Carnavalet.)
rév^olutiou de Juillet, de vrais artistes se dressèrent et firent siffler les lanières.
Decamps occupe le premier rang. Le roi tombé lui fournit le sujet d'une de ses meilleures caricatures. Déjà, dans une lithographie superbe d'esprit satirique, il avait fiché en terre le Pieu monarque, Charles X, sous la forme d'un j^oteau couronné. Au mois d'août 1830, il le représenta de nouveau, profitant des loisirs forcés que lui avait faits la révolution. Decamps le montrait prophétiquement, en VAn de grâce 1840^ vieilli, décrépit, tombé en enfance, chassant, dans ses appartements, un petit lapin mécanique traîné par un chambellan caduc. C'était d'un haut comique, et d'une âpreté moins grande qu'on pourrait le supposer : nous avons lu, en effet, quelque part que « la haine des républicains s'acharnait encore sur le malheureux roi dix ans après sa cliute » ; on faisait allusion j^récisémeut à la lithographie de Decamps, comme si elle avait été publiée en 1840. Charles X mort depuis trois ans déjà, on se demande ce que cette caricature aurait signifié.
Decamps, au contraire, n'a pas peur de s'attaquer aux vivants ; il donna, dans les premiers numéros de la Caricature, les dessins les plus âpres et les plus colorés. C'étaient de cruelles moqueries à l'adresse du Parlement, représenté sous la forme peu flatteuse d'une assemblée de cruches, de bûches, de perruques et autres symboles de l'intelligence et du progrès, tandis que dans les tribunes du public, c'étaient des balais, des pavés, des pistolets, bref, tout ce qu'il faut pour construire une barricade et faire place nette.
C'étaient encore des satir^s contre le roi et les ministres, des protestations contre les entraves qu'ils mettaient à la liberté, et on la voyait, cette jeune Liberté (Françoise-Désirée), en poupon tirant sur ses lisières et plus forte à elle seule que tous ceux qui unissaient leurs efforts pour la retenir. Elles étaient un peu sombres et amères, ces lithographies de peintre; leur touche était plus hautaine que brutale. Cependant, c'est un symptôme curieux de voir un artiste remarquable se faisant, non plus fantaisiste et humoriste comme beaucoup de ses devanciers les jilus illustres, mais simple journaliste du crayon, volontaire dans la mêlée.
On peut en dire autant de Raffet, qui a produit quelques pièces caricaturales non moins sombres et non moins amères que Decamps, mais qu'on ne saurait considérer que comme un caricaturiste d'aventure. Ce ne sont pas les meilleures pièces de son œuvre. Il y a pourtant bien de l'énergie dans la lithographie connue : Patriotes de tous les pays, prenez garde à vous! Mais Decamps, Raffet, Charlet devaient bientôt se retirer de la lutte, et la Caricature voyait demeurer seulement sur la brèche les combattants acharnés qui s'appelaient Philipon, Daumier, Grandville, Traviès, et quelques autres moins brillants, mais non moins résolus.
La fondation du journal la Caricature^ 4 novembre 1830, par Charles Philipou, est peut-être le point culminant dans l'histoire de l'art satirique, dans tous les pays. c( C'est alors, comme l'a dit M. Armand Dayot, à qui Ton doit réclatante exposition en 1888, à l'École des Beaux- Arts, de nos maîtres caricaturistes, c'est alors que naquit dans toute sa force, puissante comme Hercule voyant pour la première
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fois le jour, la caricature moderne. Jamais elle n'apparut si formidablement armée, jamais elle ne porta de coups aussi terribles que pendant la période historique que sépare la fuite de Charles X, de l'écroulement du gouvernement de Juillet. Mais aussi, quels puissants artistes que ces intrépides dessinateurs, qui, obéissant avec une descipline toute militaire à l'ardente inspiration de leur directeur, se jetaient dans la lutte politique, au péril de leur liberté, armés de leurs terribles crayons, ne s'arrêtant que devant les cadavres de leurs adversaires....
« Les tirailleurs que PLilipon, l'âme damnée de cette feuille infernale, lançaitcontre les Chambres, contre le ministère, contre les vices et les ridicules d'une bourgeoisie pourrie, et jusqu'à l'assaut du trône, formaient, dans les sombres bureaux de rédaction du passage Yérot-Dodat, un véritable bataillon sacré... et l'infatigable directeur était toujours sur la brèche, toujours sarcastique, toujours la légende satirique aux lèvres, toujours prêt à jeter dans l'imagination un peu paresseuse de Daumier le trait typique que le grand artiste fixait aussitôt sur la pierre avec un réalisme impitoyable et dans une forme michelangélesque. »
Ici, nous nous séparons de M. Dayot sur un point qui a son importance. L'imagination de Daumier n'était point paresseuse, tant s'en faut. C'était une haine très sincère qui l'inspirait, et c'est lui qui a trouvé les accents les plus forts, sans que les conseils de Philipon y fussent pour rien, et précisément parce que ses caricatures les plus réussies n'étaient point littéraires.
Ce qui est vrai, d'ailleurs, c'est que Philipon a été le plus intrépide allumeur que l'on puisse imaginer, le plus étonnant metteur de diable au corps. Né en 1800, à Lyon, il avait d'abord étudié la peinture dans l'atelier de Gros. Il avait lui-même fait des caricatures à diverses occasions avant de fonder son journal, mais elles n'avaient pas l'accent que l'on trouve chez ses collaborateurs, ni l'ardeur si endiablée de sa polémique.
Un brave aussi^ toujours prêt à payer de sa personne, continuant sa tâche de caricaturiste en pleine cour d'assises. On connaît le fameux plaidoyer des jt?o?><?à% et il serait difficile de le conter d'une manière neuve. Pourtant, comment se borner à y faire une simple allusion ?
C'était au moment où ce fruit pacifique est devenu pour le gouvernement une telle obsession qu'il y voyait à hi, fin un grief suffisant pour entamer des poursuites. Était- <!e donc un crime de laisser entendre, et de montrer, dans des dessins infiniment variés, que le chef de l'État avait le chef piriforme ? Non, mais, c'était une maladresse de s'en fâcher. Philipon le fit com})rendre de la plus si)irituelle façon. Il traça sur une feuille de papier les quatre croquis que l'on pont voir ici, et les passa au tribunal, en disant : « Si, pour reconnaître le monarque dans certaine caricature, vous n'attendez pas (pi'il soit désigné autrement que par la ressemblance, vous tombez dans l'absurde. Voyez ces croquis informes, auxquels j'aurais peut-être dû borner ma défense. Ce croquis ressemble à Louis-Philippe, vous condamnerez doue! Alors, il faudra condamner celui-ci, qui ressemble au premier, puis condamner cet autre, qui