L'ECOLE DE 1830. — EUGÈNE DELACROIX
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ressemble an second. Et enfin, vous ne saunez absoudre cette poire, qui ressemble aux croquis précédents. Ainsi, pour une poire, pour une brioche, et pour toutes les têtes grotesques dans lesquelles le hasard ou la malice aura placé cette triste ressem-
blance, vous pourrez infliger à l'auteur cinq ans de prison et 5,000 francs d'amende. Avouez, messieurs, que c'est là une singulière liberté de la presse I »
Devant cette défense inattendue, le tribunal fat tellement déconcerté qu'il no fut pas rigoureux. Et l'on vit cette étonnante aventure d'une caricature, contre le gouvernement, exécutée en plein tribunal, à la barbe de la justice, et demeurée impunie.
La Caricature fit dès lors une effroyable consommation de poires. Le texte même
du journal fut parfois disposé de telle sorte que la poire fût visible même lorsqu'on ne parlait pas d'elle. Quant un jugement sévère était rendu contre cette feuille intrépide, il était imprimé en lignes inégales, courtes dans le haut, et allant en s'élargissant de façon à rappeler la forme du scélérat de fruit. Nous ne saurions entrer dans tons les détails de la jDolémique si ingénieuse, si enragée, que dirigea Philipon pendant les cinq années de la Caricature. L'étude des principaux artistes de la pléiade nous donnera l'occasion de rappeler les numéros les plus célèbres.
Qu'il nous suffise de mentionner l'énorme calembour, et la charge venimeuse entre toutes, qui valurent à la Caricature une condamnation de plus. Un jour parut un projet de « monument expia-poire ))^ à ériger sur la place de la Concorde. C'était une gigantesque poire, posée sur un piédestal. « Le parquet, dit encore Philipon pour sa défense, a vu là une provocation au meurtre; ce serait tout au jjIus une provocation à la marmelade. » Le trait était sans doute sj^irituel, mais la caricature était sanglante ; ce que ne disait pas Philipon, c'est qu'il y avait là, non pas une provocation au meurtre, mais une allusion cruelle au régicide Philippe-Egalité et à l'exécution de Louis XVI, sur cette place même où était censé se dresser le monument expia-poire.
La Caricature de Philipon dut enfin se taire en 1835; des lois restrictives de la liberté de la presse la bâillonnaient. Mais la Caricature est morte, vive le Charivari! Le nouveau-né continua la campagne, et aujourd'hui il porte allègrement plus que son demi-siècle, monument caricatural non moins brillant.
Et, avant de laisser Philipon, pour nous occuper de ses principaux collaborateurs, il nous paraît piquant de montrer Louis-Philippe caricaturiste de sa proj)re personne. Ne vous souvenez-vons pas de cette jolie anecdote que conte Victor Hugo dans les Misérables'^ Lonis-Philippe, rentrant un jour d'une de ses promenades à pied, voit nn gamin, haut comme une botte, se dressant sur la pointe des pieds pour crayonner sur un mur du parc de Neuilly un des énormes fruits que vous savez. Mais il a été trop ambitieux, et il ne peut lever le bras assez haut, pour dessiner le sommet. « Le roi acheva la poire, dit Victor Hugo, et, donnant à l'enfant une pièce de monnaie, lui dit : « La poire est aussi là-dessus I »
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S'il fallait donner le prix do fiel et le prix de ténacité ù un dessinatenr d»- la Caricature, c'est Grandville qui le remporterait liant la main. Il s'attache à la peau, ce pointu, ce pince-sans-rire; on ne lui ferait lâcher prise qu'à coups de barre de fer. On a été sévère pour lui, (Jhampfleury, entre autres, ne s'est j)as montré tendre. U l'a représenté comme un inquiet, se mettant resi)rit à la torture ponr protluire parfois de prétentieuses minuties. D'autres, au contraire, jtrésentent une déft-nse chaleureuse, et ne sont i)as loin de lui accorder du uénie. Lequel croire?
Il y a peut-être moyen de concilier les choses : les deux parties adverses nut raison et tort. Il suffit de dédoubler Grandville pour avoir le mordant et l'intrénit'ux satirique admiré par ceux-ci, le pénible et obscur agité, critiqné par celui-là.
Pincé, ironique, riche en sous-entendus, en inventions recherchées, Grandville, en réalité, a commis une erreur grave : il a cru qu'on pouvait se battre an fleuret sur une barricade. Aussi, ses caricatures politi([ues les plus soignées, les plus laborieusement envenimées, n'ont jamais produit l'effet d'un bon coup de poing bien brutal. Dès ses débuts, Daumier était condamné à six mois de prison pour avoir représt-nté le roi on Gargantua, avalant les épargnes du peuple et nourrissant, des effets do sa digestion, ni tas de courtisans. Cela frap})ait, malgré la médiocrité de cette caricature de commençant. Grandville n'a jamais eu les honneurs d'une poursuite. Dieu sait, pourtant, si elles étaient harcelantes d'intention, les planches où il groupait, sons forme de processions ou de cortèges, les gens au pouvoir; et si chaque trait ne contenait pas une ou plusieurs méchancetés ! Rien n'y faisait, c'était trop mince pour entamer le cuir. Imaginez une lancette chargée de virus, mais une lancette fine comme un cheveu, et qui ploie avant d'avoir pu foire pénétrer son poison. Le public aime les gros effets, clairs au premier coup d'oeil. S'il y a trop de ciselures, il jmsso : cela le fatiguerait, d'avoir de la pénétration.
Grandville est né à Nancy en 1803, i\ Nancy, la patrie de Jacques C'allot. Le fameux nnigistrat qui répondit à Alexanilre Dumas, qui hésitait à se dire autour dramatique dans le pays de Corneille : « Il y a des degrés eu tout, ^> pourrait trouver à replacer ici sou mot. Le compatriote de Callot mourut jeu vie : d avait quarante-
quatre ans ; mais dans cette courte carrière, il produisit quantité d'œuvres diverses. Cela laisse supposer, vu le soin méticuleux avec lequel elles sont exécutées, une rare puissance de travail. Certes, tout n'est pas bon dans cette production. Il y a bien des choses maigres et mièvres dans l'œuvre politique, affectées et vieillottes dans Tœuvre humoristique ; mais certaines inventions, dans l'une et dans l'autre, sauvent le nom de Granville et le défendent contre des critiques trop exclusives.
Parmi les planches loolitiques, il serait difficile de ne pas admirer sans réserve les deux lithographies : a' V ordre rrgne à Varsovie. — L'ordre règne aussi à Paris. y> La déclaration de Sébastiani était paraphrasée de la façon la plus cruelle, dans la première de ces compositions. Sur un chamj) jonché de cadavres, un Cosaque se dressait, les pieds baignant dans le sang, et fumait sa pipe avec une tranquillité féroce. Dans la contre-partie, au lendemain d'une de ces émeutes qui ensanglantèrent le règue réputé si pacifique de Louis-Philippe, c'était un agent de police, un sergot, à la physionomie sinistre, qui essuyait tranquillement son épée, teinte par des poitrines françaises. Cette lithographie, jjIus largement traitée que les compositions habituelles de Grandville, avait pris des aspects lugubres, de ces reflets louches et comme glissants ; le coloriage, sourd, augmentait l'impression de réj^ugnance et d'horreur.
On pourrait citer plusieurs autres très belles satires de Grandville : par exemple, une Liberté présentant audacieusement aux ministres une torche allumée et les défiant de l'éteindre, de tous leurs soufiles réunis. De même, la France livrée aux Corbeaux, terrassée, expirante sur le sol, le sein et le cou fouillés par les becs rapaces de corbeaux à insignes de ministres ou de pairs. De même, la Descente dans les ateliers de la liberté de la Presse, où l'on voyait les membres du cabinet faisant irruption dans une imprimerie, brisant les machines, jetant les manuscrits et lacérant les exemplaires, saccageant tout.
Oui, c'était là de la passion âi)re et sifflante qui inspirait ces satires. Mais quoi ? le rire en était absent, ou bien c'était un petit rire si sec, si saccadé, si glacial, que cela ne pouvait se communiquer. Une large pochade bien franche, bien sonore, eût mieux valu que ces tableaux poussés au noir aigu.
Grandville a été un pessimiste, et ses meilleures inspirations dans ce sens n'ont été goûtées que i)ar les délicats. Que l'on prenne pour spécimen la série du Voyage j/our l'Éternité, renouvelée des danses macabres. Certes, la planche que nous reproduisons est d'une philosophie implacable ; c'est peut-être une des plus vives caricatures qui aient été faites de l'amour au rabais. CVoit-on pourtant qu'elle n'eut jamais un grand succès?
Quand, au contraire, Grandville a eu la cliance de tomber sur une idée simple, telles les fameuses Scènes de la rie privée et publique des animaux, il a pleinement réussi auprès de la foule. Elle n'était jjourtant i>as neuve, cette idée de l'animal revêtu du costume humain, empruntant aux hommes la pantomime de ses passions ou de ses manies. Nous l'avons rencontrée dès les oriiriues de la caricature. Il a suffi
GRANDVILLE. — L'Oudr:: iîègxe a Yarsovie.
de la remettre en scène d'une façon simple, presque naïve, de la rajeunir en l'adaptant aux modes du jour, pour obtenir un succès considérable. Ce succès paraît décroître maintenant. Le travail paraît aujourd'hui un peu mince; nous sommes gâtés par des illustrations un peu plus plantureuses. Cela n'empéclie pas que certains des animaux déguisés de Grandville soient encore vraiment plaisants et doués d'un vif caractère de sincérité, on dirait presque de vraisemblance, à la condition de ne pas
Grandville — Planche du Voyage pour l'éteruitc.
vouloir chercher dans ces compositions de véritables œuvres d'art. Le perroquetpoète, faisant des esbroufFes jacassantes ; le bon vieux lièvre, revenu des vanités de ce monde; l'éléphant facétieux et lourd; l'hippopotame galant proposant, au dessert, un toast « au sexe qui embellit le monde y>; autant d'images amusantes qui ont ravi notre enfance, alors que nous n'étions pas à même de voir le pénible de leur exécution et le terre à terre de leur ingéniosité.
D'autres suites de Grandville ont eu une non moins grande renommée. Elles sont à présent décidément démodées. Les fleurs animées, les étoiles animées, ont une tournure si marquée de romantique de romance qu'il nous est devenu difficile d'en subir le charme. Peut - être cela se classera - 1 - il un jour. Nous sommes mauvais juges des choses parmi lesquelles nous vivons ; plus mauvais juges eucore des choses qui se passaient hier. La mode a de ces inconséquences. Ce qui est très