‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 43 sur 63 · HONORE DAUMIER · texte numérisé non relu

HONORE DAUMIER

A travers trois siècles, Daiimier donne la main an vienx Brueghel. Ce sont les denx colosses de la caricature; l'un en est le Rabelais, l'antre le Molière. Pareil épanonissement, pareille profondeur ; la vie, chez eux, coule aussi iraissante, aussi plantureuse ; la force comique est aussi entraînante ; l'effort, on le cherche ; la nature, on la sent qui vous inonde; on en est enivré. Une observation énorme qui cache autant de finesse ; une cocasserie inimaginable qui sert d'enveloppe à autant de bonté. Hogarth est féroce; Rowlandson est maniéré; Brueghel et Daumier sont bons et naturels, jusqu'à l'extrême. Ils éclatent de rire et forcent à pouâfer, mais ce rire est bienveillant chez eux, réconfortant chez leurs spectateurs. Ce qui les attire avant tout, c'est la vie, la vie débordante, la vie luxuriante ; ils ont trop de sensations pour s'arrêter à quelque détail ; mais leurs géniales simplifications donnent l'impression de tous les détails sans même les mentionner. Que dire? Ce sont des hommes qui ont pétri de la chair humaine pour en élever leurs monuments burlesques à l'humanité. Ils ont des compassions, bien qu'ils connaissent toutes les bassesses ; ils consolent à leur façon : non qu'ils montrent la vie eu beau — on ne peut leur faire ce reproche, grand Dieu! — mais toutes les fois qu'ils peuvent, ils font prendre les devants au rire. L'homme est pour eux un éternel marmot, trébuchant à chaque pas, et auquel il faut raconter une histoire drôle avant qu'il pleure de la bosse qu'il vient de se faire au front. De là leur double aspect pour les esprits attentifs : ils font rire ceux qui passent, et penser ceux qui s'arrêtent. Au fond de leur œuvre, on ne trouve de haine que pour la sottise et l'égoïsrae. Brueghel, toutefois, n'a pas la dent si dure ; la satire est chez lui beaucoup plus vague et plus fantasmagorique. Daumier, lancé en pleine jeunesse dans les luttes ardentes, poussé en vedette sur la barricade, a été toute sa vie un insurgé, tandis que Brueghel a eu le bonheur de pouvoir observer de pins haut. Quoi qu'il en soit, il faut les

placer sur le même rang, et i^ersonne, maintenant, ne trouvera l'assimilation trop ambitieuse.

Daumier n'a plus besoin d'être défendu. Le jugement public (celui qui est défi-

Daumier. — M. Barbe iMaibois.

nitif, étant prononcé après la mort), a ratifié l'opinion de Baudelaire, qui appelait ce peintre de mœurs : « Un des hommes les plus importants, je ne dirai pas seulement de la caricature, mais encore de l'art moderne. » Il est eu effet un des plus importants, parce qu'il a été un des plus sincères. Nous n'avons pas la place nécessaire pour refaire ici une étude développée de sa vie et de sou œuvre ; ce que nous indique-

Robert Macaire.

rons c'est la manière dont cette féconde sincérité s'est manifestée : dans la passion et dans l'observation, dans la satire et dans la comédie.

La satire d'abord, puisque c'est l'indignation qui a fait de Daumier un artiste. Né en 1808, Daumier devait, au moment où la révolution de Juillet se prépara, arriver juste dans l'âge des enthousiasmes, des emballements. Il apportait dans la lutte un tempérament de méridional et une gouaillerie de Parisien naturalisé. Philipon est prompt à le décou\Tir, à le deviner d'après quelques médiocres lithographies de début, à lui mettre le crayon à la main, à lui souffler des idées. Daumier est un de ces hommes qui, une fois lancés, le sont pour jusqu'à la fin de leur vie. C'est le fondateur de la Caricature qui lui donna cette première impulsion.

La Caricature avait procuré à Daumier ses premiers états de service, sa première blessure, ses premiers triomphes. C'est elle en même temps qui lui fournit, à l'état rudimentaire, les sujets qu'il devait, dans sa carrière d'artiste, retourner dans tous les sens.

Ses premiers démêlés avec la justice lui faisaient faire connaissance avec les gens de robe qu'il devait plus tard secouer de si drolatique et si profonde manière. Ses études de la cour bourgeoise de Louis-Philippe lui ouvraient des horizons sur les petits ménages pot-au-feu ; les trafics des ministres devaient fournir la monnaie des Robert Macaire ; enfin, sur le tard, Daumier, pour flétrir l'empire, n'avait qu'à refourbir les armes employées dans sa jeunesse.

Nous avons déjà parlé du Gargantua, qui valut six mois de i3rison à Daumier. Cette inoffensive et assez médiocre caricature a rendu à son auteur un service considérable. Sorti de Sainte-Pélagie, Daumier n'était plus le même homme. La planche si vigoureuse qui avait hâté son incarcération (MM. Gisquet, Soult et Persil ne pouvant enlever le rouge du drapeau tricolore) n'était que faible à côté des œuvres qui allaient se succéder. D'abord l'admirable série de portraits des membres du Parlement : MM. Arlé père, Podenas, Prunelle, et tant d'autres célébrités politiques qui ne vivront (peut-être) que grâce à lui, étaient peints par Daumier, ou plutôt sculptés par lui avec une extraordinaire vigueur. Puis c'étaient des compositions haineuses, cruelles : Louis-Philippe prenant le signalement des blessés dans les hôpitaux ; le cortège de Lobau; un mort mis en liberté; les accusés politiques bâillonnés et invités par un président ironique à prendre la parole pour se défendre librement, etc., etc. Puis les portraits plus cinglants, plus haineux encore que ceux

lieriraud.

ce tu

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