‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 44 sur 63 · HONORE DAUMIER · texte numérisé non relu

HONORE DAUMIER

des membres du Parlement, des

membres de la Chambres des pairs.

Jamais la satire n'a été aussi forte

avec aussi peu de moyens. Qu'é-

taient-ce, en effet? De simples

portraits ; pas un accessoire qui

pût ajouter un ridicule trop facile ;

pas une légende cinglante ; rien

autre chose que des hommes qui

étaient saisis dans leur attitude la

plus significative : celle qui pouvait inspirer au public le plus

d'antipathie pour leurs personnes.

Ainsi jadis avait procédé Hogarth

avec John Wilkes. Mais ici, ce n'est

pas un portrait isolé, crayonné

dans un mouvement de colère,

taudis qu'avec les portraits de

Daumier c'est toute une galerie, pavachevée avec une patience

acharnée, une hostilité qui ne

désarme pas. Ils sont là tous, grimaçants, décrépits, prétentieux ou alourdis. Il a sufiS

à Daumier de les entrevoir quelquefois aux séances pour se rappeler tous leurs traits caractéristiques, et, une fois rentré chez lui, pétrir de souvenir de petits bustes eu terre glaise d'après lesquels il crayonnera ses grasses lithographies. Ces portraits suffiraient à eux seuls pour constituer un magnifique recueil satirique.

Daumier va plus loin, et il couronne cette première partie de sa carrière par les cinq grandes planches de l'Association mensuelle lithographiquCj dont quatre : la Liberté de la Presse j le Ventre législatif. Enfoncé Lafayette et la Rue Transnonain, sont des H. daumiee.- Pendant le choléra. œuvres d'art uuiques. cu même

D A tJ M I E II. — Némésis médicale.

temps que les plus vigoureuses satires politiques qu'on ait jamais réalisées. La Liberté de la Presse ou « Ke vous y frottez pas ! » représentait un robuste typo crispant les poings et se mettant dans une position de garde menaçante pour ceux qui voudraient toucher à cette libre discussion : Charles X en avait eu les dents cassées, d'un de ces coups de poing vigoureux, et si Louis-Philippe s'avisait de faire le méchant, il serait servi de la même façon. Daumier les montrait au loin, l'un tout navré, l'autre impatient. Le principal personnage était d'un fier dessin, robuste, musclé, et c'était à propos de telles figures que Balzac s'écriait sans doute, en parlant de Daumier à ses collaborateurs de la Caricature: c< Ce gaillard-là, mes enfants, a du Michel-Ange sous la peau ! »

Daumier, reprenant tous les membres du Parlement qu'il avait portraiturés à part, les réunit dans la magnifique synthèse du Ventre législatif. Les « Ventrigoulus », chacun à sa place habituelle, conversaient, prenaient des airs profonds, faisaient des plaisanteries, s'enfonçaient dans un lourd sommeil. C'est, comme ou l'a dit, toute l'histoire du règne de Louis-Philippe et de la bourgeoisie de cette époque qui revit en lithographie. Quant à vanter l'amiDleur du dessin, la richesse du clair-obscur, la vigueur du modelé, c'est besogne superflue, car la pièce est aujourd'hui tellement classique qu'on ne saurait eu parler sans tomber dans des redites.

La planche Enfonce, Lafayette! qui représente Louis-Philippe en croque-mort, pleurant, au convoi de l'illustre général, des larmes de crocodile, est célèbre ajuste titre, et elle peut être placée à côté de la Liberté de la Presse. Mais le Ventre législatif, dans le genre comique, dans le genre dramatique, la Rue Transnonain^ demeurent les chefs-d'œuvre de la satire dans Daumier et dans tout l'art satirique. La Pue Transnonain est, de toutes ces vengeances au crayon, la plus douloureuse et la plus âpre. Ces gens massacrés dans une pauvre chambre, ces corps raidis, tout ce silence lugubre qui succède à une fusillade affolée, tout cela est rendu en traits si forts, d'un crayon à la fois si ému et si indigné qu'on ne peut, même à distance, ne pas se sentir violemment envahi par l'émotion de l'artiste. Car ce n'est pas la simple mention d'un événement pénible : c'est la lugubre, la poignante satire de la guerre civile en tous les temps, la caricature — du moins ce que l'on pouvait en distiller de plus farouche et de plus amer — des luttes fratricides entre les hommes.

En 1835, la Caricature s'arrêta. Daumier se consacra alors tout entier an Charivari, que fondait l'infatigable Philipon. Si, dans le premier recueil, Daumier s'était révélé, dans le second il allait, })eudaut quarante ans, noircir les centaines de feuillets de sa comédie humaine. Enumérer cela en un petit nombre de pages est chose impossible, et d'ailleurs inutile. Le mieux est d'indiquer la portée générale de l'œuvre, après en avoir donné une vue générale eu quelques lignes. Cette sorte de raccourci de l'œuvre de Daumier, nous la trouvons cxcellemmeut tracée par notre cher confrère M. Gustave Geftroy.

H. DAUMIER. — MÉxÉLAS vaixquetjr.

Sur les remparts fumants de la superbe Troie, Ménélas, flls des Dieux, comme une riche proie, Ravit sa blonde Hélène et l'emmène à sa cour Plus belle que jamais de pudeur et .'.'amour.

« L'œuvre d'observation, dit M. Geffroy, que Danmier mena à bien et pour laquelle il semble être né, avec son nez à l'évent, son regard et sa bouche de fin juge d'instruction, abonde également en renseignements de moralité et de mentalité. Le méridional venu jeune à Paris connaît admirablement la grande ville et il l'a représentée eu d'étonnants paysages faits de quelques traits et de quelques œuvres : nul n'a mieux que lui donné la physionomie des ponts et des maisons, des quais, des rues sous la ])luie, des maigres campagnes de la banlieue. L'irrespectueux a raillé la Réclame dans la série des Robert Macaire, la mise en scène et l'injustice de la Justice dans les Gens de robe de toutes catégories ; la tradition, le professorat, l'idéal devenu convention, dans son Histoire ancienne^ où les faiseurs d'opérettes ont trouvé le meilleur de leur inspiration, R est revenu, chaque fois qu'il l'a j^u, à la satire politique, avec des vues extraordinairement prophétiques sur le cours des événements européens, et de sinistres trouvailles impérissables, comme le Rive de V inventeur du fusil à aiguille. Enfin, il a achevé d'écrire l'histoire de son esprit en mettant son talent en contact avec la vie de tous les jours, en racontant l'existence extérieure et les préférences intimes de ses contemporains. L'éuumération seule des séries serait de bonne longueur, des scènes de boutique et de chambre à coucher aux scènes de la rue, des bains froids aux théâtres et aux soirées à musique, de l'Hôtel des Ventes aux chemins de fer et aux villégiatures. »

On ne saurait mieux synthétiser cette œuvre aussi vaste, mentionner les coups de sifflet les plus déchirants du satirique et les scènes les plus amusantes de l'humoriste. Les Robert Macaire furent une des satires les plus considérables en importance, sinon en valeur artistique. Nous avons eu l'occasion de nous expliquer ailleurs sur cette série, aujourd'hui un peu vieillie. Robert Macaire n'est pas si facilement abattu. Aujourd'hui, il a pris des déguisements nouveaux ; il s'est bronzé, et l'épigramme ne l'entame pas si facilement. Il a en main la grande force, l'argent, et on le salue humblement, ou la grande adresse de faire croire qu'il a de l'argent, et on le salue plus bas encore. Quant aux gravures ou aux coups de plume, il s'en moque, cela lui fait de la réclame.

Non, dans la note indignée, pour trouver un pendant aux grandes caricatures de 1834, il faut aller jusqu'en 1851, époque où Daumier trouva d'admirables accents pour flétrir les Ratapoil et les « Décembraillards »; ou bien encore en 1870-71, où les douleurs patriotiques mirent aux mains de Daumier vieilli un crayon plus incisif et plus brûlant que jamais. Tableaux de carnage, ruines fumantes, visions sombres d'une patrie égorgée, cela n'a dans l'art moderne que deux équivalents : Victor Hugo dans les ChâtimentSj Goya dans les Misères de la Guerre.

Il n'y a pas grand'chose à dire de la vie de Daumier ; c'est un bon bourgeois tranquille et laborieux qu'une vie peu clémente et le joug de la production au jour le jour empêchent de réaliser son rêve d'artiste aussi complet qu'il l'aurait voulu. Mais quelles images durables il a multipliées de cette existence paisible, médiocre, qui est celle de la majorité d'entre nous I Ces bourgeois inoftensifs, afiaissés par des occupations

monotones, comme des Lœnfs usés au labour, avec leurs faces rondes, leurs yeux doucement étonnés, leurs corps l30uffis ou amaigris, leurs passions peu orageuses, leurs nerfs peu affinés, leur esprit peu pénétrant, hélas ! ces bipèdes passifs, c'est notre voisin, dont nous rions, et c'est nous-mêmes dont notre voisin s'amuse. Ils ont leurs tics, suivant les époques : du temps de Daumier, ils furent graves, corrects, un peu hébétés. A présent, ils sont un peu dévoyés, affectent des airs plus casseurs ou des dispositions d'esprit plus inquiètes. Daumier se serait amusé de nos prétendues névroses, et aurait mis de la malice à les opposer au perpétuel terre à terre de notre existence. Le fond aurait été le môme, car ce qui assure la durée à cette œuvre, c'est que dans l'homme d'une époque, elle montre des passions immuables, et il faut bien le dire à notre confusion : si hautes que soient nos ambitions, si ardents que soient nos désirs, si recherchés que soient nos rêves, nous ne réussissons jamais à nous élever bien loin de terre. Xous voyageons perpétuellement en ballon captif, sans le moindre espoir que jamais la corde se casse. Daumier a donc vu la vérité, et c'est pour cela que les protestations de l'amour-propre sont impuissantes contre son œuvre. On nous dit qu'il a représenté l'humanité en laid. Allons donc ! jorenez un miroir, mon frère.

On nous dit qu'il a été cruel dans ses peintures de la vie bourgeoise. Cruel, à quoi bon ? C'est-à-dire qu'il a enregistré avec bienveillance des choses cruelles : notre faiblesse, notre hypocrisie, notre niaiserie. Nous persistons à dire que Daumier était bon et que son œuvre est toute trempée de bonté. Daumier, en un mot, n'est pas un misanthrope. Il ne voit pas dans ses semblables

Des singes malfaisants et des loups pleins de rage,

mais des êtres naturellement cocasses, dont il s'agit de photographier la cocasserie à son moment le plus intense. Il n'a jamais, dans ses études de mœurs, été cruel à proprement parler que pour la femme, et encore une certaine catégorie de femmes : les Bas-bleus, celles qui, ayant oublié d'être belles, oublient aussi, et avec rage, d'être femmes et mères. Quant aux autres, les gracieuses, les tendres, les charmantes, son crayon, fait pour les larges effets, a eu la modestie d'en laisser la peinture à de plus délicats. Les femmes, dans Daumier, sont pour la plupart de bonnes grosses mamans, très affairées, de bonne santé et de bonne humeur, conduisant leur maisonnée à la baguette, prenant au besoin la place de leur homme, et toute leur i)olitique est renouvelée de cette allégorie que nous avons vu retracer si naïvement par les malins artistes du moyen âge : la lutte pour le haut-de-chausses. Il a bien été aussi quelque peu impitoyable pour les exagérations de la mode, et notamment pour la crinoline, la plus monstrueuse erreur féminine de tous les temps. Mais ce sont là des méchancetés dont on a le droit d'être reconnaissant.

N'est-ce pas aussi une bonne œuvre que Daumier a faite, en harcelant les Gens de Justice, les chats-fourrés de toutes sortes, les chicaniers qui nous ruinent, les avocats prolixes et perfides, les magistrats somnolents, les toques creuses et les robes

gonflées de veut? Certes, il s'est ici montré féroce. Toutefois, si vous avez jamais un procès, vous ne trouverez peut-être pas qu'il a été au delà de la vérité. N'est-ce pas avoir du temps de reste, que de vouloir restreindre la verve railleuse de Daumier, quand, malgré les efforts de Rabelais, de Racine et de Beaumarchais, Ramiuagrobis, Perriu-Dandin et Brid'oison sont plus vivants que jamais?

Parlerons-nous maintenant de Daumier comme dessinateur et comme coloriste, alors que le moindre des croquis reproduits ici suffit à édifier sur la vérité du caractère, sur la justesse étonnante du geste ? D'un bout à l'autre c'est une extraordinaire pantomime, car Daumier ne s'est jamais préoccupé d'inscrire une légende au bas de ses dessins. D'autres se chargeaient de ce soin pour la commodité des intelligences iiaresseuses, mais lui, il estimait avec forte raison qu'une peinture de mœurs réussie peut donner par les lignes et les valeurs toute son explication, tout son enseignement. De fait, il n'y a pas une obscurité dans les cinq ou six mille lithographies dont se compose son œuvre. ])u premier coup d'œil jaillit la joyeuse surprise, et le meilleur commentaire, c'est encore celui que fait le spectateur.

Daumier a été aussi un peintre et un aquarelliste de premier ordre, dont les amateurs commencent à se disputer les trop rares morceaux. Nous ne saurions trop dire, dût cela sortir de notre étude, que Daumier a exercé comme peintre une grande influence sur Millet, et que le maître des paysans est pour ainsi dire sorti du peintre des bourgeois. Cela peut se prouver par des dates et des faits. Là encore, Daumier a apporté, en les accentuant par tout ce que la couleur a de chaudes séductions, ses magnifiques qualités d'observation, de drame et de mise en scène : tribunaux, baraques de saltimbanques, gares de chemins de fer, coins de rues grouillants ou parfois visions plus sévères d'émigrants, évocations puissantes de quelques pages d'histoire, illustrations robustes de La Fontaine ou de Cervantes (les Don Quichotfej le Meunier, sonjils et Vâne; l'Ane et les voleurs; \eBon Samaj'itain, etc.) ; toutes ces œuvres puissantes, dédaignées du vivant de l'artiste, seront un jour placées dans les musées de l'avenir, à la droite des Breughel, des Jordaens, des Steen et des Brauwer.

Mais dans quels musées ? ceux de France ? d'Amérique ? de tout autre pays ? On no le sait pas encore. Il faut raconter une fois de plus ici ce qui a été découvert récemment par la presse. Des — mettons des flaireurs de bonnes affaires, — ont « acheté » à la veuve du peintre tout ce que contenait encore son atelier, c'est-àdire peut-être une centaine de toiles et études, pour moins du dixième de leur valeur. Où cela est-il passé ? Que sont devenues ces œuvres déménagées furtivement, par un marché arraché à la vieillesse, à la timidité, à la gêne même d'une pauvre femme ? On l'ignore toujours ; mais quand on le saura, à quoi cela servira-t-il ? Ah ! Robert Macaire, cette fois encore tu as bien montré que tu sais choisir ton heure et prendre ta revanche des satires î

Daumier a été un des plus grands caricaturistes et un des plus grands satiriques de tous les temps. Si nous récapitulons les sujets sur lesquels s'est exercée sa pré-

H. DAUMIEli. — Ficutue!... Ei-ataxï!... Sapkisti! Slteube! ça I'able!.,

tendue cruauté, nous verrons que ce sont les suivants : l'égoïsme accaj)areur et indifférent, avec la bourgeoisie de 1830; l'arbitraire et la répression violente en réponse à de légitimes revendications, avec les juges d'avril 1834 et les massacres de la rue Transnonain ; la réclame effrontée, le pufïisme et le vol organisé, avec les Robert Macaire ; l'utopie et la monomanie philosophique, avec certaines caricatures de Bas-bleus et de discoureurs; les entraves apportées aux droits des hommes par des lois routinières et une magistrature encroûtée, avec les Gens de Justice; l'usurpation et la pression exercée sur la liberté d'un peuple, avec les Ratapoil et les caricatures contre le prince-président; les rapines et les horreurs des guerres avec les crayonnages enfumés et sanglants de 1867 et de 1870. Et alors, on a le droit de demander si cela est de la méchanceté, ou, dans ce cas, si la méchanceté n'est pas un devoir ?

Si, d'autre part, nous tentions une liste sommaire des sujets de toute sorte que sa curiosité de peintre s'est amusée à retracer, nous verrions un ensemble non moins imposant et non moins riche. La vie bourgeoise avec toutes ses manies, tous ses gros soucis et ses petites passions ; la vie artistique, avec toutes les traditions guindées des académies qu'il faut démolir ; le mouvement au jour le jour, des modes, des toquades, de la i^olitique intérieure et de la politique extérieure, des inventions, des lubies et des accidents. En un mot l'immense actualité, qui est la manifestation kaléïdoscopique de la pensée et de l'activité humaine ; toutes ces choses multiformes observées par un philosophe et rendues par un peintre, de façon à former les matériaux tout prêts pour une histoire de plus de la moitié de ce siècle.

Que dire en considérant cela d'un coup d'œil, sinon s'écrier avec ]\Iichelet, qui fut ami et admirateur de Daumier : « Plusieurs sont agréables, mais vous seul avez des reins ! »

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