CONSTANTIN GUYS
Constantin Gnys est mort cette année à la maison Dabois où il avait pins encore élu domicile qne trouvé un refuge Ce fat un remarquable caractère et un grand talent. Il eut tellement le dédain de la notoriété et le mépris de la gloriole que son vœu altierfut réalisé et au delà : les longues dernières années de sa vie, il les a vécues complètement oubliées, et il est mort profondément inconnu.
Je me rappelle lui avoir rendu visite, il y a peut-être cinq on six ans, dans la médiocre chambre d'hospice où la pensée de cet homme, qui avait été un voyageur intrépide et un artistique dandy jilein de fringance, se suffisait et lui suffisait. Certains fiers esprits, qui vivent beaucoup eu eux-mêmes après avoir beaucoup vécu dehors, s'accomodent fort bien du décor anonyme des humbles refuges : ils n'y sont point gênés pour continuer à loisir leur monologue. Tel le poète Paul Verlaine. Et je soupçonne que jadis les légendaires Gilbert et Malfilâtre furent moins à plaindre qu'on ne croit et qu'ils allèrent à l'hôpital par goût. C'est nous qui sommes à plaindre de ne les pas fastueusement entretenir, ceux qui font ou auraient pu faire notre joie.
Constantin Guys avait été, au moment où je l'allai ainsi voir, renversé et piétiné,
Constantin Guys. — Étude de femme.
dans le faubourg Saint-Denis, par les chevaux d'un haquet. Il était convalescent, car les restes de son étonnante vigueur avaient triomphé de ce choc. Il parla d'une voix forte, et qui semblait pourtant lointaine, de ses débuts dans le journalisme dessiné, de la gracieuseté avec laquelle on avait accueilli jadis, à Londres, des « barbouillages de lui qui n'avaient vraiment aucune valeur. »
Loin d'éprouver cette espèce de fierté enfantine que montrent parfois les vieux artistes et les vieux comédiens quand ils se laissent rappeler leurs succès d'antan, il traitait sa vie et son œuvre en choses parfaitement négligeables : il avait connu
Géricault, Delacroix, Bouington et tenait absolument à garder sa distance, n'ayant point l'air de soupçonner, dans sa modestie ou plutôt dans une sorte d'attendrissante candeur, qu'il avait dans sa fièvre d'actualiste produit lui aussi, cependant, des choses significatives et d'un intérêt saisissant. On eût dit, en vérité, qu'il avait oublié tout ce que Baudelaire avait écrit sur lui. Il était comme installé dans l'oubli et il s'y trouvait bien.
Il faut se référer au très admirable opuscule, on plutôt traité en règle de la modernité en art, sous le titre : Le Peintre de la vie moderne^ recueilli dans le volume des œuvres de Baude-laire, Y Art rc»»2a??^2^w^^ pour comprendre et l'importance de l'œuvre de Guys et la beauté de sa personnelle nature.
Déjà du temj)s où le grand poète et critique écrivait ces lignes-là, vers 1860, Guys était vieux, et déjà, il montrait ce dédain des feuilles volantes où il crayonnait les reports de son infatigable vision des choses, au point de ne les vouloir pas signer et de demander que son nom ne fût même pas prononcé dans une étude sur lui !
Ce serait presque un subterfuge que Constantin Guys figure ainsi dans une revue de VArt du rire, car si le rire se trouve dans son œuvre, c'est qu'en réalité, il s'en est rencontré aussi sur son passage, parmi ses innombrables rencontres, et que^ dessinant les amusements des foules ou ce qui sert à cet amusement, il devait foifr cément en refléter et en dégager l'humour.
^ Mais c'est aussi à un autre titre, et par stricte justice, que Guysr/ozY occuper un chaiydre avant celui qui est consacre d Gavarni, car il a la priorité sur le peintre, dë&lorettes, ou plutôt, il pourra être aisément démontré par ceux qui feront de Guys
Constantin Guys,
Étude de femme.
Étude de femme, par Constantin Gi ys.