CONSTANTIN GUYS
une étude plus digne de lui que ces trop brèves notes, que sur Gavarni il a exercé une éclatante influence.
Les dessins reproduits ici (ils sont tirés de la collection de M. Roger Marx)
Constantin Guys. — Au Cabaret.
ne montrent que des types de femmes. Mais l'œuvre de Guys est infiniment vaste, infiniment dispersée, et peut-être, liélas ! infiniment détruite. Elle consiste, comme on le lira dans Baudelaire, en actualités de guerres, de rues et d'intérieurs. Ah î
DU EIRE ET DE LA CARICATUR'E.
lisez-le ce chapitre, où le poète a lutté de lignes et de couleur avec le dessinateur pour donner l'idée des femmes de bouges, «leurs attitudes désespérées d'ennui... : lourdes, mornes, stupides, extravagantes, avec des yeux vernis par l'eau-de-vie et
des fronts bombés par l'entêtement... ; nymphes macabres et jioupées vivantes dont l'œil enfantin laisse échapper une clarté sinistre ».
Ici l'on ne trouvera que des filles et des femmes d'une moins basse couche (sans écœurant jeu de mots), et surtout de celles, dit Baudelaire, qui dans les « Valentinos, les Casinos, les Prados (autrefois des Rivolis, des Idalies, des Folies, des Paphos...) vont, viennent passent et repassent, ouvrant un œil étonné, comme celui des animaux, ayant l'air de ne rien voir, mais examinant tout. »
Qu'il soit du moins signalé que dans les innombrables feuillets de Guys, (toujours anonymes, mais toujours signés mieux que d'une signature), que l'on voudra désormais recueillir, crayonnages rapides rehaussés d'aquarelle avec une joie tumultueuse d'ébauche, Guys a été un des peintres les plus aigus de la bêtise — puisqu'il a été avant tout un des plus ardents et des plus variés jDeintres de la vie, — et qu'il a merveilleusement exprimé, comme le dit le poète et critique que nous voulons citer une dernière fois, en hommage, « le geste, l'attitude solennelle ou grotesque des êtres, et leur explosion lumineuse dans l'espace )).
Constantin Guys.
Eiudf lit- ïcujuif.
<f Si Gavarni vous avait entendu l'appeler ainsi, nous dit un jour M. Edmond de Goncourt, il vous aurait répondu, un peu vivement, qu'il n'était pas un caricaturiste, mais un peintre de mœurs. » Les amis et les admirateurs de l'auteur des Lorettes ont pieusement conservé la tradition, et ils s'indignent chaque fois que l'on s'avise
de le qualifier de caricaturiste, fût-ce de grand caricaturiste.
A la rigueur, nous éviterions de leur causer ce chagrin; Gavarni nous api^artiendrait encore, comme un des maîtres du rire. On n'est pas forcément bouffon pour amener le sourire sur les lèvres, il est des procédés plus délicats et plus attrayants. Mais pourquoi la caricature supposerait-elle toujours la charge ? Le peu que nous avons dit d'elle jusqu'à présent suffit bien, pensons-nous, à prouver combien flexible, combien variée de tons, elle peut se manifester suivant les sujets, les époques et les tempéraments. Ne l'avons-nous pas vue mêlée palpitante à toute la vie dans l'antiquité, fantastique avec le moyen âge, théologique avec la Réforme, sanguinaire avec la Ligue et la Révolution, brutale et prédicatrice avec Hogarth, souriante, discrète et parfumée avec le xviii** siècle, terrible avec Goya, nuageuse avec les Allemands, puissante, tragique, avec Daumier? Pourquoi ne la verrionsnous point maintenant prendre une face nouvelle, avec Gavarni, s'atfubler d'un habit irréprochable, faire la belle et la mijaurée, souper en cabinet particulier, graver sur la glace quelque fine balourdise sentimentale qui montre le bout de l'oreille de la raillerie ? Mais notre adorée muse du rire nous réserverait encore dans mille et mille ans bien d'autres surprises. Il ne faut jamais s'attendre à la voir semblable à ellemême : aujourd'hui, elle ferait le coup de feu sur la barricade ; demain elle crierait : à la chie-cn-lit ! sur le passage des masques ; un autre jonr, se rappelant qu'il faut
Vignette de Pari» marié.
Vignettes de Paris Mar'u-
avoir de la tenue, elle mettrait un gardénia à sa boutonnière, se ferait une belle mine pommadée, dirait de divines impertinences, et distribuerait de petits coups de badine caressants, qui laissent pourtant une mince balafre. En un mot, après avoir été par excellence la caricature de la laideur, de la tyrannie, du vice, elle serait la caricature du sentiment.
Le cœur (parlons au figuré), est fait d'une étoife si fragile, si aisée à chiffonner, qu'on admettra bien que le rire, avec lui, doit mettre quelques formes. On ne met pas des chaussures de chasse pour entrer dans un salon. TiiaUMiii ^"r^n ~"Tr\v
Gavarni (1801-1866) a été, avant tout, le caricaturiste du sentiment, le rieur exquis des choses du cœur. On ne lui rend plus justice déjà. C'est une éclipse, voilà tout : Gavarni est un
peintre adorable, un j)liilosoi3he profond, et si nous avons un regret, c'est d'avoir, dans notre livre sur Daumier, cédé à l'entraînement momentané qui établissait des comparaisons trop exclusives. Pourquoi de pareils rapprochements dans les choses d'art? Chaque artiste n'a-t-il pas son dornaine dans lequel il peut se montrer supérieur? Sans doute, si l'on accroche les aquarelles de Gavarni à côté de celles de Daumier, on trouvera que celles-ci sont puissantes, qu'elles ont toute l'intensité et toute la force de la vie, tandis que les autres, avec leur coloriage faux, leurs gouaclieries doucereuses, leur rose d'un doux très désagréable, leur couche de rouge et de cold-cream, n'ont tout juste qu'une vraisemblance de carnaval. Mais si, au sortir des robustes vérités de Daumier, vous éprouvez quelque désir d'élégante badinerie ; si vous avez des velléités de vous promener dans les bois de la fantaisie pendant que le loup de la réalité n'y est i)as ; si, lassé des fortes nourritures, vous voulez donner à votre „ estomac le régal des mets recherchés et relevés d'épices rares, c'est à Gavarni qu'il faut vous adresser. Au fond, c'est la même cuisine, c'est le même plat, l'homme, mais arrangé à une sauce ditlerente. N'y mettez aucun parti-
Moyen fige. — Dessin inédit de Gavarni.
pris, je vous en supplie, vous auriez des regrets ; croyez-en un curieux qui a passé par là.
Sans doute, Gavarni n'a pas la puissance de Daumier, comme peintre ; il lui est très inférieur, à vue d'œil, dans le rendu de la pantomime humaine. Mais dans quelles ravissantes finesses d'analyse n'a-t-il pas pénétré, quand il a étudié l'éternel dialogue !
Dans quoi cela tient-il ? Dans un mot ; moins encore, dans un air de tête, un regard, une réticence. Mais pouvoir faire rire, avec cela, d'un rire délicieux, avec un petit arrière -goût d'amertume; conserver à la misanthropie la plus irréconciliable une élégance suprême ; porter un cilice sous le frac et sous le plastron les plus irréprochables, sans cesser de braquer sur la sottise et la rouerie ambiantes un lorgnon ironique, de distribuer à tout venant un sourire dont la grâce dissimule la raillerie ; c'est être aussi un maître, et c'est s'appeler Gavarni.
Suivant leur goût ou la tournure de leur esprit, d'aucuns ont traité Gavarni assez dédaigneusement de « modiste » ; d'autres l'ont appelé un « Watteau recommencé ». Les deux qualifications rendent avec excès hommage à la distinction de sa manière. Modiste, Gavarni l'a été à ses débuts ; il a commencé par des gravures de modes véritables, et fort dépourvues d'accent. Mais bientôt les robes du dernier genre, les habits de coupe fashionable ont quitté les mannequins pour passer sur des femmes et des hommes vivants. Quant au reste, si ce n'est pas aller sensiblement trop loin que de le comparer si peu que peu à l'admirable peintre AVatteau, son voyage à Cythère n'a pas été bordé de roses sans épines ; les galants voyageurs, à force de s'ébattre dans la rosée, ont très bien fini par y contracter des rhumatismes, et Gavarni prend un amer plaisir à le constater. Et c'est pour cela que Gavarni, en somme, malgré toute la convention qu'on peut reprocher à sa manière, son parti pris d'aristocratie dans la loque elle-même, est aussi un des peintres de l'humanité, car si le mensonge est dans l'image, la vérité est dans la légende.
L'image est mensongère, sans doute, mais un mensonge si flatteur, si insinuant. Les lithographies de Gavarni sont chatoyantes et riches ; son crayon a des transparences vaporeuses et des valeurs sourdes et profondes ; il est tour à tour
Moelleux comme une chatte et frais comme une rose.
Il excelle à revêtir les souples attitudes de la femme, câline, d'étoffes aux plis ondoyants comme elle. Mais de toutes ces étofies, celle dont il réussira le mieux à donner l'illusion, c'est le velours. Du velours, tout cet œuvre a le charme soyenx et irritant à la longue ; à le palper, les doigts acquièrent une finesse spéciale de toucher, mais aussi une excitation des nerfs tant soit peu douloureuse. Gavarni s'y est exaspéré lui-même, et, dans les œuvres de la fin, de velouté son crayon devenait miroitant.
La vérité des types est contestable, ou bien alors, ils n'ont eu qu'un temps. Nous voyons encore de par les rues des bourgeois de Daumier, nous ne voyons plus
de dandys ni de lorettes. Oa du moins ils ont tellement changé ! C'est qne Danmier déshabillait l'homme avant de le vêtir, et que Gavarni le copiait tout habillé ! La lorette a quelque peu vieilli, parce que les formes de la galanterie ne sont en grande partie qu'une affaire de mode.
Nous admettrons donc que l'étudiant d'aujourd'hui ne ressemble en rien à ceux de Gavarni, depuis que la Chaumière est démolie, que Musette et Schaunard sont morts. De môme les gaîtés des débardeuses et des chicards ne sont plus beaucoup dans le ton des nôtres, et nous avons l'amusement moins facile. Pourtant, après avoir fait franchement la part de ce qui a vieilli, nous n'avons que l'embarras du choix pour prouver que les femmes de Gavarni ne sont rien moins que naïves^ et que les jolis petits débardeurs eux-mêmes, qui marquent si bien leur demi-siècle et quelques fractions en plus, avec leur mignon bonnet de police sur l'oreille, leur chemisette bouffante, et leur large pantalon de velours, ont eu i^lus d'une fois des exclamations d'une éternelle profondeur. Cette bien célèbre, par exemple : ic Y en a-t-ij des Jemmes, Y en a-t-i... et quand on pense que tout ça mange tous les jours que Dieu fait! Cest ça qui donne une crâne idée de l'homme! »
D'ailleurs, elles sout toutes célèbres, ces maniérées légendes de Gavarni, qui révèlent une si louable défiance du cœur des femmes, et surtout de la Lorette ou de la Partageuse (quel joli euphémisme!). Elles sont toutes passées en proverbe, et si nous en rappelons quelques-unes c'est surtout pour montrer avec quelle délicatesse ou doit traiter la caricature de la femme, et avec quelle exquise dextérité Gavarni l'avait réalisée.
« Toujours jolie? — C est mon état. »
« Mon adoré, dis-moi t07i petit nom! »
« Plus je te voiSj plus je l'aime. »
sout de ces cris de cœur, de ces involontaires trahisons de bouche qui résument toute la philosophie delà galanterie. Quelques professions de foi sont des perles de cynisme délicieux :
« Vous ne m'avez jamais de la rie donné qu'un petit chien..., et un bouquet de dix sous. Eh bien, vous avez eu pour un chien dix sous d'amour. y> N'est-ce pas sous lu forme la plus spirituelle, la plus inattendue, l'irréfntable raisonnement féminin par lequel se terminent toutes les aventures et contre lequel toutes les récriminations font sotte mine ?
Il y a des calculatrices en grande majorité, et c'est ce qui cause toujours le malheur des naïfs, malheur peu digne de pitié, et au|uel on pourrait aiqdicpior ce joli titre, trouvé par un romancier, de Martyrs ridicules. Si parfois ils pouvaient prêter l'oreille aux conversations entre femmes, ils entendraient par exemple de ces déclarations de i)rincipos qai les édifieraient : « Ah! je te prie de croire que l'homme qui me rendra rêveuse pourra se vanter d'être un rude lapin! »
Elles ont d'ailleurs des retours adorablement comiques, et c'est peut-être la même forte tête qui s'écrie, eu un jour d'examen d'inconscience :« Dieu, si j'étais née
GAVAIINI.
honnête! jamais un kommme qui ne m aurait pas convenu ne m'aurait été de rien! .
Gavarni. Mu toile est cher,
et:
Après les nombreuses études qui ont été faites de la v
■e, Bourgeois ! Mais y a toile et toile. Y a les toile' écrues. et l'étoile polaire, Bourgeois !
ie et de l'œuvre de
Gavarni la magistrale psychologie des frères de Goncourt, les documents typiques
Gavarni. - rhè,lrc au Théâtre-Français. - Débuts de M. Taul do Trois-Étoiles, dans le rôle d'Hippolyt^..
de M. Forgues, et tant d'autres travaux, il serait puérile, superflu, de repasser ici
GAVAIINI. 217
les détails biographiques. Cependant nous pouvons rappeler le curieux incident
Ga VARNI. — Ce qui me manque à moi? une t'ite mûre comme ça, qu'aurait soin de mou linge.
qui donna naissance à une des séries les plus célèbres : Fourberies des femmes en
mature de sentiment. Le succès des Robert-Macaire de Daumier était alors daus son plein. Philipon eut l'idée de demander à Gavarni une série analogue, dans sa note, « Madame Robert-Macaire ». Gavarni éluda spirituellement la demande, sentant bien au fond que ce n'était pas sur ce ton de forte satire qu'il fallait le jjreudre avec ces exploiteuses. Il proposa simplement d'étudier la fourberie féminine sans l'affubler d'une étiquette plutôt gênante. De cette façon Gavarni évitait une collaboration qui l'eût entravé la plupart du temps et il trouvait une scène digne de lui.
Séparer quoi que ce soit de cette ample comédie serait téméraire, car comment être sûr de citer la fourberie la plus fourbe ? Cela comprend tous les aspects, toutes les situations, pour ainsi dire tous les sexes qui sont contenus dans le sexe féminin. Cela commence, jiar exemple, à la jei^.ne fille qui demande ingénument à son père : c( Comment saviez-vouSj jmpaj que j aimais mosieu Léon? — Parce que tu me parlais toujours de mosieu Paul. » Ici, comme on voit, c'est un peu l'enfance de l'art en matière de fourberie. Plus tard, la femme sera plus aguerrie, et quand elle apercevra son mari, par la fenêtre, elle lancera à son amant cette parole inoubliable : « Le v'ià! .. ôte ton chapeau. » Et peut-être, au fond, toute diplomatie de la femme est-elle percée à jour dans ce conseil qu'un désabusé (série intitulée D'aprrs nature^ adresse à un ami : « Quand votre femme, Beauminet, vous conseille de ne pas faire une chose, il ne faut pas la faire, parce qu elle a quelque raison que vous la fassiez. »
Gavarni n'a pas seulement étudié la femme, il a aussi porté son observation sur les maris et sur les enfants. Les maris ont en lui un défenseur inattendu, et la série des Maris vengés, paraphraae au crayon de la pensée que Labiche devait développer de façon si comique dans LjC plus heureux des trois, malgré la bonne intention, n'est peut-être pas la plus fameuse de l'œuvre. Il est vrai qu'eu philosophe sceptique, Gavarni leur a donné la contre-partie : L.es maris me font toujours rire. Quant aux Enfants terribles, c'est une série charmante et justement célèbre, se bornât-elle à ces deux scènes, d'une observation si profonde. L'une rej^réseutant tin de ces terribles marmots qui, à dîner, se lève, montre d'une main le poulet qu'on découpe, de l'autre l'invité qu'on reçoit avec cérémonie : « Mère, est-ce que c'est le crevé de ce matin, que t'as dit que ça serait toujours assez bon pour lui? » L'autre, enregistrant cette réponse fière : « Petit amour, comment s'appelle madame votre maman? — Maman 71 est pas une dame, monsieur, c'est une demoiselle. »
Comment un homme qui entendait aussi juste la pensée du monde grand et petit, n'arrivait-il pas à un à peu près satisfaisant pour la ressemblance physique? Gavarni, vers 1848, fît un voyage à Londres. De tous les Français qui ont traversé la Manche, c'est peut-être celui qui a vu les Anglais de la fjiçon la plus conventionnelle; il est de ces Parisiens réfractaires qui ne peuvent jamais attraper V accent.
Gavarni est pourtant réaliste quand il étudie les bas-fonds de Paris, mais réaliste ix. sa manière. Dans les Physionomies parisiennes, par exemple, il montre de superbes types d'ouvriers, des gens du peui)le, d'ambulants loqueteux. Il a même, pour ces petits, à mesure qu'il avance en âge, une certaine commisération tendre, très spéciale,
qui se traduit, entre autres, par cette jolie peinture d'un intérieur de petits faiseurs de jouets : (( Le ménage de la poupée aide au ménage de l'ouvrier. » La tendance misauthropique s'accentue rapidement : dans les Petits mordent, c'est le dessinateur lui-même plutôt que son modèle, qui s'écrie avec une sourde colère : « Les Bourgeois! que vénérable troupeau de muffes! »
A mesure que l'on approche de la fin, cela s'élève. L'image devient plus vigoureuse, plus accentuée. La femme que Gavarni a connue jadis si fraîche, si mignonne, si féline, si choyée, le hante surtout sous les loques de sa déchéance, sous le masque de ses rides. Elle est mendiante, elle est concierge, elle est marchande des quatre saisons. Et cela aboutit à la terrible série des Lorettes vieillies, et jamais, jamais rien de plus poignant n'a été dit sur l'envers de l'amour. Ah ! vous niez que Gavarni soit un caricaturiste ! Eh bien, lisez ces deux ou trois sentences, écrites au fer rouge sur des peaux flétries, et dites après que ce n'est pas la plus cinglante caricature de la plus folle des passions et des êtres qui l'inspirent.
« Encore si j'avais autant de ménages à faire... que j'en ai défaits! »
« Les poètes de mon temps mont couronnée de roses... et ce matin je n'ai pa.s eu ma goutte! et pas de tabac pour mon pauvre nez! »
Ou encore cet effroyable souhait d'une vieille mendiante, dans l'expansion d'une aumône reçue : « Cliaritable mosieu, que Dieu garde vos fis de mes files! »
Enfin, Gavarni vieilli, solitaire, dans son jardin d'Auteuil que menace l'expropriation, termine son œuvre, avec une joie sifflante, amère, par la curieuse création de T/iomas Vireloque, ce misanthrope des salons, dont les loques accumulées, le langage rudement j^op^^l^'ii'ô, affecté toutefois, dissimulent mal les antécédents aristocratiques. Oui, c'est, sous les lunettes bombées de ce philosophe errant et inculte, le regard fouilleur de Gavarni qui jette ses dernières étincelles. Malgré les « Misère et corde! » dont il émaille sa conversation désabusée, c'est le penseur amer, le mathématicien impitoyable, qui, ayant dépouillé pour jamais la défroque du mondain, résume toute son expérience dans cette désolante constatation : « L'homme est le chef hV œuvre de la création... Et qui a dit ^a? L'Jiomme! »
QN PEU D'EXTRÊME ORIENT
Dans une revue comme celle que nous passons, forcément rapide et sommaire, il est impossible de tenter une histoire même résumée de l'art humoristique au Japon : c'est par dizaines que l'on compterait les maîtres qui mériteraieut chacun une longue analyse. Il est impossible également de passer le Japon sous silence, car jamais un peuple n'eut la gaieté plus innée et plus chevillée, jamais art ne recourut davantage au rire et au sourire sous toutes formes et toutes nuances. .
Ce chapitre ne peut donc passer à aucun titre pour une étude en règle. Ce sera une simple excursion, une promenade.
Quittons donc pour un moment la vieille Europe où notre casanière routine s'empêtre. Lâchons ce continent morose pour l'île fleurie où passent des silhouettes mouvementées de pêcheurs, de marchands, de jongleurs et de longues, fluettes apparitions de femmes aux robes diaprées de grands papillons, aux doux yeux allongés en amande, aux mains effilées. Dans ce Japon où tout est net, gai, propre, enfantin, grisons-nous de mouvements saisis et de colorations aiguës.
Ce que nous voulons tâcher d'indiquer, ^- et nous souhaiterions pour cela d'avoir, au lieu de notre plume lourde, le pinceau cursif de ces peintres, — c'est leur limpide gaieté, leur instinct du mouvement, qui n'est pour eux que la vie et qui paraît à notre sagesse de la caricature.
« Le mouvement ! a écrit un excellent artiste de ce temps, qui est en même temps un écrivain lettré et délicat, M. Ary Renan, le mouvement... il est partout dans l'art japonais, dans l'architecture, dans la sculpture, dans le dessin. Il n y a que le Daïbouts qui soit calme ; il est vrai qu'il l'est infiniment. Mais à ses pieds, la vie se multiplie, s'agite en eff'orts désordonnés. Une fourmilière de pygmées grouille autour de lui; on dirait d'un vol insensé d'insectes dansant dans un rayon de soleil, autour d'une fleur de lotus. Les artistes japonais cliérissent l'agitation. La rectitude, la pondération, la ligue droite, l'ordonnance logique et balancée leur répugnent. Ils se jettent à corps perdu dans la ronde ; ils ne s'arrêtent que quand l'haleine leur manque. Leurs moyens d'ex})ression, simplifiés à l'excès, se prêtent admirablement à rendre le mouvement instantané, la spontanéité du geste. Et,
UN PEU D'EXTRÊME ORIENT
comme ce sont de profonds observateurs, ils décomposent le mouvement ; ils connaissent des rythmes, des temps que nous ne connaissons pas. Là, ils semblent toute convention ; ils sont primesautiers ; ils luttent de vérité, sinon de vraisemblance, avec l'objectif de nos appareils.
« Nulle commune mesure entre les arts de l'extrême Orient et les nôtres. Les matières premières sont différentes, les lignes courbes abondent, surtout l'asymétrie
Le Dieu Hotéï en voyage.
domine ; l'asymétrie, qui est un puissant moyen décoratif, qui est la vie, qui est le mouvement, l'imprévu, le naturel.
« Les Japonais peignent la partie physique de l'univers, indifférents qa'ils sont il la partie morale. Ils ne peignent pas la Joie, la Douleur, l'Amour, la Foi, comme nous faisons ; ils peignent la lutte, l'excitation, la grimace comique et tragique. L'humour est, chez nous, réservé à l'art de bas étage ; là-bas, c'est un des éléments du grand art, parce que l'iinmour c'est encore le mouvement. ))
Il faut donc se garder d'appliquer mal à propos le mot caricature quand ou parle de l'art japonais. Ces peintres sont avant tout d'admirables traducteurs du mouvement et des décorateurs exceptionnels. Maintenant, ce mouvement évoque fréquemment le sourire, cette décoration est riante ; c'est affaire de tempérament.
Dans presque toute estampe, dans le moindre bibelot, s'affirme la gaieté spéciale,
constante, lumineuse de ce peuple. Sans doute, quand ils nous retracent quelque scène populaire, les artistes japonais n'ont pas l'intention de faire œuvre de caricaturistes ; le fait suffit. Ils peignent la vie, et ils la peignent telle qu'elle est, c'est-àdire amusante. Un décor infiniment changeant, le monde ; des personnages infiniment grouillants, les hommes et leurs compagnons, les bêtes. Un artiste japonais s'amuse autant au manège d'une fourmi ou d'un crabe qu'aux allées et venues d'un marchand ou d'un bonze. Et puis, comme dit fort bien M. Ary Renan, ils n'ont pas sur la décoration les mêmes préjugés que nous. Ils savent mettre de l'équilibre dans l'absence de régularité. C'est pourquoi les choses qui nous semblent caricaturales sont pour eux toutes naturelles. Tous les peuples de l'extrême Orient ont cet instinct des rythmes irréguliers. Il n'y a que nous qui tenions à une absurde carrure. C'est d'elle que provient inévitablement la monotonie, et par suite la tristesse.
Pourvu qu'une silhouette de figurine se profile sur le fond clair du ciel en contorsions imprévues ; pourvu que cela accroche la lumière et distraie l'œil, l'artiste de l'extrême Orient est satisfait.
Quelque constante que soit cette remarque, nous pouvons tout de môme relever quelques points où éclate, dans l'art japonais, une intention décidément caricaturale.
D'abord dans les scènes de la rue, dans les mille incidents familiers de la vie : métiers accomplis avec un zèle comique ; disputes de ménage ; gamineries des polissons dans les rues de Yeddo ; gracieuses chatteries des danseuses ; tout cela relève de l'art qui se donne mission d'égayer.
D'autres thèmes encore, qu'on j)eut rapprocher de certaines de nos conceptions caricaturales. En première ligne, les jeux des gras et des maigres. Jamais peuple ne s'est autant que les Japonais amusé de ce contraste. Nous avons, en Europe, les deux admirables planches de Brueghel. Ici, c'est par milliers qu'il faut noter des scènes aussi caractérisées. Les gras, avec les plis étonnants qui s'étagent sur la poitrine, sur le ventre, sur les cuisses. Les maigres, atrabilaires, querelleurs, se disputant sans cesse ; choquant dans des combats furieux le cliquetis de lenr vivant squelette. Le gras a quelque chose d'engageant; on a toute confiance dans ce brave dieu Hotéï qui fait, quand il voyage, ployer son ânon sous le poids de sa redoutable rotondité. On voudrait rire toute la vie avec cette bonne réjouie de déesse Okamé, la joyeuse commère aux joues trouées de fossettes, aux petits yeux malins et enfouis, qui semblent encore d'autres fossettes qui brillent. Par une association d'idées, la femme enceinte n'est point un élément négligeable dans le comique japonais. Ce n'est point à dire qu'on la tourne en dérision dans un art qui, pour peindre la maternité, au contraire, a trouvé les accents les plus passionnés et les plus attendris ; mais on lui porte un respect... jovial.
Les dieux du Japon, sauf le Bouddha d'un calme profond, d'une troublante sérénité, sont si bons enfants, ils semblent si bien s'amuser des folies et des faiblesses des hommes ; les hommes, de leur côté, sont si heureux d'avoir créé la divinité à leur image, que le comique se mélange souvent au plus terrible, et
UN PEU D'EXTRÊME ORIENT
que, plus qu'aucun peuple, les Japonais ont pris des familiarités avec la mort. Ils ont leurs danses macabres incroyables d'audace et de fantaisie. Le squelette, transformé eu pantin facétieux, se livre à d'hilarantes acrobaties.
Enfin une autre mine de caricatures vise l'amour physique, ainsi que les phénomènes météoriques qui accompagnent et signalent les bonnes digestions. Il faut renoncer à entr'ouvrir ici les albums, à simplement dérouler un pan des rouleaux où ces gaietés s'étalent. Qu'il suffise de dire qu'auprès de cela, nos gauloiseries les
Combat de grenouilles. — Compositiou de Mitsotjoki.
plus audacieuses sont simples jeux de couvent. La seule mention nous fait du moins mesurer combien débordante est cette verve et combien timides sont nos gaietés.
D'ailleurs, une capitale distinction est à faire. Chez nous, les véritables artistes se sont assez rarement adonnés à ce genre d'une liberté effrénée. Les médiocres ou les barbouilleurs qui l'ont colporté sous le manteau n'ont réussi à en faire que de la gravelure. Quand, par hasard, un peintre de race a fait quelques essais en ce domaine, nous avons cru devoir expliquer son intention, et attribuer à son caprice de gaillardise une profonde philosophie, une arrière-pensée amère.
Les Japonais n'ont point de ces solennelles hypocrisies. Leurs plus grands artistes ont retracé des images erotiques, parce que, plus spontanés que les Européens, ils s'étaient amusés de l'amour, qui est, en réalité, beaucoup plus tlrôle pour l'observateur que satanique. Et ces images, grossies par le plus fou des caprices,
DU RIEE ET DE LA CARICATUEE.
ont été enfantées, publiées et accueillies, comme elles devaient l'être, par les artistes et le public : avec l'effronterie ingénue des enfants.
Citerons-nous maintenant quelques recueils et quelques noms? Dans les temps reculés apparaissent les Toba-Sojo (xi'= siècle), un genre déjà sommaire, extravagant, mouvementé ; les Toba-yé. Mais c'est avec l'essor du livre illustré et la diffusion
Massa ïosHi. — Croquis rapides.
de l'estampe que coïncident aussi l'essor du rire, la vulgarisation de la peinture populaire, gaie, mouvementée, et qui désormais deviendra })our la pointure religieuse et la peinture aristocratique une accapareuse rivale.
(( Vers 1675, écrit M. Bing, le savant et aimable collectionneur, apparut Hishikawa-Moronobou... C'est lui qui ouvrit la voie où devaient s'élancer tant d'artistes de valeur, soutenus par des succès populaires toujours grandissants... Le peuple allait faire revivre dans Fart le monde extérieur tel que son œil le i)ercevait, avec son esprit propre. » La note dominante allait être dans la reproduction de la vie journalière, <( depuis le labeur du déshérité jusqu'aux délassements poétiques ou lascifs des plus grands; c'était le tableau intime de la vie familiale, les. fêtes de toutes saisons, les divertissements sur l'eau, les voyages par les grandes routes, les rêves à la lune, les repas en plein air; c'étaient des manuels destinés aux artisans... »
Comment faire un choix désormais dans la pléiade des noms et dans la quantité des albums? Comment indiquer ce qui est plus gai et ce qui l'est moins? Voici i)0urtant Kiyonaga, Harunobou, Toyokouui, qui sont délicieux d'enjouement et de grâce, et qui comptent parmi les plus grands sourieurs de tous les temps.
UN PEU D'EXTREME-ORIENT
Nous ne connaissons point d'artiste qui sache mieux et plus sûrement provoquer le sourire que Massaïoshi (1790). Ce maître s'est grandement amusé, cela se voit, à simplifier l'image des êtres. D'un simple trait jeté, voici que prennent corps des assemblées dévotes , des femmes à leur toilette , des oiseaux qui fendent l'air , des chevaux au galop. Jamais on n'a dit tant de choses avec si peu de moyens. Mais quelle science sous cette simplification ! Quelle observation attentive et sûre révèle à l'œil artiste ce minimum voulu des moyens d'expression ! Et quand une ou deux applications de tons plats vient remplir l'espace réservé par ce trait sténographique, quelle force dans l'emploi des valeurs, comme tout est définitivement campé à son plan ! Les petites images de Massaïoshi sont irrésistiblement gaies, parce qu'elles sont faites en toute joie.
Korin est plus puissant encore, et alors ses simplifications atteignent le comble de l'audace, parce que souvent elles se permettent des déformations caricaturales. Massaïoshi est esclave de la nature, Korin la fait son esclave, tout eu l'aimant passionnément. Il a, d'un pinceau plus cursif qu'aucun autre, retracé d'inoubliables scènes d'intimité, des montreurs de singes, des combats étonnants, et l'on voit en lui, entre tant de mérites et de talents, car on sait qu'il fut laqueur, émailleur, céramiste, que sais-je, un des plus grands et des plus gais peintres d'animaux de tous les temps.
Pour Outamaro, le peintre de la grâce féminine, l'historien badin et poétique des Maisons Vertes, ce serait témérité de l'apprécier en quelques lignes, et l'on ne peut que renvoyer le lecteur au récent livre d'Edmond de Goncourt.
Restent, dans des temps plus rapprochés, deux maîtres du rire, mais de valeur bien différente : l'un, Kio-Saï, « le singe ivrogne et fou », qui, malgré son entrain et sa verve, ne paraît pas s'être imposé au goût expert de nos japonisants ; mais l'autre, un maître considérable, un des noms des plus glorieux de l'art, le « vieillard fou de dessin », Hok-Saï!
« Hokou-Saï, dit M. Louis Gonse, est un des i)lus grands peintres de sa nation ; à notre point de vue européen, il en est même le plus grand, le plus génial. Si l'on considère en lui les qualités techniques qui font les maîtres, sans distinction de temps ni de pays, il peut être placé à côté des artistes le^ plus éminents de notre race. Il a la force, la variété, l'imprévu du coup de pinceau; 11 a l'originalité et
Chanteur comique.
riiumoiir... Son œuvre est immense, d'une immensité qui effraye l'imagination... c'est l'eucyclopédie de tout un pa}^s, c'est la comédie humaine de tout un peuple. Hokou-Saï appartient à l'école vulgaire, mais il s"élève au-dessus d'elle par l'abondance et la personnalité des conceptions pittoresques, par la profondeur du sentiment et la puissance comique. Il est à la fois le Rembrandt, le Callot, le Goya et le Daumier
du Japon. »
Ce grand artiste, né en 1760 et mort en 1849, a eu, en effet, de Daumier la vie modeste, effacée ; ignoré des classes aristocratiques, mal vu plutôt; puis, sa tombe couverte de couronnes tardives. Si ses contemporains l'ont méconnu, du moins luimême, en traçant son magnifique sillon, a-t-il eu quelque conscience de sa valeur, mais avec combien de modestie !
En ce moment, des érudits en la matière préparent des études développées sur Hokou-Saï. On en attend ime de M. Bing ; on en espère une de M. Edmond de Goncourt. Aussi est-il téméraire autant qu'inutile de tenter ici même un sommaire de cette œuvre considérable , depuis les croquis si vivants de la Jfa/?^?^(2^ jusqu'aux admirables Vîtes du Foiisi-Yama ; depuis les modèles de bijoux ou de peignes, jusqu'aux caprices fantastiques qui vont du rire à l'effroi. Nous préférons reproduire les lignes où le grand artiste se raconte lui-même en tête d'un de ses albums. Il faudrait graver eu lettres d'or, comme la fameuse sentence d'Harpagon, cette profession de foi du vieil artiste, et la mettre sans cesse, bien qu'elle ait été souvent citée déjà, sous les yeux de nos petits grands hommes, si fticilomeut contents d'eux-mêmes, si infatués de succès de camaraderie, si fiers d'œuvres mort-nées. « Depuis l'âge de six ans, j'avais la manie de dessiner les formes des objets. Vers l'âge de cincpiante, j'ai publié une infinité de dessins ; mais je suis mécontent de tout ce que j'ai produit avant l'âge de soixante-dix ans. C'est à l'âge de soixante-treize ans
Hok-Saï. — Étude de gras. (Page de la Mangua.)
UN PEU D'EXTRÊilE ORIEXT.
que j'ai compris àpeuprôs la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l'âge de quatre-vingts ans, j'arriverai au fond dos choses; à cent, je serai décidemment parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l'âge de cent dix ans, je donnerai la vie, aoit à une ligne, soit à un point! Je demande à ceux qui vivront aussi longtemps que moi de voir si je tiens ma parole. — Ecrit à l'âge de soixante-quinze ans, par moi, autrefois Hokou-Saï, aujourd'hui Gouakiyo-Eodj in, le vieillard fou de dessin. »
Cette malicieuse déclaration de principes contient sous sa forme enjouée une grande leçon pour les artistes de tous les temps et de tous les genres, qu'ils soient caricaturistes méprisés , ou raconteurs plus ambitieux de choses épiques. C'est qu'on apprend tous les jours qu'on ne sait rien. Peu à peu pourtant, dans cette course à la poursuite de sa pensée, le dessinateur arrive à étreindre, à fixer les apparences des choses, et il réalise des tours de force dont il ne se croyait pas capable.
Donner la vie à une ligne, à un point! Hokou-Saï se faisait fort d'y arriver si Dieu lui prêtait vie.
Cela nous donne la clef des plus fantastiques créations de l'art japonais. Quand ils sont las de copier les réalités avec tous leurs tressaillements si ténus, ces êtres c( fous de dessin » s'amusent à faire passer sur le mince papier de soie l'insaisissable vapeur du rêve.
Ho K- s AÏ. — Études de métiers. (Page de l;i Maii(/i(u.)
CHAM ET L'ACTUALITE.
Nous ne voyons pas trop ce qu'on pourrait en dire, du dessin de Cham, Cham n'ayant jamais su dessiner.
Né en 1818, le comte de Noë, jîlus tard Cham, avait pris des leçons de dessin de Charlet, puis, ce qui est plus bizarre, de Paul Delaroche. Il est inutile de dire que personne ne lui prédit jamais qu'il serait un grand peintre. Il trouva tout de suite sa voie : la drôlerie. Vers 1843, il débutait au CJiarivari, après avoir donné quelques albums pastichés de TopfFer.
Et, puisque ce nom célèbre se rencontre ici, disons que c'est, non par inadvertance, mais volontairement, que nous avons omis d'étudier cet aimable suisse, de qui les Nouvelles genevoises peuvent avoir encore quelque cliarme vieillot. Quant à ses albums, dont la gaîté est si cherchée, le gribouillage si peu complaisant, nous renonçons à les admirer.
Cela dit, revenons à Cham. Au Charivari, il pasticha Daumier, puis, peu à peu, il arriva, à force de « lâcher » son dessin, à paraître personnel.
Le moyen, après avoir parlé de maîtres considérables, et ayant encore à passer en revue des fantaisistes exquis, de ne pas mettre Cham à sa véritable place? Si nous laissions supposer un seul instant que Cham fat un artiste, quel titre pourrionsnous donner à Hogarth, à Daumier, à Gavarni, à Willette, à Forain?
Pour de l'esprit bouffon, de la verve au jour le jour, do la calembredaine, de cette gouaillerie de faiseur de nouvelles à la main qui firent, pendant une quarantaine d'années, la joie du public, on ne peut rien lui refuser de cela. Cham fut un bon journaliste, ne laissant pas échapper le plus petit « écho », le plus futile événement parisien, le plus mince fait divers, sans y ajouter son mot pour rire. Toute sa vie, il l'a passée à attraper les mouches de l'actualité et à leur enfoncer des queues eu papier pour faire rire la petite classe.
Cham est l'Offenbach de la caricature. Même absence de véritable originalité, môme appropriation drôle de ce qui s'est fait avant lui, en le simjilifiant à l'usage de M. Tout-le-monde. Mais, en revanche, un bagou infernal, des faux noz pour dégui-
CHAM ET L'ACTUALIT?:.
ser les emprunts, des cabrioles pour faire passer les manques de respect. L'esprit de Cham et celui d'Offenbacli font les mêmes contorsions ; il faut faire rire, et cela fait
La République? C'est nous autres!
rire. Seulement, si l'on analyse un peu cela, ou est surpris du vide et des redites. Cham a obtenu le rire par le minimum des moyens. C'est un théâtre de marionnettes, dont les personnages, rudimentaires, ne sont jamais renouvelés, si passées de couleur que. soient leurs loques, si cabossées que soient, à coups de bâton, leurs tètes de bois. Les personnages du petit Guignol de Cham ont à peine besoin d'être rappelés : un
monsieur tout à fait quelconque ; une dame qui est sa « moitié » ; un collégien en tunique ou un marmot en bourrelet qui est leur progéniture ; Joseph Prudhomme (cet emprunta Monnier, vient confirmer encore notre accusation de manque d'invention), un sergent de ville, un cocher de fiacre, une cocotte avec son chignon (imitée et enlaidie de Gavarni), un Eobert Macaire (imité de Daumier), un voyou hirsute (imité du Jean Hiroux de Monnier), et c'est à peu près tout, si on mentionne encore le Temps, vieillard allégorique, et si on n'oublie pas les décors et accessoires : une rue, l'obélisque de la place de la Concorde, la Bourse, le Corps législatif.
Eh bien, avec cette incroyable monotonie, Cham a toujours fait recette dans son petit théâtre ; jamais il n'a eu l'idée de faire repeindre les décors, ni d'engager des artistes nouveaux ; et il a, en jouant toujours la même scène, en la retournant dans tous les sens, trouvé le moyen de paraître inépuisable.
Maintenant ne lui demandez aucune profondeur, aucune générosité, aucune clairvoyance : il verra passer devant ses yeux tous les chefs-d'œuvre, toutes les inventions nouvelles ; il aura pour les uns un pied de nez, des autres il ne verra que les applications drolatiques. De l'émotion, n'en cherchez guère non plus: le peuple, pour qui Gavarni, le raffiné élégant, avait lui-même parfois témoigné d'exquises compassions, ne sera jamais pour Cham que le Jean Hiroux à blouse rapiécée et à barbe ébouriffée que vous voyez dans ce croquis : « La Répahliquej c'est nous autres. »
Au moment de la guerre, le patriotisme lui a fait pourtant trouver quelques accents assez virils et fiers.
Entrerons-nous dans le fastidieux détail de cette œuvre? Il suffira d'indiquer le procédé, et cela sera chose vite faite.
Une grande partie de son esprit consiste à ramasser sans hésiter les banalités connues, et à leur donner une forme un peu clownesque ; en un mot, ne jamais prendre une plaisanterie qu'elle n'ait déjà été essayée.
Ou bien cultiver le jeux de mots, le rapprochement comique ; par exemple montrer un porteur de valeurs ottomanes ayant l'imprudence d'aller lui-même à Coustantinople réclamer son argent : on l'empale. Ou les contrastes saugrenus : un mari surprenant sa femme au bal masqué : « Je vous y pi'ends, madame, sur les genoux d'un monsieur ! — Qu'est-ce que cela fait, puisque je ne le connais pas? y> Un procédé infaillible^ et auquel Cham recourt non moins souvent, c'est aussi la mystification, l'éuormité froidement débitée. On en voit d'amusants exemples dans ces conseils tirés des JS^ouvelles leçons de civilité puérile et honnête.
« — Lorsqu'un homme s'est jeté à l'eau en votre présence, vous ne devez jamais l'aider à se noyer.
((. — Ne vous amourachez jamais d'un invalide pour son nez d'argent ; aimez-le pour lui-même, c'est un sentiment plus noble.
« — Si vous dînez pour la première fois dans une maison, ne lancez pas des boulettes de pain à la maîtresse de la maison ; attendez que vous soyez entré un peu plus dans son intimité. >>
CHAM ET L'ACTTJALITK. 231
Vous voyez le procédé ; appliquez-le aux événements courants ; faites danser, comme Offenbach, le cancan aux dieux de la Grèce ; assimilez les députés à des collégiens et une classe de potaches à la Chambre des députés ; mettez une réflexion sentimentale dans la bouche du gredin qui vient de couper une vieille femme en morceaux ; n'oubliez pas de faire culotter de grosses pipes aux moutards de dix ans ; filer comme une flèche le lièvre entre les jambes du chasseur ; en un mot, l'éternel tour de passe-passe du quiproquo et du coq-à-l'âne.
A la longue, quand on repasse tout cela en bloc, on voit la ficelle, et on se fatigue de ce rire sec et agaçant comme un cri-cri ; mais quand on trempait tous les matins par petites doses cette gaieté de journal dans son café au lait, on ne s'apercevait de rien, et l'on prenait pour du neuf ce qui n'était que du renouvelé sans cesse.