GUSTAVE DORÉ. — DU BOULEVARD A LA RUE
Ceux qui voudront, dans une centaine d'années, écrire l'histoire des mœurs de ce siècle, ne manqueront pas de documents. On peut même leur prédire un terrible embarras du choix. Rien que la période qui s'étend de 1852 jusqu'en notre an de grâce 1892 fournit un effroyable amas de paperasses, de placards, d'images, une liste interminable de dessinateurs et d'écrivains. Et le flot monte toujours !
Rien que sous le second Empire, ce qu'il se publia de caricatures de mœurs (et le plus souvent de mauvaises mœurs) ferait reculer le plus intrépide dresseur de catalogues. Pour donner une idée de ces amoncellements d'images, nous serons forcés de faire un choix non seulement parmi les auteurs et leurs productions, mais même parmi les recueils, ne gardant que les plus caractéristiques.
Deux surtout dominent autant par leur ampleur et leur durée que par la valeur des œuvres : le Charivari, et le Journal jjour rire, plus tard Journal amusant. C'est là que les plus remarquables humoristes débutent ou poursuivent une carrière déjà brillante. Ce sont les théâtres de Daumier, de Gavarni, de Cham, de Grévin.
Jje Charivari avait été fondé en 1832, comme nous l'avons vu, par l'infatigable Philipon, et il survivait à sa grande aînée, la Caricature. Il inaugurait une imagerie plus légère, plus primesautière, une sorte de caricature d'escarmouches et d'avantgarde. Quotidienne, elle devenait plus cursive, plus improvisée, mais, qui sait, peutêtre moins dogmatique, moins imposante. C'était, si l'on veut, dans le journalisme dessiné, une révolution analogue et parallèle à celle qui se produisait dans le journalisme écrit : aux graves et méditées tirades des Armand Carrcl succédaient les improvisations à l'emporte -pièce, sans souci du détail et sans respect du principe; en un mot, la besogne alerte et dépêchée de Girardiu et de son école.
C'est ici que nous trouverons l'occasion de dire quelques mots de certains caricaturistes dont le nom est inséparable des premières années du Charivari, et qui n'ont pas encore i)u trouver place dans notre étude.
Nous rattacherons d'abord à cette époque, bien qu'eu fait il n'ait pas collaboré d'une
LA CARICATUllE SOUS LE SECOND EMPIRE.
Danton J"". — Victor Hugo.
manière directe, le sculpteur-caricaturiste Dantau ; mais des reproductions de ses amusantes effigies parurent dans les premières années du Charicari.i^'Qnt une note assez rare dans la caricature. Les statuettes de Dantan et les glaises modelées par Daumier sont à peu près les seuls exemples de sculpture caricaturale dignes de mention en ce siècle. Dantan se livra à l'étude des ressemblances contorsionnées. Tous les contemporains y passèrent : écrivains, peintres, orateurs, simples illustrations d'une fugitive actualité. On s'amusa de cela ; des accentuations plus ou moins forcées de certains tics, des calembours en rébus inscrits sur les socles. La vogue ne s'en expliq^ue plus aussi nettement aujourd'hui. Pourtant, si ces plâtres (si ces bronzes mêmes, car beaucoup ont eu les honneurs de la fonte) parviennent aux âges futurs, on sera bien aise de savoir que Paganini hanchait démesurément, que Dumas et Hugo furent, à cette éj^oque, les beaux dandys mélancoliques que l'on voit ici. Toutefois les savants feront bien de ne pas tenir un compte très exact des proportions de Dantan, et de ne pas mesurer les angles faciaux des grands hommes
sur ces comiques statues, les seules pourtant que plus d'un arracheront à l'ingratitude humaine.
Puisque nous sommes sur le chapitre des portraits, nous pouvons aussi bien mentionner les charges, sans grand accent, mais consciencieuses, lithographiées par Benjamin Roubaud. Enfin, des caricaturistes de l'ancien genre, des fantaisistes doux, un peu vieillots, les Bouchot, les Forest, les Victor. Adam, ce dernier gracieusement médiocre, d'une fécondité peu excusable, crayonnèrent leurs dernières inspirations au Charivari commençant. Puis, ces vieux comptes liquidés, la parole fut aux deux ma'tres : à Daumier, avec sa retentissante épopée de Robert Macaire et ses immortelles études bourgeoises ; à (Tavarni,avec les tortillements, la philosophie vicieuse de ses lorettes, la profondeur de sou analyse, la grâce de sa couleur veloutine. Vers 1844, Cham brocha sur ce duo l'accompagnement de sa gaieté de rapin. Ces trois artistes firent les beaux jours du journal, et leur production fut longue. Nous en avons donné l'essence dans les esquisses qui précèdent. Peu à peu, l'Empire ayant fermé la bouchi- à la caricature politique et fait une
Danton J"«. — Btikiic.
lilace forcée à l'étude de mœurs, de nouveaux dessinateurs, moins inspirés pour la pluj)art, se ménagèrent un petit coin à l'ombre des grands amuseurs. Xous allons les
retrouver pour la plupart au
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Journal pour rire. Parmi ceux qui soQt restés plus exclusivement attachés au Charivari, nous pouvons citer Vernier, qui, eu 1848, avait fait preuve d'activité aux côtés de Daumier et de Cham; plus tard, Hadol (1835- 1874), qui de portraitiste assez médiocre, de superficiel observateur de mœurs équivoques, se fit, l'Empire tombé, satirique outré et tardif. D'autres, comme Stop et Draner, débutèrent jeunes au Charivari et y collaborent encore de façon suivie. Le premier, avec
G. Doré. — Gargantua enfant. (Extrait du Livre.)
un dessin drolet, ramassé ; le second, avec une certaine élégance de convention, croquant de chic les types de la « jolie femme » et du ce beau militaire ». Enfin, parmi les plus jeunes qui commencèrent à collaborer plusieurs années après la guerre. Mars et Heuriot.
Le Journal pour rire, fondé en 1848, (toujours par Philipon!) prit eu 185G le titre de Journal amusant^ qu'il porte encore aujourd'hui. Plus exclusivement réservé à l'image, plus éloigné des choses politiques que son cousin le Charivari j il a donné le vol à un essaim entier.de caricaturistes, grands et petits, qui de là se sont répandus à travers mille petits journaux, de durées variables, ou se frayant des voies artistiques à côté du journalisme.
En tête de la liste, il nous faut mettre Gustave Doré (1832-1883), illustrateur coloré allant d'une franche bouffonnerie à une conception fantastique superficiellement saisissante.
C'est au Journal pour rire que Doré fit ses premières armes. Il avait cependant publié déjà un album bien divertissant de lithographies à la plume : les Travaux d' Hercule. Mais les deux séries les plus extraordinaires sont : les Diffcrents 2>ublics de Paris et la Ménagerie 2mrisien?ie. Le crayon lithographique y atteint une réelle intensité de couleur. L'observation en est
G. D 0 n É. — Le capitaine Cochegrue. {Contes drolatiques.)
(Extrait du Litre.)
nn peu superficielle, et on remarque un peu d'embarras et de presse dans la composition ; mais, à part cela, combien cela est comique, exubérant ! L'Opéra, les Italiens, le Cirque, l'Odéon, avec leurs publics bien caractérisés, graves ici, se pâmant là, ouvrant de grands yeux et applaudis?ant sans arrière-pensée dans un autre théâtre. Un des plus divertissants, c'est le public des Folies-Nouvelles, avec sa fleur de demi-monde, bruyante, tapageuse, les sifflets de ses clefs, les flirtages les plus fantaisistes : précurseur
du théâtre de la rue Taitbout, de charivarique mémoire.
Que Doré poursuivant ses excursions, nous conduise au cours d'anatomie comparée du Jardin des Plantes, rangeant au premier banc de l'amphithéâtre unecollection d'étudiants sexagénaires, aux crânes dénudés ; soit qu'il nous introduise dans la salle surchauffée d'une justice de paix ; soit enfin que, dans un album joyeux, il nous conte les Désagréments d'un voyage d'agrément ; nous sommes sans cesse entraînés par l'abondante gaminerie de sa verve ; ce sont de perpétuels soubresauts de la rate.
Cela grouille d'inventions d'excellent caricaturiste. Si le terme de « gaieté folle « n'existait pas, il faudrait l'inventer pour celui qui fit bouillonner son imagination au long des pages de Kabelais, de Cervantes, de La Fontaine et de Balzac, eut l'ambition de commenter la Bible, et étala sur des toiles immenses tout ce qu'il n'avait pu dépenser dauh le journal, dans l'album et dans le livre, de couleurs crues et d'ondoyantes silhouettes.
En continuant notre énumération des dessinateurs du Journal amusant, nous n'en trouvons point qui aient une pareille envergure. Edmond Morin (1824-1882), pourtant, qui a semé dans maints journaux illustrés de charmantes allégories, floconneuses, mais d'un arrangement exquis, est le plus imaginatif, le plus artiste.
Edouard de Beaumont (1821-1888), d'un crayon un peu rond, d'un coloris un peu estompé, d'un esprit un peu détaché, nous donne une sorte de menue monnaie de Gavarni. Sa collection d'épées défend mieux son nom.
De même que Beaumont est un sous-Gavarni, Damoiirette est une sorte de sous-
G. Doré. — Vignette du « Dangier d'estre trop coquebin. » (Contes drolatiques.) — (Extrait du Livre.)
Beaumont. C'est de la galanterie bien fade, bien terre à terre ; cela se sauva, de son temps, imr im certain instinct des goûts du public.
Des écrivains qui ont regardé de près l'œuvre de Bertall (1820-1882) affirment que ces recueils seront précieux plus tard pour l'histoire des mœurs ; que rien ne manque au détail des costumes, depuis les glands des bottines jusqu'aux changements périodiques des coiffures. J'aime mieux les croire sur parole, ayant toujours eu une aversion i)rofonde pour ce bavard. On n'imagine pas prolixité plus banale,
i:)areille oblitération de tout sens de l'esiîrit et de l'élégance. C'est s£iboté, effacé, enlevé d'un petit crayon pointu et fatigant comme une voix blanche. Et d'une convention, d'une monotonie ! Toujours, pour les hommes, les mêmes banquiers à favoris, ou les mêmes jeunes premiers de Batignolles,avec des cols rabattus et de petites moustaches ; pour les femmes, un type neutre, qui n'atteint qu'à l'absence de laideur ; souvent des étalages de bas blancs, effet certain peut-être sur le public des tables de café il y a trente ans, aujourd'hui d'une bien triviale titillation. Et dans tout cela, l'esprit se cherche inutilement ; d'ailleurs on y renonce vite.
Nadar passe au Journal amumnt, y semant l'excentricité de grandes charges faciles ou des parodies du Salon. L'homme bien plus curieux à étudier que l'artiste. Marcelin, que nous retrouverons tout à l'heure, dessine ici, pour ses débuts, d'une plume un peu calligraphique, des types de grandes amoureuses, des études de théâtre, des fantaisies artistiques, ressouvenirs des temps passés comparés à des impressions du temps présent ; images fort élégantes, un peu cosmétiquées, mais qui peut-être, de toutes, sont celles qui sont le plus fortement imprégnées de l'idéal particulier de distinction qui régnait dans la haute société impériale. La grande bicherie de Marcelin aura sans doute plus tard un style très marqué, une valeur documentaire.
Ce que Marcelin étudie dans les salons et les loges aristocratiques, de médiocres artistes le recherchent dans le monde de la galanterie intermédiaire : on peut mettre sur un môme rang les Darjou, les Pelcoq, les Gustave Lafosse, les Morlaud, etc., autant de croqucurs sans caractère, échos fidèles de milieux sans esprit. Cela ne donne point une très flatteuse idée du public qui s'amusait en ces années-là : bals, cafés, trottoirs, promenades, champs de courses, regorgeaient d'une foule gouailleuse et
G. Doré. — Bucolique moderne.
(Extrait du lÀvrc.)
DUllANDEAU. - MôssiEU et sa dame.
piaillarde. En vérité, quand on regarde l'histoire à travers les images, on se fait peutêtre des idées fausses, mais il nous semble, sincèrement, que les annales des divertissements sous le second empire nous doivent faire regretter les sentimentales platitudes que nous avons signalées sous le Directoire avec quelque découragement.
Il faut préférer de beaucoup la grosse verve, sans prétention, franchement populaire, du brave Randon, ou du bon gars breton Léonce Petit.
Gilbert Randon (1839-1844) rencontrera aujourd'hui bien des dédaigneux. Nous avons conservé pour lui quelque bienveillance. Randon a été une façon de continuateur de Charlet, toute proportions gardées. Il a eu seulement le chauvinisme drolatique. Sespioupious (plus exactement ses tourlourous), ses m^-a^os^ ont une jovialité spéciale. Ils sont galants auprès des dames (lisez les cuisinières) ; ils sont braves, et se battent contre les Chinois, les Italiens ou les Bédouins en faisant de gros calembours, ou des remarques matoises de paysan récemment caserne et qui a pris son parti de servir Mars. Que cette métai:)hore ne vous gène pas : ils ont l'habitude de s'exprimer ainsi ; ils ont une mythologie spéciale, où il est question de ce Mars, d'une certaine c( Vénusse, » et d'un jeune Cupidon de desserte. Ces scènes sont d'un comique terre à terre; il y a des désespoirs de cuisinières abandonnées, des fatuités de cuirassiers volages, des pédautismes de maréchaux des logis faisant la théorie à la chambrée, des gaietés de cour de quartier et de salle de police, qui sont des choses assez amusantes, si l'on ne veut pas trop faire la petite bouche. Les caporaux apportent une telle gravité dans l'exercice de leurs fonctions ; les engagés volontaires ou les conscrits ont une façon si comique de s'écrier : « 0 ma mère, si tu voyais ton fils ! » quand ils se livrent à certains balayages, que le rire vous échappe, un bon gros rire sans malice. Il faut alors pardonner au pauvre Randon la vulgarité de son dessin, en faveur de la dilatation qu'il vous procure.
Celui qui avait chanté les pousse-cailloux et les bobonnes ne pouvait manquer de consacrer à leur lieu de rendez-vous favori, mieux que cela, leur paradis terrestre, le Jardin des Plantes, quelques promenades de son crayon. Il a dessiné les ours et les caniches de la même façon que les fantassius, mais il leur a fait tenir aussi des conversations assez drolatiques. Enfin Randon eut cette qualité, rare dans le groupe que nous étudions, d'avoir une inspiration à lui, et, après tout, ne procéder de personne.
Pauvre Randon ! Pauvres caricaturistes ! Le métier n'est pas toujours aussi gai que les images. Randon mourut pauvre. Je me souviens de l'avoir m, aux derniers temps de sa vie, dans une maisonnette située par delà Asnières, sur une de ces routes lamentablement vides et désertes de la banlieue. Le vieillard avait eu les côtes défoncées par un baquet qui l'avait renversé, alors qu'il se hâtait à pied, pour porter quelques derniers croquis auxquels la vogue n'allait plus. Et rien, je vous jure, n'était poignant comme ce vieux malade grisonnant, dans sa chambre délabrée, mourant tristement, hors de communication avec je Paris qu'il avait tant fait rire.
Et puisque nous sommes sur des questions peu gaies, pourquoi ne donnerionsnous pas aussi, bien que ce soit une digression à l'époque étudiée ici, un souvenir
à un pauvre diable de barbouilleur qui est mort il y a cinq ou six ans déjà, plus lugubrement encore? Il n'avait celui-là aucun esprit, aucun talent; en de grossières enluminures, il faisait passer de populacières platitudes : des couronnements de rosières peu orthodoxes, des zigzags de curés ivres, des ahui ossements de soldats de café-concert. Quelque nul que fût ce Lavrate, il avait du moins imposé sa manière à l'œil du passant; on riait, aux kiosques, de ses naïves turpi- , ^^^>
tudes. Le pauvre bère, un jour de faim, est allé se jeter en Seine, avec, sous son bras, un cahier de dessins qui n'avaient plus trouvé d'éditeur, et quatre ou cinq sous dans sa poche...
Hélas ! l'envers de la caricature, c'est la vie !
Eevenons au Journal amusant. Nous avons encore à placer, parmi les mieux doués et les plus personnels, Léonce Petit (1839-1884), qui raconta les paysans et les bonnes gens de province avec une bonhomie très souriante, un dessin linéaire très juste dans ses simplifications.
L'ennui morne des petites villes, les mesquins incidents devenant matière à commérages sans fin ou à rassemblements jugés séditieux par les autorités, la vie ruminante des villages, avec leur clocher vermoulu, leur auberge primitive; la flânerie des commères sur le pas de leur porte ; de temps en temps le scandale d'un ivrogne ou d'un mendiant ; les efforts surhumains qu'il faut pour sortir un sou du bas de laine ; la dignité fruste du maire ou du commandant des pompiers; les remontrances adressées en vain par le curé bedonnant à de réfractaires polissons; tels sont les sujets où s'est exercée la verve placide de Léonce Petit. Cela ne manque point d'une certaine profondeur philosophique. Dans ces tableaux le paysan n'est point représenté abruti; il est simplement passif.
Puis, dans Léonce Petit, il y a un paysagiste remarquable. Les arbres, sur les promenades tranquilles des petites villes, sont bien caressés par le vent. Les maisons, vues du haut des terrasses, s'arrangent en exactes perspectives. Les rues de village
R AN DON. — ... Je vous en f...iche mon billet, ma tante, que les Chinoi.s qui sont revenus de celle-là n'iront pas le dire à Rome. (Extrait du Journal Amusant.)
ont leur vie morne, constatée à peu de frais, en quelques coups de crayon. Les champs et les haies, enfin, dans leur maigreur laborieuse, disent, à merveille, la vie résignée et le labeur de nos paysans. C'est là que Léonce Petit est inimité encore. Il tenta, parfois avec moins de bonheur, des aquarelles plus serrées, des peintures même. Le métier lui manquait, et c'est plutôt médiocre. Dans ses dessins au trait, en revanche, Léonce Petit aura eu Thonnear d'attirer l'attention des artistes les plus difficiles. Comme succédanés de Léonce Petit et de Randon, nous pourrons citer encore
LÉONCE Petit. — La promenade des Frères. (Journal Amusant.)
Baric, qui fait débiter à des paysans un peu conventionnels des finasseries de jour de foire, et Paul Léonnec, qui s'est adonné aux rusticités gouailleuses des matelots. Et avec Oulevay et Félix Pégamey (celui-ci, esprit ingénieux, artiste voyageur, ayant d'autres travaux à son actif), nous aurons terminé la revue des principaux dessinateurs, présents ou passés, du Journal amusant.
Il nous reste à remonter quelques années pour trouver, dans la deuxième moitié du règne de Napoléon III, divers recueils moins importants, mais non moins caractéristiques. Un des plus intéressants et des plus soignés, le Boulevardy est fondé en 1862 par Etienne Carjat.
Daumier, en froid à ce moment avec le Charuari, y fût largement accueilli, et donna là quelques unes de ses plus belles lithographies, entre autres : La voilà ! ma maison de campagne! JJn bourgeois montrant à ses invités une bicoque efiroyablement nue, au milieu d'une plaine aride et torride ; et : Fic/itirf Épatant/ Sapristi.' des
amateurs en admiration devant le tableau que vient de terminer un peintre.
A côté de Daumier, Darandeau donna quelques bonnes charges; une, les Nuits de M. Baudelaire, était d'une réelle fantaisie : le dernier mot de la mansarde d'un poète désordonné et démoniaque.
A propos de Durandeau, on nous reprocherait de ne pas rappeler que ce caricaturiste fut le premier qui tourna en dérision le militaire borné, bredouillant, toujours furieux, et légèrement gaga, le prototype du trop célèbre Ramollot, en un mot l'offi-
LÉOKCE Petit. — Le retour du pochard. (Journal Amusant.)
cier culotte-de-peau. Peut-être cela ne manquait-il pas d'originalité au début ; mais on a fait depuis un tel abus de scrongnieugnieu! et à.e j v'f d' dans ! que nous ne saurions insister là-dessus.
Enfin, parmi les dessinateurs du Boulevard, il ne faut pas oublier Carjat luimême, dont les grands portraits, caricatures sans malice des célébrités artistiques et littéraires, sont encore intéressants à consulter. Malgré les mérites de son illustration et de sa rédaction (peut-être à cause même de son trop de tenue), le journal ne vécut guère plus d'un an.
Un autre type, fort curieux, du petit journal artistique et primesautier, le Hanneton, paraît en 1802, et bourdonne jusqu'en 1868. Léonce Petit, Gill, Gilbert Martin, Pilotell y crayonnaient; Alexis Bouvier, Eugène Yermersch, Gustave Aimard, Firmin Javel en émaillaient le texte de bons mots ; et, ce n'est pas la moindre curiosité de cette rédaction, on y vit réunis, dans des débuts humoristiques et tant soit
peu cascadeurs, le poète harmonieux et mystique Paul Verlaine et le jîoète bourgeois François Coppée, qui ne songeait guère en ce temps à l'Académie. Le Hanneton brisa ses antennes, un jour d'étourderie, contre une condamnation à quelques centaines de francs d'amende.
La Vie parisienne, tout à fait l'antipode des petits journaux bohèmes et frondeurs, inaugurait en 1863, sous la direction de Marcelin, le monopole des grandes élégances, la littérature de nouvelles retroussées sans que les convenances eussent à s'offenser, les croquis de mœurs vaporeuses autant qu'évaporées ; bref, tout un genre spirituellement énervant :
un nuage de poudre de riz à la cantharide. Marcelin lui donna une tournure tout à fait grand seigneur, et lui donna une impulsion suffisante pour que la Vie parisienne ait i)u vivre jusqu'à ce jour. Le grand succès du recueil, qui sera certainement curieux pour l'étude des mœurs mondaines, fut dans les fines et capiteuses nouvelles des Gustave Droz, des Ludovic Halévy, des Taine. Quant aux dessins, devenus très nettement pornographiques (mais suaves quant aux apparences) à une certaine époque de la troisième république, ils relèvent peu de la caricature. Si ce n'est que leur « distinction »
exagérée est peut-être la caricature des véritables élégances.
On trouve une note plus brutale, plus crâne, plus populaire, dans le journal qui fit la fortune artistique de Gill et dont Gill fit le succès : la Lune, fondée, en 1865, et rebaptisée l'Éclipsé en 1868. Les grandes charges coloriées de première page donnaient à ce journal une physionomie particulière, bien des fois imitée depuis : une tache claire et acide qui i)lacée aux kiosques attirait l'œil et forçait l'attention. Quelques dessinateurs purent se faire remanpier à la Lune ot à F Eclipse dans
Ma KCELiN. — Déjazet dans le rôle de « Monsieur Garât ». (Journal Amusant.)
des conditions pourtant bien ingrates : le voisinage de Gill, et le placement à la quatrième page.
Ce sont, par exemple, Pilotell, Carlo Gripp, Pépin, Anconrt, que l'on peut retrouver dans d'autres journaux du temps, dans le va-et-vient curieux qui se faisait de feuilles mortes à feuilles naissantes. Mais surtout Crafty et Humbert. Crafty, fils de l'universitaire Géruzez, a donné à V Eclipse, et à bien d'autres recueils depuis, de menus croquis : caricatures de courses, de promenades hippiques, en général de toutes les choses de la vie sportive.
Humbert mérite une mention spéciale, ne fût-ce que pour la création du type curieux de Boqidllon, le soldat illettré et sentimental, le paysan à qui l'uniforme a donné du bagont et qui épanche ses impressions sur les hommes et les événements du jour en une orthographe fantaisiste, et des dessins (!) dans le style naïf de ceux qu'il charbonne sur les murs un jour de bordée. Avec cette curieuse conception, purement grotesque, combien nous voici loin du grognard de Charlet ou de Bellangé, des Mllitairiana de Charles Jacque, ou simplement du tourlourou brave et loustic de Cham, relique de l'atelier d'Horace Vernet, ou même du galant et réjoui fantassin de Randon ! Hélas ! Boquillon n'avait pas eu le temps de se faire, au camp de Châlons, une éducation militaire suffisante, et c'est lui, éreinté et abruti par les privations, affublé tant bien que mal d'une tunique de moblot, lui qu'on écrasait par milliers pendant la campagne de France ! Voilà des pensers un peu tristes amenés, en somme, par un gai, car Humbert a déployé, dans ses croquis volontairement informes, une large somme de folichonnerie.
Nous analysons, à la page voisine, le principal dessinateur de la Lune et la verve agressive, gavroche, réellement barricadeuse, d'André Gill. Qu'il suffise de dire que, grâce à lui, V Éclipse avec sa devancière la Lune a été un des recueils les plus vivants et les plus typiques du second empire.
Le dernier à signaler n'est pas non plus médiocrement significatif. En 1867, Jules Vallès fondait la Rue, dont Régamey, Montbard, Pépin, et Gill encore, étaient les principaux illustrateurs. De leurs dessins, il n'y a pas grand'chose à dire ; ils sont la répétition, avec un tirage non soigné, de ce que nous avons pu étudier déjà. Mais ce qui frappe, c'est la tendance brutalement accentuée.
La liste des principaux journaux à images de cette période s'ouvre par le Boulevard et se clôt par la Rue. C'était bien le symbole de ce qui se passait dans la réalité ; des salons bourgeois ou mondains, la caricature allait, aux derniers jours de l'empire, et pendant les sanglants événements de 1870, se ruer sur le trottoir. Le rôle du boulevard était fini : celui de la rue allait commencer.