‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 5 sur 63 · QUELQUES NEZ GRECS · texte numérisé non relu

QUELQUES NEZ GRECS

Il y a eu, naguère, une polémique entre un professeur et un écrivain. Le professeur s'appelait M. Cliassang, l'écrivain était Champfleury. Celui-ci venait de publier ses premières études sur la caricature antique, et le professeur Chassang, considérant que les dieux étaient outragés, avait furieusement remis à sa place le savant non agrégé qui se permettait de dire que les divins Hellènes avaient fait des caricatures. Il le nia, ce jîrofesseur, et invoqua gravement Phidias et Apelle !

Oh ! la bonne sottise de pédant ! Les Grecs, pas caricaturistes ! Ce peuple de fins rieurs, de flâneurs mobiles et frivoles, ces fantaisistes exquis et vivants, qui nous ressemblent, à nous Français, comme deux gouttes d'eau, soit dit sans fatuité ! Pas caricaturistes, ceux qui ont inventé l'épigramme, ceux qui applaudissaient Aristophane, ceux qui, joliment sceptiques, ne laissaient point passer le plus léger défaut sans lui décocher un trait piquant! Mais quelle contrée vit naître plus de caricaturistes et de meilleurs? C'est précisément parce qu'ils avaient, plus que personne, le sens et l'amour du beau qu'ils avaient aussi celui de la laideur caricaturable. L'un ne va pas sans l'autre, et cela est de pure logique. Une caricature réussie est, dans sou genre, un hommage à la beauté : elle la venge !

La littérature grecque est pleine de caricatures ; sa religion en fourmille ; son art nous en présente les j^lus gais et les plus décisifs spécimens.

Homère lui-môme, l'immense et vénérable Homère, n'a pas eu peur de tracer la figure de Thersite, caricature du mauvais soldat, vantard et poltron.

llappelez-vous le héros comique, avec sa tête pointue et toute sa personne mal bâtie. Puis, les larmes qu'il verse, au milieu des huées, lorsqu'il a été récompensé, à coups de trique, de son insolence.

Ainsi le voulut cette alliance suprême de la religion et de la poésie qui nous fait regretter parfois de n'être plus païens. La religion grecque était sereine et souriante ; mais, derrière les grandes et calmes ou terribles diviuités, grouilla une foule innombrable de petits dieux familiers, amusants, prenant leur plaisir à faire

LA GAIETE CHEZ LES GRECS

peur aux gens. Dieux des bois, des champs ou des foyers ; dieux et déesses plus sombres de la mort et des abîmes. Les représentations de ces êtres capricieux furent des combinaisons caricaturales; on les adora pour s'amuser. Silène fut la divine caricature de l'ivresse; les Satyres et les Faunes furent les caricatures de la vie animale, des appétits craintifs qui peuplent les forêts ; Priape, la caricature effrontée de l'amour; les Harpies et les Kères, les caricatures, adoucies et voilées par ce peuple artiste, de la mort elle-même.

Voyez les Satyres, leur inépuisable procession sur les vases grecs. Nous pouvons faire d'eux une complète physiologie. Bouffis de graisse, les muscles lâches et mous, le front dénudé par une vieillesse précoce, la démarche furtive ou fanfaronne, les oreilles pointues et le nez écrasé révélant les instincts bas, cette queue de cheval enfin qui les rattache à l'animalité.

Quelle mine de divertissantes fantaisies pour les dessinateurs !

Quelle série d'intermèdes pour les gens de théâtre ! Le Satyre, dans la comédie grecque, c'est le devancier de certains diables dans les mystères du moyen âge, c'est le clown dans la pantomime anglaise.

Comment le bon M. Chassang aurait-il expliqué l'éinsode comique des Satyres dans VUhjsse du tragique Euripide? Le héros les appelle à son aide pour crever l'œil de Polyphème, Après mûre délibération, ces braves se dérobent, suivant leur habitude.

Gourmands, libertins, peureux, ils sont complets, et si, aux époques raffinées, on les a représentés sous des formes plus gracieuses et plus pures, leur véritable, leur populaire personnalité, c'est la triomi^hante couardise que nous retracent les poteries.

Si nous disons aujourd'hui d'une femme : « C'est une Harpye », on rit, et on la voit d'ici. Tantôt vieille, avec d'aigres vertus intolérantes, des médisances perfides, d'inaltérables mauvaises humeurs ; tantôt jeune et séduisante, mais avec un affreux petit caractère, des griffes toujours prêtes à griffer, et des dents infatigables à mordre, bavarde, redoutable, discordante. Chez les Grecs, les Harpyes se tenaient plus au-dessus de la vie. Elles personnifiaient les tempêtes, les épidémies. Leur souffle contaminait et leur contact souillait. Rapides comme le vent, elles étaient sans cesse portées vers la besogne funeste à accomplir. « Oiseaux à visages de femmes », elles

Groupe de Satj-res.

conservaient encore, clans les images c[u'en traçaient les artistes, de vagues apparences

caricaturales, de cette caricature pour faire peur, dont nous avons parlé. Le dessinateur, qui sur un vase a si bien saisi lenr mouvement furibond, n'a pas omis un seul des traits de la mauvaise femme : le corps décharné et osseux, les mains crocliues, le grand nez « en lame de couteau », le sourire faux, l'œil fixe et comme injecté de bile, la pâleur cj[ue l'on deviuc, tout enfin de ce qui doit nous mettre en garde contre ces horribles divinités.

Si nous poursuivions notre revue de toutes les conceptions, comiques ou fantastiques, dont est tissue la mythologie grecque, depuis le Satyre jusqu'à la Gorgone, nous aurions bien d'autres types à faire défiler. Qu'il suffise d'en avoir mis deux des principaux en relief. D'ailleurs nous avons meilleure pâture : nous avons des caricatures des grands dieux eux-mêmes. Jupiter est ridiculisé comme un simple monarque constitutionnel, et le glorieux Phœbus-Apollon n'est pas sauvé des plaisanteries par tout l'éclat de ses rayons. C'est à croire que le respect n"a jamais eu, eu aucun coin de la terre ou de la pensée, un domaine où il soit maître absolu.

Oui, à côté des grotesques voulus de la religion anti- ({uc,il y eut aussi des parodies des divinités sérieuses, des charges dont leurs exploits où leurs faiblesses fournirent le canevas et qui ne le cèdent pas en exubérance bouffonne à notre moderne Belle Hélène. Pauvre « Belle Hélène », d'ailleurs ! combien i)cu nouvelle, même quand elle fut jouée pour la première fois aux Variétés! La seule musiquette d'Oftenbach en

-^ . J^ lù oi: /S c/e/

Haipye enlevant une âme.

Ilarpyes

LA GAIETE CHEZ LES GRECS

Gorgonéiou.

Antéfixe en terre cuite peinte, trouvée

à l'acropole d'Athènes.

faisait la fausse jeunesse. Tout le reste avait été ressassé de peuple en peuple, et il est plus que certain que la première parodie de V Iliade fut contemporaine de V Iliade elle-même.

Jupiter va rendre visite à Alcmèue, nous raconte un vase antique. Ce n'est plus le dieu redoutable, armé de foudres, au noir sourcil et à la noire chevelure, mais Lien un galantin ridicule, qui doit, pour gravir la fenêtre de sa bien-aimée, emprunter le secours d'une éclielle. Encore Alcmène n'est-elle pas si facilement accessible, et le divin amoureux est obligé de lui présenter quelques pièces d'or. Une sorte de Mercure, valet de comédie, accompagne le roi des dieux, une torche à la main. Ainsi les grands romans et les poétiques légendes étaient travestis par de malins frondeurs. Il est dans la nature de l'homme de se moquer même de ce qu'il respecte ; sachons-lui gré quand il le fait avec esprit.

Un autre vase, bien connu, et bien souvent cité par les érudits de la caricature, s'attaque à Apollon. Le dieu de la poésie est représenté arrivant à Delphes. Un cortège grotesque l'accompagne. On pense bien que la malice des caricaturistes ne dut pas se borner à ces deux seules plaisanteries, et

que tout l'Olympe y passa.

Sans doute, les charmantes fictions de la mythologie grecque n'ont pas été atteintes par les plaisanteries, et elles sont j)arvenues radieuses jusqu'à nous malgré les figures comiques des potiers. Mais j'imagine que Socrate, et pe:'.t-être Platon lui-même, ne purent parfois réprimer un sourire quand, au cours de leurs promenades rêveuses, ils rencontraient ces vases plaisants aux devantures des boutiques.

Laissons donc maintenant les dieux et les héros châtier, s'ils le peuvent, les irrévérencieux, et descendons tout simplement dans la vie. C'est là que le génie comique éclate et pétille. Pour la plus grande joie des badauds athéniens et autres

Parodie de l'apothéose d'Hercule sur un vase peint.

Combat de Pyginées et de grues sur le vase François.

(nous disons les Athéniens, parce que ceux-ci étaient les badauds par excellence), mille bateleurs, cent peintres ou modeleurs, vingt auteurs dramatiques conçoivent chaque

jour les images ou les scènes les plus gaies. Aristoi^hane, le plus grand de tous, du moins de ceux dont l'œuvre ait été conservée, s'attaque à tous les ridicules, met « sur les planches » les puissants du jour, bafoue ses contemporains entre deux envolées lyriques.

Parmi les peintres satiriques, il en est un seul dont le nom nous ait été transmis, c'est le caricaturiste Pauson. Quel dommage que rien, pas un trait ne subsiste d'après lequel on puisse juger de ce précurseur d'Hogarth et de Daumier! Les gens graves le haïssaient et le vouaient à l'exécration publique. Les membres de l'Institut du temps, sous le nom d'Apelles ou de Zeuxis, le traitaient de barbouilleur. Enfin, pour que le succès fût plus grand et la situation plus piquante, Aristophane lui-même, de qui

Pauson avait fait la charge^ lui renvoyait en plein théâtre quelques amères plaisanteries ! Chose comique, n'est-ce pas, que ces deux augures à rebours, ne pouvant se regarder, non sans rire, mais sans se décocher quelque épigramme, rythmée ou dessinée? Les gens d'esprit ont de ces susceptibilités ; ils ne goûtent jamais les bons mots les uns des autres.

Pauson dut trouver ample matière dans les mœurs et dans les manies de ses contemporains. Cette société avait, comme la nôtre, ses prétentions et ses vices; ses rues étaient bondées de naïfs, de roués, de coquettes, de fats, d'ambitieux et de coquins. Il nous en reste de précieux témoignages dans l'innombrable série des petites terres cuites de Tanagra et de Myrrhina. Cela marche, rit, babille, vit et respire de la façon la plus naturelle et la plus spirituelle du monde. Allez au Louvre, je vous on prie, au

Uu savant homme, figurine grecque (Louvre).

Deuxième « savant homme ».

(Louvre.)

LA GAIETÉ CHEZ LES GRECS

vieilleries

Premier nez (Louvre).

Deuxième nez (Louvre).

musée Campana ; ne vous dites point d'avance qne ce sont des

archéologiques. Vous passerez quelques minutes

exquises.

Vous verrez des femmes, sœurs de nos Parisiennes, surveillant leur traîne avec des mines gentilles, jouant de l'éventail et de la prunelle; des philosophes et des prêtres, bouffis d'importance sous leur barbe et dans leur manteau. Tous ces joujoux de quatre sous sont de petites merveilles d'art ; ils reconstituent à perte de vue toute une race rieuse, ne craignant pas, dans ses moments

de gaieté , de pousser jusqu'à la plus dévergondée cocasserie. Il est une vitrine surtout que l'on vous recommandera. Elle contient une collection de petites têtes agrémentées de nez formidables, auprès desquels le nez de feu Hyacinthe, du Palais-Royal, était un simple enfantillage. Nez aquilins, nez solennels, nez monstrueux, qui détruisent singulièrement la légende du « nez grec ».

Du reste, l'appendice semble avoir excité chez les Grecs une particulière fascination hilare. U Anthologie contient

des épigrammes que l'on ne peut résister au plaisir de cueillir :

« La maison de Léogène brûlait ; lui, de sa fenêtre,

cherchait à s'échapper à l'aide de cordes ; il ne pouvait en venir à bout ; enfin il aperçut le nez d'Antimachus, il y posa une échelle et s'enfuit. »

Une autre : « Proclus ne peut pas moucher son nez avec sa main, car il a la main plus courte que le nez, et quand^il éternue, il ne dit pas : <i Que Jujjiter me garde ! » 11 ne s'entend pas éternuer, car sou nez est trop loin de sou oreille. »

Et encore une dernière sur la trompe humaine : <i Mets ton nez devant le soleil, et tu auras ainsi un cadran solaire qui te dira l'heure à tout moment du jour, y>

n ^ ' 1 1 T /. , , -1 Cinquième nez (Louvre).

uavroclie, mon ami, tu peux saluer des irèresames dans ces gamins du temps de Périclès. Avant toi, vois-tu, un pif réussi leur a arraché des

Troisième nez (Louvre).

Quatrième nez (Louvre).

ma

éclats de rire et des chansons, avant toi ils ont murmuré aux oreilles de promeneurs respectables :

Ail! quel nez!

Ali ! quel nez!

Tout Tmoncle en est étonné!

Ce refrain n'a pas grande couleur antique, disent les gens à courte vue. Allons

donc! Poésie lyrique ou scie de café- concert, c'est sur des faits vieux comme le monde que l'on fait des chants nouveaux.

Signalons encore, entre mille exemples, ce Midas du musée du Louvre, une des plus admirables charges qu'on ait jamais faites de la rhétorique, puis ce petit marchand forain pris au hasard. Tout est sobrement mais fortement comique en ce dernier, depuis sa tête pointue, son cri professionnel, jusqu'à ses bras trop gros et ses jambes trop maigres. Camelot d'antan, marchand de nougats ou de brioches, il est une des jilus jolies caricatures du menu commerce des rues : « Chauds !

les petits pâtés ! »

Je l'estime, ce brave homme, et je le remercie de tout cœur du témoignage

qu'il vient apporter, à travers les siècles, que le Grec était plus amusant dans les rues

d'Athènes que dans les chaires des Facultés de France.

Midas (Louvre)-

Marchand forain.

LES RIEURS DE ROME ET DE L'ETRURIE

Page 1