CARICATURES DE JÉSUS-CHRIST
Cicéron a encore fait uu calembour ! Il est incorrigible, cet homme I C'est une façon de Tillancourt, avec l'éloquence eu plus. Ils n'étaieiit pas toujours excellents, les calembours de Cicéron ; il en est un sur la sauce de cochon et la justice de Verres, qui nous a toujours semblé un peu épais. Enfin, on fait ce qu'on peut ; il faut pardonner à Cicéron en faveur de l'intention, et surtout parce que sa manie de jeux de mots prouve encore le goût des Romains pour le rire. Un peuple qui cultive le calembour cultive fatalement la caricature ; et nous verrons plus loin un exemple remarquable de la rareté de caricatures risibles, dans l'art, accompagnant la rareté des jeux da mots, dans la langue.
Ainsi, malgré son esprit grave, positif, cette race a sacrifié aussi à la caricature. Elle n'a même pas, si pratique qu'elle fût, été l'ennemie d'un certain fantastique. Les plus anciennes populations de l'Italie nous ont laissé quelques monuments de la caricature du genre noir. Par exemple, cette peinture de Cornéto représentant Thésée et Pirithoûs aux enfers. Les deux aventuriers, venus pour enlever Proserpine, sont traités de façon sérieuse, mais derrière eux un démon, Tuculcha, cherche à leur faire bien peur. Avec ses ailes, son bec de perroquet, sa chevelure liérissée, il est un précurseur lointain des diables grotesques que nous retrouverons au moyen âge. De même, sur un vase étrusque les adieux d'Admète et d'Alceste sont troublés par deux personnages assez laids, caricatures d'enfer.
Suivre les évolutions de l'art burlesque à travers l'histoire de Rome serait chose bien spéciale, et peut-être sans attrait. Que servirait de procéder à une énumération de pierres gravées, de figurines, de vases et autres tessons dont les membres de l'Académie des Inscriptions pourraient faire un bien meilleur profit? D'ailleurs la verve comique des Romains est moins franche et moins séduisante que celle des Grecs ; de plus elle en est souvent une inintelligente copie.
Elle est trop appuyée pour être drôle. C'est surtout dans le théâtre qu'il faut
Thésée et Pirithoiis aux enfers.
eu trouver les écliantillous les ]Ans relevés, et cela sort de notre cadre. Donc, aux lettrés le plaisir de s'esclaffer aux comédies de Térence et de Plante ; an i^opulaire
la grosse hilarité aux représentations de Polichinelle et d' Arlequin.
Arlequin ? Polichinelle ? Mais oui ; seulement alors ils s'appellent Pajjpus et Maccus. Encore un regret, que l'on n'aie pas pu arracher au temps, pour les placer dans quelque musée, une on deux de ces marionnettes; Guignol, c'est une caricature en bois et en chiffons, à l'usage des grands et des petits enfants. Ce Maccus, d'ajjrès les descriptions, avait, lui aussi, un grand nez, une bosse, de l'effronterie plein celui-là, et des malices plein celle-ci. Mais, réduits aux conjectures, quant an reste, il faut nous contenter de ces insuffisantes indications.
Quant à la caricature iDolitique, on devine qu'elle n'était point aisée sous cette république autoritaire. Aussi n'en trouvons-nous guère de traces.
Un spécimen peut être signalé, sous le règne des empereurs. Le musée de Dijon possède une statuette de Caracalla, traitée en charge, montrant le
despote sous la figure d'un marchand de gâteaux. Juvénal interprété par Dantan jeune. Tout cela n'est guère abondant au point de vue documentaire. En revanche
nous pouvons, si nous laissons Rome, faire une riche moisson à Herculanum et à Pompéï. C'est là que, sous des aspects infiniment variés, se montre avec abandon l'esprit caricatural des artistes gréco-romains. Dans ces cités si longtemps ensevelies, tout s'est conservé avec d'inquiétantes apparences de vie, tout, même la chose la plus volatile, la gaieté ! Les parois des maisons et les murs des rues sont couverts de vives peintures ou d'inscriptions sans gêne. Celles-ci peuvent être considérées comme cette caricature inconsciente et rudimcntaire innée en tout homme du peuple (jui a sous la main un bout de charbon, et devant lui une muraille. C'est bien dommage qu'on
Admède et Alceste.
Un portraitiste (Pompéï.)
LES RIEURS DE ROME ET DE L'ETRURIE. 1
ne puisse pas, sans s'exposer à de trop mauvaises rencontres, con.^ulter k littérature murale. Pour notre compte, nous avons rêvé bien souvent, et peut-être ferons-nous cette étude un jour, de montrer la drôlerie communicative de cet esprit des passants. Pour les peintures décoratives, elles sont ravissantes d'e i.joueraent dans l'idée, de finesse dans l'exécution. Il est certains motifs qu'elles afiectionnent : au premier rang, la vie, les mœurs, les occupations des Pygmées. Nous les retrouvons, ces diminutifs humains, dans toutes les situations et dans toutes les attitudes ima^i-
Pygmées combattant.
nables. Ce sont comme des génies familiers dont on aime à voir l'image répétée. Ils font penser, avec les besognes où ils s'affairent, aux nains complaisants que nous dépeint le bon La Fontaine :
Il est, au Mogol, des follets Qui font ofifice de valets.
Ces petits « jean-bout-d'liommes », aurait dit notre illustre contemporain Boquillon, combattent, font la cuisine, pèchent à la ligne, jouent aux jeux innocents et autres, cultivent même la musique et la peinture. Il est une scène de Pyo:mées amusante au possible, qui représente un atelier de peintre. Avec quelle ardeur le petit artiste fait le portrait de son petit modèle, entouré de petits amateurs, d'élèves et de curieux ! Toutes ces scènes sont traitées en pure caricature, très franche, très verveuse et très drolatique.
Les objets les plus humbles, les plus usuels, témoignent de cet ample besoin de rire. Les poétiques légendes sont travesties jusque sur les lampes des ménagères. Voici un de ces ustensiles qui présente en charge V Enlèvement de Ganimcde. Le bel adolescent est affligé d'une paire de mains qu'en argot faubourien on nommerait des battoirs.
Parodie de l'enlèvement
de Ganymède.
(Lampe du Louvre).
Encore les légendes auxquelles on manque de respect ! Du moins la précédente peut-elle passer : elle voient de la Grèce, et l'Italien a une certaine ironie à l'égard
des importations de son vaincu. Mais voici qui est plus grave : une légende nationale, par excellence, l'épopée du fondateur de l'Etat latin, le pieux Enée, est outrageusement bafouée. Le héros troyen, regardez-le, il est bien arrangé ! Il fuit de toute la vitesse de ses jambes, ou plutôt de ses pattes. Il porte son père Anchise et traîne son petit Ascagne, comme le veut le poème de Virgile, mais les trois personnages sont de simples mâtins. Ces caniches héroïques n'ont plus aucun prestige; le \4eux, gravement juché sur l'épaule de son âls, se prélasse avec des airs de dignité ; quant au gamin, il trottine, comme il peut, faisant quatre pas pour un, et poussant des ouah ! ouah ! à fendre l'âme ; et il n'a qu'une peur, sans doute, c'est de perdre son joujou. Et voilà l'envers de la gloire poétique î
Eh bien, ils étaient très amusants, ces gaillards-là ; tout ce que nous savons d'eux nous les fait connaître comme de bons compagnons, et c'est grand dommage que des gens aussi gais aient un beau jour trouvé une mort aussi affreuse. Ils avaient tellement le sens de la blague, il n'y a pas d'autre mot, qu'ils accueillaient toutes les légendes, indigènes ou étrangères, la bouche fendue d'un rire copieux. Imaginerait-on jamais que la légende du jugement de Salomon était venue jusqu'à eux, et qu'ils en avaient fait leur ébaudissement ? Regardez l'amusante peinture pompéienne. Ah ! mon pauvre Daumier ! ah ! braves fantaisistes du Charivari et du Journal amusant , vous avez été rudement devancés, voyez-vous ! Que pensez-vous de ce Salomon à l'air abruti et de son assesseur pommadé ? Et de cette mère qui ouvre une bouche démesurée en levant ses bras maigres dans un geste de tragédienne des Bouffes-du-Nord ? Et ces guerriers d'opérette, sont-ils inférieurs aux deux gendarmes de Genùïicvc de Brabant ?
Enfin, le trait horriblement bouffon de Tenfaut qui va être tranché par un troisième soldat, à l'aide d'un hachoir, sur une table de cuisine, comme un simple cochon de lait ! Cela, avouez-le, est de la meilleure caricature, sinon comme exécution, du moins comme arrangement. Et savez-vous une idée affreuse qui nous vient? C'est qu'il y en eut comme cela dans toutes les villes disparues, qu'elles fussent égyptiennes, assyriennes, grecques, étrusques ou romaines. Seulement, de par les jeux
Parodie de la fuite d'Euec.
(Herculanum.)
LES RIEURS DE ROME ET DE L'ETRURIE
Parodie du jugement de Salomon. (Peinture de Pompéi.)
du hasard et du volcan, il se trouve que Pompeï a conservé des documents i)lus intacts et plus frais. Voilà tout. Mais on a ri, toujours et de tout, vous entendez bien. On a ri des choses les plus dangereuses, les plus vénérées, les plus touchantes parfois. Il faut bien que nous disions aussi à la caricature ses petites vérités. Elle n'est pas fille à s'en fâcher.
Nous disions un mot tout à l'heure des caricatures populaires sous la forme quasi enfantine d'un gribouillage de muraille. C'est par une de celles-là que nous finirons notre esquisse de la caricature gréco-romaine. Un homme à tête d'âne est attaché à une croix. Un autre est au pied de l'instrument de supplice dans une attitude pleine de déférence. Cet âne crucifié, c'est Jésus-Christ, et l'autre
personnage, c'est quelque prosélyte de la nouvelle secte, un chrétien, Alexamenos, fervent obscur dont nous ne savons pas autre chose. Le naïf caricaturiste a grifibnné, pour qu'on ne s'y méprenne pas : « Alexamenos adore sou Dieu ».
Si grossièrement exécutée que soit cette œuvre, elle n'en est pas moins un vénérable document dans l'histoire caricaturale. Que les chrétiens zélés ne s'ofi'usquent pas plus de cette parodie, que les admirateurs de Virgile de la grotesque fuite d'Enée. Il faut pardonner à la « charge ; » et se bien convaincre qu'elle ne donne tous ses effets que si on lui passe tous ses caprices. Quand elle va trop loin, c'est à ses dépens, la plus grande punition pour elle étant de rater le but î Pour le reste, il est assez dans ses habitudes de s'en prendre aux puissances branlantes, aux poètes qui ont eu trop de succès, et aux religions naissantes.
L'âne crucifié. (Pompéï).