‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 51 sur 63 · GREVIN ET LA FEMME D'HIER · texte numérisé non relu

GREVIN ET LA FEMME D'HIER

après la guerre, il est en possession de son outil ; il campe prestement ses gamines vicieuses, ses gommeux abrutis, ses Parisiennes froufroutantes. Le dessin est jeté comme le mot qui l'accompagne, et le mot fait image.

Ou peut contester la vérité de ses paysans, malgré leur jargon amusant ; on peut aussi dire qu'il n'a vu la vie bourgeoise qu'un peu à travers l'ancien répertoire du Palais-Royal : ses papas ayant le gilet de Geoffroy ou de Lhéritier, ses mamans la carrure de la mère Thierret, ses ingénues, l'absence d'ingénuité des ingénues.

Un paysan , un troupier, une pipelette ont, ni plus ni moins qu'une étoile de féerie, cette taille sanglée, ce pied trop petit pour lequel Grévin a une incorrigible tendresse. Il est très gêné quand il serait nécessaire de ne pas faire élégant ; aussi la laideur de ses personnages masculins estelle très superficielle, toute de convention et jamais observée. Ils ont juste autant d'expression et de naturel qu'un chanteur de café -concert.

Il est juste, d'ailleurs, de remarquer que ce goût spécial du fac-

A. Grévin.

— Tu en aimes un autre, tu en aimes un autre ; hé I qui est-ce qui n'en aime pas un autre ? Tout le monde en aime un autre ; moi aussi, pardine ! j'en aimais un autre... mais dans mes moments perdus.

(Extrait du Journal Amusant.)

tice, a remarquablement servi Grévin lorsqu'il a réellement travaillé pour le théâtre : il a été un costumier ou plutôt un déshabilleur remarquable.

Nous réservons donc toute indulgence pour ses types de femmes, avec les chiffons de quatre sous qui enveloppent leurs corps à surprises. Comment d'ailleurs nous montrer sévères pour cette jietite grue? Pourvu qu'elle ait des mines drôlettes, des tortillements souples, nous la tenons quitte du reste, enchantés quand pardessus le marché elle a une apparence d'esprit. Or, ce qui lui tient lieu d'esprit, c'est qu'elle est d'une voyouterie incomparable.

Et voilà le mot qui résume le meilleur de la philosophie de Gréviu : c'est qu'il est adonné à l'observation de cette particulière contorsion de l'esprit, la coyouterie, pour en extraire le maximum de piquant et de gaieté. Donnons-nous l'amusement de faire un choix sommaire, dans ces dialogues eu trois lignes, puisons un peu dans les diverses catégories, et alors nous aurons presque tout notre Gréviu en raccourci. D'abord, il y a toute une série sous des titres nombreux, de balivernes expressives, de rien-du-tout très amusants, qui seraient des casse -têtes pour les étrangers ignorants des finesses de la langue verte. Grévin fait en ce genre d'incessantes trouvailles.

Ce sera, par exemple, ce machiniste qui interpelle une figurante :

« Ben non, là! voyons Loïse, sans blague, la main su l'cceur, dismoi francheynent cl' quoi quH'as envie pour tes étrennes... que j te V souhaite! » Toute la cordialité ironique de l'ouvrier parisien est dans cette plaisanterie, de même que toute Timportauce insolente du camelot est dans cette réponse d'un marchand de chiens à deux petites dames qui marchandent un épagneul : >ï Voyons, c'cst'i cent sous? — Cent sous! voulez-vous m' eii faire? f vous les prends tous, moi, à c' prix là? » Que dites-vous de ce « Voulez-vous m'en faire? »

Pourtant, ses personnages ont parfois le sentiment des convenances les plus strictes : témoin ce discours d'un mari courroucé, un jour de mi-carême, à uu déguisé trop entreprenant : « Oui, jeune homme, je vous l'dis et je ne crains pas de vous le r'dire : on peut très bien présenter ses civilités d une dame sans lui prendre ses estomacs/ »

A. Gré VIN.

— Tiens! ne me parle pas de lui, je ne peux pas le souffrir, même en peinture !

— Cependant, s'il t'ofFrait de t'épouser? ' — Ça, c'est autre chose.

(Extrait du Joiinial Awiisant.)

GREVIN ET LA FEMME D'HIEIt.

Avant de recueillir quelques mots de femmes, il n'est pas mauvais de faire remarquer que chez Grévin l'eufance est plus que terrible. Les fillettes n'ont déjà plus rien à apjjrendre sur l'art de tortiller leur pouf, de se dresser sur leurs petites jambes cambrées, de faire toutes les manières des grandes personnes. Et d'un cynisme avec cela, sachant déjà le fin fond de la vie ; cette gamine dit franchement son fait à un vieil ami trop prodigue de caresses : « Il est bon, celui-là, Cvou.s apporte jamais rien et ifaat toujours qu'on l'embrasse pour. » Dans un compartiment, une petite délurée répond pour sa mère : « Est-ce que la fumée n'incommode pas madame ?

— Oh, non, monsieur, maman fume. »

Si les enfants sont modernes, leurs bonnes ne le sont pas moins. Grévin en a crayonné de bien amusantes, que l'on ne pourrait j)as inventer.

Une grande, plate, guindée, flegmatique.

(( Ci'lestiiine ! — Voilà, 7nadame , voilà. — Vous 7ie 2iOurriez p)as aller plus vite ? — Madame veut z'une bonne qui n'court j>?as. »

Une physionomiste et philosophe : « V'nu jyersonne, pendant mon absence? — Pardon, v'nu un m'sieu. — Vieux, jeune? — Oh! entre les deux; un homme qui vous p?'end le me?iton. » Une autre enfin d'une ingénuité assez particulière : c( Peste! dit un visiteur à un peintre, vous faites comyne cela le troupier de chic ! — Ma bonne est assez ferrée sur l'uniforme; je la consulte quelquefois. Victoire! combien de boutons par devant, un militaire? — Au pantalon ou à la tunique? »

Quant aux femmes dont on s'amuse, c'est par milliers qu'il faudrait citer les traits de leur diplomatie, leurs roueries, leurs impertinences qui interloquent et dé-

A. Grévin.

— Ne venez-vous pas de me dire que vous alliez être père? Père de qui? père de quoi ? père d'un garçon ? père d'une fille ?

— Ah ! dame ! monsieur....

— Oh! j'vous r'connais bien là: n' sachant jamais c'que vous faites!

(Extrait du Journal Amusant.)

sarment, et parfois, qui le croirait? leurs cris du cœur. Dans une explication animée, quand elles se sentent dans leur tort absolu, elles vous auront de ces réponses : « Cej)enda7ît, tu me l'avais juré. — Pas sur les cendres de ma mère! » Qu'est-ce que vous voulez opposer à cela? Elles ont toujours dans ce genre des trésors de prévoyance. Cette mi-

gnonne petite drôlesse qui monte son escalier, très absorbée dans la lecture d'une lettre :

« Ma bonne petite, forcé de céder aux exigences de ma famille^ c'est le cœur brisé que je me décide à t' écrire ces quelques lignes; oubliemoi.... — Ah! beUj mais elle est gentille sa famille, et si c pendant j n'avais eu que celuilà! i>

Il faudrait encore parler des mères, qui sont extraordinaires , parfois d'un réalisme bien plus cru, bien plus saisissant que madame Cardinal elle-même. Il faudrait aussi faire quelques excursions tlans certains de ces salons bourgeois dont nous parlions, un peu façon Palais - Royal , mais bien amusants tout de même ; nous y entendrions de ces raisonnements de père : (f Cinquante mille francs de dot! ! ! Pristi ! comme vous y allez, jeune honijne... Deux mille cinq cents francs de dot à cinq! ! ! Mais, cher monsieur, chez moi ma fille ne me coûte pas ça! »

Nous préférons montrer par un ou deux exemples, pour finir, le genre de profondeur très spécial auquel atteint parfois le sourire imiilacablemcnt sceptique de Grévin. Ce sera cette scène de bal masqué, envers du monde où l'on s'amuse. « Kh bien, dis donc, toi, crie un huissier à une allumeuse, est-ce que tu crois qu'on te do7ine

— Vot' fille ! voulez-vous la Eh ben, a' s'ra jamais sérieuse I

— Ah ! dites-z-y donc !

Grévin.

lavoir, à moi, mon opignon su' vof fille?

(Extrait du Journal Amusant.)

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