UN FLAMAND, FELICIEN ROPS
quête des cœurs et ingurgite des fortunes. Puis aussi le sceptique, le froid analyste à monocle, qui peut très bien passer pour une incarnation de Satan ; mais tous, tant que nous sommes, à ce compte nous pourrions bien avoir le pied un peu fourchu.
Toutes les conceptions graphiques où Rops a rendu cette idée dégagent (entre autres l'illustration superbe des Diaboliques de Barbey d'Aurevilly) une sorte de halo de glace et de mort.
Quelques mots encore sur les procédés, M. Roj^s a surtout adopté la pointe sèche et le vernis mou ; la première qui rend les délicatesses avec une légèreté sans pareille ; le second, dont il tire des effets brouillés, des tonalités lugubres, des atmosphères saturées d'iiumidité malsaine. Il a aussi donné quelques lithographies remarquables. Enfin, dans le genre purement caricatural, il faudra rappeler qu'il fonda divers journaux satiriques, entre autres V Uylenspiegel ; qu'il illustra de frontispices gravés maints ouvrages qu'il est bien inutile de rappeler aux collectionneurs et de signaler aux autres ; enfin qu'il éparpilla des charges [A toi, Cabanelf) et de bons croquis bouffons finement étudiés et récapitulés dans la revoie VArt et l'Idée, j)ar M. Octave Uzanne.
C'est Eops qui, un des premiers, comme on le verra par la série de croquis bouffons illustrant ce chapitre, fit des parodies dessinées des salons de peinture. M. Rops est un causeur séduisant, un lettré de race ; sa très fine tête raconte expressivement l'ironie et la hauteur, et juste autant de malveillance qu'il en faut pour n'être pas dupe de son temps.
ADOLPHE WILLETTE
AVillctto a curieusement défini, an lendemain d'une période électorale particulièrement animée, la distinction de plus en plus tranchée qui s'est établie, dans la caricature moderne, entre le banal placard, la grosse charge politique, bâclée sans conviction, au hasard de l'actualité, et le dessin humoristique, vraiment inventé et délicat, où de véritables artistes ont pris le rire pour déguisement de leur émotion, ou pour véhicule de leurs ironies et de leurs colères.
Dans son journal le Pierrot, Willette écrivait ceci : « Ouf! enfin! ça y est! c'est fini î Pierrot, en sa qualité de rapin, ne s'intéressait guère qu'à la couleur des affiches ; mais ce qui le faisait enrager, c'était de voir, dans les kiosques à journaux, l'avalanche de saletés barbouillées de siroj) de groseilles sous laquelle disparaissaient les dessins de Forain, Heidbrinck, Pille, Lunel, et du Pierrot. Telle une bouse de vache tombant sur une tonfle de violettes. »
C'était vif, mais il faut reconnaître que la scission s'est faite à peu près complètement entre la fantaisie sur des thèmes de mœurs ou de rêve, et la satire courante nourrie (exclusivement — et mal nourrie — de jwlitique. Cette dernière semble d'ailleurs un genre fini, provisoirement tout au moins, une formule à l'agonie. C'est i\ elle qu'est plutôt restée l'appellation de caricature. Le malheur est que, pour 1 autre, on n'a pas trouvé de nom satisfaisant. Nous nous eu passerons, après tout, et nous nous contenterons de garder toute notre sympathie pour ce qui est, à notre gré, la véritable caricature, la caricature d'essence supérieure, c'est-à-dire le dessin qui fait rire avec art.
"Willette est, en ce genre, un des plus importants, des plus originaux et des plus exquis. Nous citions à l'instant son journal le Pierrot, dont la collection sera considérée j)lus tard comme un des plus précieux miroirs des nerfs de ce siècle finissant. Là, Willette se trouve avec tous ses enthousiasmes, ses colères et ses soudaines gaietés d'enfant, en un mot, avec ce mélange de vibration et de gaminerie qui lui fait, dans l'art contemi>orain, une i)hysionomie très attrayante.
A la ])remière page, généralement, se trouvait un beau grand dessin de facture
ADOLPHE WILLETTE
toi
soignée, présentant une fine et ingénieuse allégorie de l'événement saillant de la semaine, de l'idée généreuse qui était dans l'air, la protestation d'actualité contre quelque volumineuse sottise, ou quelque crime d'accaparement et d'oppression.
On tournait le feuillet, et crac ! c'était sur la pantomime que le rideau se rele-
WiLLETTE. — Les cerises (?).
vait. En croquis d'apparence sommaire et enfantine, mais dans lesquels l'œil artiste trouvait quantité de malices sous-entendues, et l'affirmation, pas si complètement dissimulée, d'une science très réelle, qui fait la bête, pour s'amuser, en ces croquis se suivant comme les tableaux précipités d'une scène de marionnettes, le dessinateur s'éjouissait de tout et de rien: un attendrissement comique sur lui-même, une mouche qui passait ce jour-là, ou un imbécile ; une pichenette à donner & un grotesque, qni
ne valait pas les honneurs d'une satire en règle ; une fantaisie tout inattendue sur telle grosse niaiserie acclamée qui faisait courir les badauds ; mille choses enfin qui,
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Willette. — L'âge d'or.
faites pour sa propre joie, étaient les petits bénéfices de l'artiste, entre deux pénibles cou])s de collier.
Sou œuvre est considérable déjà, non seiilemeiit par la signification et la portée, mais encore, en dépit des légendes qui tendraient à le représenter comme paresseux, par l'étendue et la variété. Si l'on se reporte à tous les dessins qu'il a publiés dans