‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 60 sur 63 · WILLETTE · texte numérisé non relu

WILLETTE

V'i. A LE ChûLÉUA

divers journaux et dans le sien propre, aux livres qu'il a illustrés, aux peintures et aux lithographies qu'il a exécutées, on conviendra que ce n'est pas une affirmation de complaisance.

Ce catalogue, nous le publierons un jour avec une étude plus développée sur

l'artiste et son œuvre, car

sa

ici, il ne peut être question que d'une sommaire nomenclature et d'une rapide esquisse.

Les premiers dessins de Willette parurent dans la France illustrée, la Jeune Garde, le Triboulet, la Grosse Caisse. Mais c'est sa série d'histoires sans paroles, sur les tristesses, les joies les amours et les rêves du « Pauvre Pierrot ! » qui, au Chat noir, attirèrent sur lui l'attention des raffinés, et en même temps, par leur émotion simple et neuve, charmèrent le grand public. Il donna aussi, dans les premières années, quelques dessins au Panurge, au Petit national, au Père Duchêne. Dans les œuvres de début, il s'en faut que tout soit d'une égale valeur ; même dans certaines pages où s'affirmait déjà son amour de la grâce mutine, il n'était pas arrivé encore à cette supérieure élégance, à cette sensualité spiritualiste , qui sont les caractères de son dessin et de son inspiration. Mais dans Pautre Pierrot, pourtant, que de trouvailles, que de philosophie gouailleuse et résignée!

Après sa collaboration au Chat noir (et il faudrait

se garder d'omettre, bien qu'elles sortent de notre sujet,

ses belles peintures décoratives, le Parce Domine, etc. ; sa

verrière du Veau d'or, un des rares vitraux significatifs que

ce temps ait jjroduits; enfin, les peintures de l'auberge

du Clou, qui se rattachent à la même époque).

Willette illustra le Courrier Français. Il y chanta gaiement les événements, y

célébra le vin, railla les sots ; mais aussi rêva de belles pages de charité, d'amour

et de colère. {Le Mauvais larron, le Lys coupé, l'Irlande!)

Puis on le vit, pour un temps trop court, son propre maître. Le Pierrot dura peu, guère i)lus d'une année. Ce fut un réel malheur pour l'art et, quelles que soient les causes qui s'acharnent à accabler un pareil artiste, on doit dire qu'elles sont crimi-

WlLLETTE. — Le mariage de la fille de Rothschild.

ADOLPHE WILLETTE. 30Ô

nelles. Pourtant, une dernière tentative, deux numéros isolés, permirent à 'Willette

Cy'vitf^^ <A v<hv tôt- ^tte- S ioUv^ • ■

Willette. — Un dessin du rire Duchcne.

de s'affirmer ]itliograi)he de premier ordre, après le coup d'essai de latiiclie de l'Enfant 'prodigue, qui avait été un coup de maître. Il est rentré depuis quelcpie

temps an Courrier français, en attendant, ce que souhaitent tous ses amis, que le Pierrot renaisse définitivement de ses cendres.

Parmi les livres qu'il a illustrés, il faudra citer les jolies plaquettes les Pierrots, Giboulées d'amnl, le Petit chaperon bleu, de Mélandri ; le roman des Sœurs Hédouin, l)ar le même, avec une suite de bien plaisantes lithographies ; les Nuits de Paris, de Rodolphe Darzens ; Farandole de jnerrots et Dans un vitrail, de Vitta; la Partition

de V Enfant prodigue , une de ses plus belles et plus importantes séries ; les mélodies de Paul Delmet ; la Sœur de Pierrot, par l'auteur du présent essai ; les catalogues de l'exposition de la lithographie, etc., etc.

Nous ne faisons même pas figurer dans cette énumération les programmes, affiches, dessins publiés un peu partout, de façon intermittente, dans les suppléments du Figaro et de VEcho de Paris, le Troupier, le Boulevard, la Butte; enfin les importantes peintures telles que le Portrait du colonel Willette, l'Enterrement de Pierrot, la Vierge au Rouet, le plafond de V Ancien et du Nouveau régime, etc., etc. On est libre, après cela, de continuer à se représenter Adolphe Willette comme un paresseux.

Maintenant, pour ceux qui attachent plus d'importance à la (Qualité qu'à ia quantité, nous voulons tâcher d'analyser la philosophie subtile et la séduction nerveuse de son œuvre, si tant] est que ces choses puissent s'analyser en si peu de pages.

Willette a traduit en symboles exquis les inquiétudes, les maladies vagues, les aspirations falottes, les tortures imaginaires, les amours lymphatiques, toute la plaintive lyre d'un temps et d'un milieu anémié et névrosé. Remarquons toutefois que c est là surtout le caractère de la première partie de sou œuvre, car on pourrait montrer qu'en ces dernières années, l'artiste a senti la vie de façon moins amère, et que sou acheminement actuel est tout de viofoureuses colères et de robuste bonne

Willette. — Mimi Pinson.

ADOLPHE WILLETTE

humeur. Mais cette note pâlie, élé<^amment macabre des premières œuvres, était à donner, et Willette l'a donnée avec heanconp de force et de charme.

Willette. — Vivent les vacances... Mossieu! {Le Pkriut.)

Comment un artiste aussi sensitif ne serait-il pas frappé de ce qui se passe parmi des générations ébranlées, du côté du passé, par une guerre terrible, tourmentées, du côté de l'avenir, par des problèmes inquiétants? A de telles époques, où peuvent trouver place les formidables goinfreries de gaieté du vieux Breughel? Où le rire net et chantant de Jacques Callot? Où la brutalité puissante d'Hogarth?

Oîi le débordement clownesque de Rowlandson? Oà la significative ganacherie de Monuier ? Où le dandysme de Gavarni ? Où la jJrobité carrée, la puissance d'indignation, la solidité sculpturale de Daumier? Rien de tout cela n'est jîIus. Toutes ces gaietés robustes, bruyantes, vermeilles se sont peu à peu apaisées. Aux grotesques épiques et massifs, truculents de belle humeur et de santé, aux commères rebondies des kermesses, a succédé le couple du pâle Pierrot, tourmenté et monosyllabique, et de sa compagne, la petite créature falotte, maigriclionne, maladivement vicieuse, de nos trop grandes villes.

Willette a évoqué non des types réels, mais plutôt d'expressives résultantes. Il a dit, avec un singulier mélange de grâce et d'amertume qui n'appartient qu'à lui, les défaillances et les travers de ce temps, et son allégorie vaporeuse est peut-être plus saisissante encore et plus exacte que ne serait un brutal réalisme. Il fait comprendre tous ces appétits qui n'osent pas, tous ces rêves inassouvis de cboses matérielles, en un mot toutes ces veules passions de dévoyés et de déclassés poussant lentement à une perdition sûre, comme dans son émouvant tableau Parce, Domine! au Cluit noir, la foule énervée des Pierrots et des petites femmes malingres.

Avec quelles séductions Willette a interprété cette philosophie décourageante et désabusée, c'est ce qu'on ne saurait dire avec les mots. Jamais on n'a rien vu de comparable à la finesse du trait, à la délicatesse des contours. Les petites femmes de Willette ne sont peut-être pas traies dans la stricte acception du mot ; mais celles des maîtres du xviii" siècle, celles de Watteau ou de Boucher, auxquelles on les a plus d'une fois comparées n'étaient pas non plus la vérité absolue : la comparaison avec les bonnes ménagères de Chardin le prouve. Cela n'empêche pas qu'elles nous donnent la sensation exacte de ce siècle charmant. De même les jolies créatures de Willette, avec leurs maigreurs tromi^euses, le fouillis de leur déshabillé, leurs alternatives d'insensibilité, d'inconscience, — se rappeler la ravissante pantomime où, aussi inaccessible aux j)rières qu'aux menaces et aux efforts désespérés, la danseuse ne sourit à Pierrot que pour une pièce d'or péniblement extraite de la terre — cruautés suivies de soudains et bien étranges retours de charité, — la petite qui fait au vieux mendiant l'aumône de lui montrer sa Jambe, le bon cœur de trottin qui embrasse sur le museau un pauvre cheval d'omnibus ; — toutes ces gentilles créatures, disons-nous, menues, irritantes, despotiques, rongées de fièvre, en disent plus long que bien des documents plus exacts, sur celles qui sont présentement plus responsables de notre idéal.

Willette a eu des idées d'une grâce et d'une profondeur uniques, avec leur pénétrante mélancolie : telle cette mignonne Montmartroise qui, comme les oiseaux, meurt les pattes en l'air ; ou d'une ironie cinglante à l'adresse de la femme : tel le dessin le Sacré cœur, le voilà! et c'est un louis d'or étincelant, à la place du cœur.

Il a aussi des traits débouté rayonnante. On devine bien, quand il nous attendrit sur le sort de Pierrot, ses courses haletantes, ses désespoirs ou ses enthousiasmes à la vue d'une rose, que ce sont nos propres douleurs et nos propres exaltiitions qu'il

ADOLPHE WILLETTE

traduit. Willette aime les faibles, les persécutés ; c'est en cela (][n'il est le digne descendant de tous les grands et généreux satiriques : ainsi, il a trouvé pour flétrir

f. fc^^ ^^-^^^^^

Willette. — (A propos d'une cuudamu.itiou du ckiusounier .T.-L. Clcmeut.)

l'oppression de l'Irlande par les Anglais des accents de vibrante commisération ; par exemple cette vierge blonde, liàve, amaigrie, qui gratte le sol de ses pauvres mains décharnées pour en extraire quelques racines. Il a la haine vigoureuse de l'égoïsme,

de l'accaparement, de la sottise surtout, de la monstrueuse et épaisse sottise, étouffant sous elle toute délicate aspiration. Toutefois, cette haine se traduit en conceptions très enveloppées, d'un symbolisme si recherché, que, parfois, cela ne porte pas

W I L L E T T K. — , Flore au square. — Dans le bassin de l'empereur !

— Eh ben quoi 1 ou fait sa Léda.

sur nue foule peu fine, et n'est même juas toujours compris par ceux qui n'ont qu'une culture un peu au-dessus de la moyenne. Willette est trop artiste! Eu être réduit à fiiire ce reproche ! Cela ne dit-il pas tout notre temps ?

En tous les cas, il n'est personne qui ne soit accessible à la séduction de son dessin. Lorsque, daus son journal le Pierrot, il nous peint le Baiser de la rose, avec

ADOLPHE WILLETTE. 311

l'adoration extasiée des pierrots qui voltigent à l'entour^ou le Chevalier Printemps, tout pétri d'air et de lumière, mettant des feuilles nouv(;lles aux arbres rajeuni.s, tout le monde s'accorde à dire que rarement, à notre époque, a été évoqué quelque chose de plus tendre, de plus piquant et de plus suave.

C'est même dommage, pas vrai? de ranger parmi les caricaturistes un pareil poète. Pourtant, jusqu'à un certain point, les rêveuses espiègleries de Puck et toute la fantasmagorie shakespearienne ne relèvent-ils pas de l'art du rire, un rire atténué, ailé pour ainsi dire ? et les Pierrots et les Roses féminisées de Willette n'ont-ils pas le droit de figurer dans ces féeries? Puis, si l'on veut rechercher dans son œuvre déjà considérable les pages nettement humoristiques ou caricaturales, les exemples ne manqueront pas. Ce sont, alors, comme nous l'avons dit, des croquis en quelques coups d'une plume plus appuyée, avec des simplifications comiques, des naïvetés voulues à faire pouffer de rire. Dans ce genre, ce que Willette a produit peut-être de plus gai, c'est la série de la vie de collège, avec la sévérité furieuse du pion, l'abrutissement systématique des petits internes; ou bien la Grande coUre du Père Duchi:ne, dégringolant les escaliers dans un accès de fureur, continuant, dans la rue et au cabaret, à expectorer d'énormes jurons.

Enfin, il y a aussi dans Willette un caricaturiste politique, et ce n'est peut-être pas son moins curieux aspect. Willette n'est pas républicain, mais il a créé une petite Marianne si coquette, gentille à croquer, troussée en cantinière, et sa politique est tellement sentimentale que les poètes seuls pourraient considérer cela comme de la caricature de combat. Là encore, on retrouve Pierrot, avec toutes ses générosités, tous ses nerfs à fleur de peau, toutes ses illusions.

Il nous a plu fort d'étudier avec quelque détail entre les maîtres dans l'art du rire ce vaillant, ce sensible et cet enthousiaste, fût-il, comme ou le dit, un rêveur. Car le rêve est encore, même pour les caricaturistes, la source d'inspiration la plus abondante ;et cela console de penser qu'aux époques où il semble le plus banni, il conserve de telles consolations pour les déKcats.

J.-L. FORAIN

Ce philosoplie impitoyable jusqu'au cynisme, cet observateur pince-sans-rire — qui pince pour nous tandis que nous rions pour lui — exposa en mai 1891, boulevard Montmartre, le plus beau choix de ses dessins qui eût jusqu'ici été vu. Le public connaissait ses débuts de la Vie modemCj ses longues séries du Courrier français, la trop courte publication de son propre journal le Fifre, où il était si à l'aise. Mais cette exposition ainsi que celle qu'il avait faite an salon du Champ de Mars en 1890, aidèrent le public à le mieux apprécier comme peintre, car ce n'est guère que sur les originaux que l'on peut juger de la souplesse du contour, du cinglé du trait, de l'acuité de l'expression. Fatalement les tirages de journaux, par suites des imperfections du clichage, des exigences de livraison rapide empâtent toujours un peu ces choses cursives, délicates comme l'arabesque tracée par un Japonais du bout le plus affilé de sou pinceau. Les contrastes s'en trouvent atténués. Le dessin perd un peu de sa souplesse et de sa finesse, bien qu'il conserve l'originalité de sa silhouette.

Si jamais Forain a sa statue, nous doutons qu'on puisse écrire sur le socle : « A Forain, l'humanité reconnaissante ». C'est qu'alors elle se serait amendée d'uuc façon bien inat^ tendue. Sans doute, on doit savoir gré à ceux qui vous châtient bien (ce qui n'est pas toujours une si bonne preuve qu'ils vous aiment bien), mais on ne peut leur pardonner tout de même certaines constatations par trop indiscrètes.

Forain est ce terrible indiscret. Ce n'est pas une scène de comédie à dédaigner,

J.-L. Forain.

Croquis inédit.

< ce o

que de le voir recherché et choyé précisément par ceux qu'il fouaille le plus cruellement, et qui d'ailleurs ne le choient que par peur (très justifiée) d'entrer tout vifs dans sa galerie. Au reste, l'artiste a pris soin un jour de nous faire sa profession de foi dans le premier numéro du Fifre; elle est fort explicite :

« Conter la vie de tous les jours, montrer les ridicules de certaines douleurs,

C'est épatant, tu n'trouves pas? Y u'ieur manque que d'I'argent!

la tristesse de bien des joies, et constater rudement quelquefois par quelle hypocrite façon le Vice tend à se manifester en nous. C'est mou projet. Chercheur fantaisiste, j'irai partout, m'efForçaut de rendre d'un trait net et immédiat, aussi brièvement que possible, les infortunes et les émotions ressenties.

« Toujours joyeuses, ironiques souvent, ces notes viseront les travers contemporains, sans s'attaquer aux contemporains eux-mêmes, mon avis étant que pour être intéressant et curieux, il suffit largement à un artiste d'étudier son temps.

« Mon espérance est (pie le Fifre, compris de cette façon, })ourra fournir chaque année un album amusant pour tous, qui sera comme le mémento d"uu Parisien de Paris. »

Foi-ain a la dent dure, le regard dur, la V(>ix dure, le sourire dur. Je ue connais pas de portrait de lui qui me satisfasse. L'œil est tellement vif, le pli de la bouche

< ce o

DU KIRE ET DE LA CAEICATURE.

tellement rosse que je ne sais pas si Forain lui-même s'attraperait. II a le masque très mobile, mais aussi très impénétrable, comme ceux qui ont travaillé dans le cruel et le désillusionné, et qui n'ont pas travaillé de chic, entendez bien, mais qui ont exploré le grand collecteur des lâchetés, des turpitudes, et qui n'ont pas craint les éclaboussures.

Il n'est pas de ces esprits dans l'intimité desquels on entre aisément, mais de ceux qui réfléchissent les choses avec le poli comi^act du miroir d'acier. C'est pourquoi

l'homme éloigne plutôt, une fois connu, ceux que l'artiste attire avec le plus de passion. Ce masque rigide et i)Ourtant changeant dont je parle, revêt, au cours des conversations, des expressions fort opposées ; souvent une lassitude, un éreintement dégoûté et railleur; le plus souvent une attention en garde, par habitude ; parfois, très rarement, par éclairs, pour les seuls yeux qui perçoivent les très fines nuances — on ne le croirait peut-être même pas — des traces de tendresse et de grâce. Tel un gavroche, gâté et cuirassé précocement par le sceptisme du trottoir, laisse voir, à de certains mots brutalement attendris, un revenez-y, un retour offensif du charme de l'enfant. D'ailleurs si, j^our avoir vu trop souvent Forain et l'avoir superficiellement jugé, comme l'on juge tout le monde dans les rencontres de la vie de Paris, on doutait de la valeur de cette indication que je viens de donner, on trouverait dans son œuvre même les preuves qu'elle n'est pas trop indulgente. Seulement, s'il y a quelque pitié, ce sera plutôt aux humbles qu'elle sera réservée. II y a des ménages d'ouvriers rudement indiqués mais délicatement observés : le père faisant danser son môme sur ses genoux, avec toutes sortes de précautions balourdes ; et, regardant la scène, la femme, gagnée par ce réveil des sentiments fiimiliaux, s'écrie dans un éblouissement : « Comme ta s rais chouette si tu 'ne voulais jj lus ôoiref »

Autre, qui parut dans le Fifre, au lendemain du congrès socialiste allemand : « Eh bien, mon ami, on vient de s'occuper de vous à Berlin. — Mon Dieu oui, monsieur 'le baron, le roi de Prusse. »

Celui-ci encore qui faisait la joie du bon et compatissant Willette : « Projet dêventail pour la femme d'un huissier » et qui représente une chambre absolument nue, tandis qu'une femme, qui ne l'est pas moins, est assise sur son lit de fer, seul meuble qu'aient laissé ces ofiîciers ministériels de bas étage qui sont les déménageurs de l'iiôtel Drouof.

Ce n'est pas Forain apitoyé qu'on recherche et que l'on connaît généralement ; c'était une raison de plus pour l'indiquer. Mais pas trop. Ce qui domine encore dans son œuvre, et largement, c'est le Forain qui a regardé de si près les humaines misères morales qu'il semble les avoir épousées — un de ces ménages où l'on ne cesse de se dire des choses désagréables.

Voici les abominables, replets et inconscients satisfaits; les poussahs protecteurs de danseuses; les filles osseuses et vannées, sûres pourtant de la puissance des angles qui constituent leurs seuls charmes ; les mères, les étonnantes mères d'actrices; les gâteux ventripotents ; les noceurs efflanqués ; la goule enfin, le quatrième sexe, la femme aux cheveux courts, aux yeux fixes, aux lèvres mangeantes, celle-ci, par exemple, qui, se penchant vers l'oreille d'une novice, lui murmure de son plus persuasif contralto ce dernier argument ^ « Et i^uis, c'est si laid un homme! »

Il n'a rien de cornélien, mais il est cependant bien tragique, ce père qui monte l'escalier raboteux derrière la fille qui tient la chandelle, et se dit d'un air furienx et honteux : « Comme ça me va bien, d'engueuler ^.^ mon fils! »

^ Scène de famille : « Ta

n'es pas honteux , à l'âgeqiCa ta fille, d'aborder encore les modistes dans la rue de la Paix? — Mais j'obtiens seulement des rendez-vous auxquels je ne vais pas. »

Certaines mamans, beaucoup plus atrocement réelles que la célèbre Mme Cardinal, encore trop idéalisée, ne sont pas ménagées ; celle-ci, entre autres, à sa fille qui examine des chapeaux ii la réforme : « Tu dis (/u't'ai?nes ta mère et tu vas encore donner celui-là à ta bonne. »

Ou n'en finirait pas d'ailleurs de Jter les légendes de Forain. Elles fout corps avec le dessin, et il semble que l'artiste les fiisse jaillir infiniment variées, des ])('rsonnages, limités pourtant, de sa comédie humaine. Elles se retrouvent, par douzaines, daus le petit volume de la Comédie parisienne auquel nous avons emprunté

.T. -L. Forain. — Croquis inédits.

J.-L. FORAIN

Au Café-Concert. — La sortie des artistes.

J-L. FORAIN. 310

quelques-unes des gravures de ce chapitre, et où l'artiste a fait a réduire j) les meilleurs de ses dessins du Courrier Français^ du Fifre, du Figaro du samedi, de l'Echo de Paris j du Journal amusant.

Les satisfaits ; les fatigués, qui s'attirent cette ironique remarque : « Tu ne vas pas encore me dire que c'est l'émotion » ; les maris que la fille renvoie rudement chez leur femme, — et qui restent; les parents qui cherchent à vaincre les répugnances de leur fille pour un mariage, pour cette excellente raison '. a II a été à MazaSj c'est vrai, mais c'était pour banqueroute frauduleuse » ; les artistes riches d'espérances et de sang-froid qui répondent à un propriétaire trop acharné à réclamer ses termes : « Mais... vous ne pensez donc qu'à ça ? » ; les mères trop complaisantes ; les filles osseuses, et leurs grasses confidentes ; les vieillards avides de retrouver quelques souvenirs de jeunesse et les jeunes gens connaissant, bien que l'expérience ne l'accompagne guère, une vieillesse précoce ; tout cela Forain l'a exprimé avec une vivacité sans analogue,

d'un dessin cursif, agile, d'une légende à l'emporte-pièce. Parfois, comme nous l'avons indiqué, il a un éclair de compassion, mais cela est si rare et dure si peu !

La plupart du temps sur ses légendes et ses dessins le spectateur demeure l'esprit révolté et attiré, l'amertume au palais, et garde au cœur une eris])atiou inédite. Il suffira, pour finir, de citer la page qui représente assise sur un lit, les jambes

J.-L. Forain. — Oui, vieux matou, ou va vous prouver qu'il n'y

a pas que votre femme qu'a uu Heuner.

pendantes, dont une nue, la fillette maigriotte qui, avec une candeur pourrie, une effroyable conscience iirofessionnelle, pose cette simple question : « Vous auriez peutêtre mieux aimé ma mère? » Ce sont choses qui, malgré leur terrible crudité, arrivent à nous paraître assez naturelles.

Gavarni auprès de cela est un peu berquinesque. Sa cruauté n'a jamais été aussi noire ; elle était souriaute et pommadée. Forain n'a pas d'égal dans le déshabillement des corps anémiés et des âmes efflanquées.

Puis il y a encore une différence dans la méthode. On sait que Gavarni faisait d'abord ses légendes, puis leur adaptait un dessin. Or Forain à qui nous demandions un jour comment il procédait, nous répondit : « Il m'arrive quelquefois de trouver la légende d'abord, mais le plus souvent je fais mon dessin, puis je ï écoute. »

Nous n'avons pas beaucoup parlé du peintre proprement dit, bien qu'il se recommande par de rares mérites de prestesse, d'entente des attitudes, de coloris (témoins ses pastels et ses jieiutures, scènes de coulisses, de salons ou de turf). Mais il a fallu que dans cette rapide étude le philosophe passât le j^remier.

Pour l'artiste, il suffit de raconter que le Louvre fut sa première et seule école vraiment profitable, encore qu'il eût été depuis élève de Dumont, de Jaquesson de la Chevreuse et de Carpeaux. Le Louvre et (ceci est très significatif) les Caprices de Goya qui, feuilletés un jour par hasard au Cabinet des Estampes, lui inspirèrent le violent désir de trouver un langage expressif et rapide, tandis que la tournure de son esprit et les épreuves de la vie le poussaient à mesure qu'il conquérait ce langage, à le mettre au service de la satire.

LA FIN DU SIECLE. — LE CHAT NOIR Eï LE COURRIER FRANÇAIS.

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