‹ L'art du rire et de la caricatureChapitre 8 sur 63 · LE MOYEN AGE ET LA CARICATURE DANS L'?:GLI.SF · texte numérisé non relu

LE MOYEN AGE ET LA CARICATURE DANS L'?:GLI.SF

édifices nouveaux sortent do terre pour les nouveaux besoins. Véritable expression de sa pensée, les basiliques s'élèvent, se décorent, et elles ont leur langage complet, La cathédrale s'adresse à l'homme tout entier, elle parle à tous ses sentiments, depuis la peur de l'inconnu, par les menaces de l'enfer, jusqu'au besoin de détente des nerfs, par les fêtes et l'ornementation.

Chaque rosace, chaque motif, a sa signification propre. Un symbolisme compliqué préside à ces travaux ; et en première ligne, le grand ennemi, le péché, trouve son expression dans ce nouveau langage. Alors on vit ce spectacle incroyable de l'Eglise se faisant la puissante caricaturiste du diable, et par le diable elle entendit tout ce qui lui était hostile. C'est un immense répertoire grotesque, celui que nous offrent les cathédrales et leur floraison de pierre. Ceux qui les font construire semblent avoir voulu laisser quelque part à la faiblesse humaine, terrifier par les grandes lignes, égayer et distraire jmr les détails.

De là ces innombrables motifs où le fantastique le plus boufibn se déploie en caprices touffus. L'audace des sujets, la crudité des termes, l'étonnante absence de respect, du moins en apparence. A l'abri des porches, se nichant sous les stalles ou dans les coins des chapiteaux, grouille une innombrable et vicieuse population de monstres ; cyniques, se livrant à toutes leurs fantaisies, satisfaisant tous leurs besoins, narguant toutes les autorités.

On a été frappé de cette apparente anomalie ; on a cherché à excuser une verve qui semble si déplacée, et l'on crut avoir tout expliqué par ce mot : symbolisme.

Des savants extrêmement subtils ont vu des intentions dans la plus i^etite grifi'e du plus petit diablotin. Les pierres elles-mêmes en arrivèrent à représenter pour eux les fidèles, le ciment était la charité, et mille folies profondes de ce genre. Dans toutes ces belles discussions, on n'a oublié qu'un met qui expliquait tout : décoration. Les sculpteurs du moyen âge ont fait, avant tout, oeuvre de décorateurs, et leur tempérament gaulois les poussant, ils ont fait cette décoration fantaisiste, imprévue, joviale. L'église les a laissés faire. Elle était plus intelligente et moins prude que nous ne sommes enclins à le supposer. Pourvu qu'elle détînt le pouvoir, que Ini importait le reste?

Les imagiers pouvaient excercer leur verve aux dépens des hommes, du diable, et du clergé lui-même (discrètement toutefois) ; tout cela était de bel efiet et de bon amusement pour le populaire. Hors de l'Église, point de salut et point do joie permise.

De là cette étonnante effloraison satirique courant et grimpant le long des édifices. Le diable y tient la première place. On l'imagine horrible, avec toutes les laideurs, toutes les astuces ; il est à l'affût des âmes, et joue de mauvais tours aux corps. Sans cesse, on le retrouve dans quelque coin inattendu, d'où il vous tire la langue et darde sur voub des yeux méchants. Signez-vous, bonnes gens, invoquez une fois de plus les saints, dites vos litanies et déliez vos escarcelles dans les auniônières, sinon ce croquemitaine vous entraînera dans ses chaudières bouillantes.

Les bous tailleurs de i)ierres, gens de foi, avaieut peur eux-mêmes des diables qu'ils avaient sculptés. Une vieille légende en conte un exemple significatif.

Le sculpteur était un moine qui, pour la cliapelle de son couvent, avait façonné un démon tellement hideux que chacun, en le voyant, redoutait la damnation éternelle. Le diable lui-même prit mal la chose ; il se trouva si i)eu flatté qu'un jour il apparut dans la cellule de son imagier et lui enjoignit, sous les plus effroyables menaces, de lui donner meilleure tournure. Le bon moine le congédia avec un Vade rétro indigné, et Satan se retira en jurant de se venger.

En effet, à quelque temps de là, l'artiste devint amoureux d'une dame du voisinage, et, pour mieux s'enfuir avec elle, emporta le trésor de la communauté. Il est arrêté, mis dans un cachot, où le diable lui rend une nouvelle visite, et lui enjoint encore de l'embellir. Cette fois le moine n'avait pas de raison de lui être désagréable. Le diable ju-it sa ^îlace pendant qu'il se rendit au travail. Quand le chapitre voulut juger le coupable, ceux qui l'allèrent chercher dans son cachot y trouvèrent le diable lui-même, qui s'évanouit à leur nez, laissant une affreuse odeur de souffre.

Moralité : ce moine statuaire paraît avoir été un assez joli mystificateur.

Autre moralité : dans ce fabliau, le satirique conteur du moyen âge avait trouvé le moyen de caricaturer en même temps le diable et les moines, et c'était faire d'une pierre deux coups.

On dit qu'il est avec le ciel des accommodements. Il en est davantage encore avec l'enfer. Le diable n'est pas si mauvais garçon qu'il en a l'air, et peu à peu, avec le progrès des temps, on en arriva à se familiariser avec lui. La terreur diminua en même temps que la foi. C'était fatal. Viollet-le-Duc, pour qui nos vieilles cathédrales n'avaient aucun secret, a joliment esquissé cette progression : « Dans la sculpture du xi^ siècle, en France, le diable commence à jouer un rôle important. Pendant la période romane, le diable est un être que les peintres ou sculpteurs s'efforcent de rendre terrible, effrayant, qui joue le rôle d'une puissance avec laquelle il n'est pas permis de prendre une liberté... Chez les sculpteurs du XIII* siècle, presque tous avancés comme artistes, l'esprit gaulois commence à percer. Le diable jDrend un caractère moins terrible, plus dépravé qu'effrayant. Parfois il triche, souvent il est dupé... Vers la fin du moyen âge, le diable a vieilli, il ne fait plus ses affaires, y)

C'est qu'entre l'homme et lui, voyez-vous, il s'est établi des transactions et il ont fait plus d'un pas l'un vers l'autre. Le diable se simplifie à mesure que l'homme se complique, voilà tout.

Que de secrets humains n'est-il pas arrivé à connaître pendant ces quatre ou cinq cents ans ! Que de joies il a ressenties en voyant son œuvre s'accomplir, que de surprises aussi en constatant qu'elle dépasse ses espérances! De ces diables de pierre, il en est un surtout qui a, dès longtemps, frappé les Imaginatifs, été longuement interrogé par eux. A mi-liauteur d'une des tours de Notre-Dame de Paris, dans

forme, vous le verrez, accoudé.

ttf<;

un des coins de la balustrade qui entoure la plateimmobile et rêveur.

Fixement ironique, son regard porte aussi loin fêtes, des guerres, ont tour à tour coloré son horizon, de son sourire.

Sa belle tête perverse, aux cornes de bouc, au nez crochu qui rejoint la lèvre, au menton enchâssé dans les mains griffues, respire la jouissance que peut faire éprouver au vrai sceptique la vue des turpitudes humaines. Pas un frémissement n'a agité ses longues ailes repliées ; il est fasciné dans sa contemplation.

Il a vu dé-

que Paris peut s'étendre. Des sans que changeât l'expression gringoler Claude Frollo tout près de lui, et il a continué de sourire.

En bas, Esmeralda fut torturée sous ses yeux, et il sourit. Non loin de lui, un palais s'élève où nous rendons notre justice, et cela n'élargit pas son sourire. Plus près encore, un bâtiment froid et nu où des hommes, des ma-

lades, se tordent sous la douleur physique et meurent comme mouches : son sourire ne change pas. Un jour tout cela s'est empourpré d'un immense incendie : Paris se brûlait de ses propres mains ; les rouges reflets n'ont éclairé sur sou visage que le même immuable sourire. C'était hier, que sera demain? Il le sait, et c'est pour cela que sa bouche ne change pas. Il sourit du passé, du présent et de l'insondable avenir. Ah ! misérable démon de granit, quel homme aura jamais ta sagesse inijjerturbable ? Mais tu mordilles le bout de ta langue, et le caricaturiste de génie qui t'a taillé t'a défomlii de jamais laisser échapper ton secret.

LE MOYKX AGE ET LA CAUICATUIlE DANS L'EGLISE.

Après le diable, ce sont incontestablemeut les animaux qui ont eu la première place dans l'art caricatural au moyen âge. Une fantastique imagerie, telle que jamais les Égyptiens n'en avaient rêvé, se logea dans tous les recoins, s'envola des gargouilles, rampa le long des arceaux, se nicha sous les miséricordes. Ces audacieuses bêtes se rencontraient partout : on en trouva d'innombrables écrasées entre les pages enluminées des missels et des manuscrits, telles les fleurs que conserve dans ses livres quelque sentimentale jeune fille. Rien que les miniatures fournissent une inépuisable faune que l'on pourrait étudier à part. On y verrait combien spirituelle, combien capricieuse l'inspiration de nos vieux décorateurs. Mais les sculptures suffisent à nous indiquer les principales tendances de la satire.

On ne trouva point de moyen caricatural supérieur à cette animalisation. Toute idée marcha à quatre pattes ; tout personnage raillé prit un mufle ou un groin. L'on montra des renards et des cochons en chaire, des ânes au lutrin, des cerfs disant la messe. La cathédrale de Strasbourg, entre mille, était ricliissisme de ces fantaisies .

Une procession complète, d'ours, de chiens, de sangliers, d'écureuils, officiait avec des goupillons, des cierges et des ciboires. Des gens austères détruisirent ces images au xvii° siècle, et faillirent condamner à mort ceux qui en vendaient des reproductions gravées. Tout n'est pas rose dans le métier de marchand de caricatures. Qu'on juge du danger pour les caricaturistes eux-mêmes.

Oh ! la folle imagination dans la conception de ces bêtes étranges ! Que de hurlements, de contorsions et de bestiales bouffonneries! Qui pourrait dresser la liste, faire la classification de cette monstrueuse zoologie! « Figures joyeuses et frivoles, comme dit Rabelais, oisons bridés, lièvres cornus, canes bastées, boucs volants,

Ji../<ouiitAUidjU..tX.S<i^

Gravure tirée de VArs Morleiidi (xV^ siècle).

Animaux comiques, xv^ siècle. (Tiré d'un manuscrit de Laon.)

cerfs limaciers et antres telles painctures contrefaictes à plaisir, pour exciter le monde à rire. »

De l'église, la troupe immonde et comique se répandit dans les maisons ainsi

que dans les cabarets, où elle servit souvent d'enseigne.Les vieillesauberges hébergent des familles de « Chats qui pelotent » et de c( Truies qui filent »

Nos contemporains qui nocent à la G)e)iouille en goguette et au Chat noir ne se doutent jjas jusqu'à quel point ils sont archaïques et moyen âge.

Cela est profondément philosophique. Pourquoi ne pas associer l'animal à un plaisir? Nous n'avons pas de meilleurs moments d'oubli que lorsque nous ne limitons pas la part à la bête qui sommeille en nous.

Quant au procédé qui consistait à affubler d'une tête velue ou cornue l'ennemi ou le voisin qu'on voulait ridiculiser, il n'était peut-être pas d'une extrême délicatesse, mais il était sûr. Le clergé, qui le permettait, et l'encourageait au besoin, en était bien convaincu. Il tolérait quelques ânes en chaire (encore étaient-cedepetites vengeances entre confrères clairement désignés), pourvu que le sculpteur n'omît pas de représenter bon nombre de loups et de sangliers, armés d'épées et casqués en guerre. Qu'on n'oubliât pas surtout les animaux musiciens , les porcs ou les singes joueurs de théorbe et de luth, pour bien faire entendre qu'on

raillait ainsi les ménestrels corrui^teurs. La poésie était l'ennemie ; elle ftivorisait la propagation de l'amour terrestre, la plus damnable des voluptés , puisqu'elle amène toutes les incrédulités, sauf une scnle et justement la moins fondée. Pauvres rimeurs primitifs, bégayeurs de « transons » et de complaintes, vous ne fûtes pas épargnés

Animaux comiques, xvc siècle. (Tiré d'un manuscrit de Laon.)

Page 1