‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 14 sur 72 · III · texte numérisé non relu

III

les curiosités du sol, des mœurs, des usages, des monuments, des costumes, en frappant son attention, commençaient en lui l'éveil de l'esprit d'observation.

A Paris, ne pouvant réussir à devenir peintre, ou plutôt peut-être forcé parla nécessité d'abandonner une carrière aux commencements si longs et si coûteux, il se décidait à entrer chez Le Bas. Le Bas commençait par lui confier une partie des planches de l'ouvrage de Caylus sur les antiquités grecques, romaines, étrusques. De sa première année d'essai dans la gravure^, de cette année où il expose modestement à la place Dauphine, nous avons une très petite pièce en hauteur, une Apparition de la Trinité au-dessus d'une foule de petites bonnes gens, assez maladroitement gribouillée et signée : M. Moineau invenit et sculps'ity 1761. En 1763, on le voit encore à l'apprentissage de son métier dans une espèce de fac-similé de Rembrandt, d'après Rembrandt : « La P'emme d'Uri au bain, )> qui ressemble à un mauvais Norblin. Les années suivantes, il faisait l'eau-forte de quelques Greuze, entre autres de la « Bonne Éducation », sur la marge de laquelle sa pointe, déjà habile et se jouant avec le cuivre, jetait un joli petit portrait de femme et des croquis ayant la signature et la hardiesse de main d'un talent presque formé*. Suivaient de

1, Dans le nombi'e de ces jeux d'eaux-fortes de Moreau, il faut citer de petites fantaisies, de vrais griffonnis de peintre, de petites bandes de tètes d'homme et de femme aiguillées, qu'il a signées, je ne sais par quel caprice : J.-M. Moreoii Porigino.

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n'avait pas cessé de dessiner, de composer; il n'avait pas renoncé à l'ambition d'inventer et de créer. Heureusement il était chez Le Bas, ce maître qui avait comme les encouragements et les soucis d'un père pour les vocations et l'avenir de ses élèves. Le Bas aida Moreau à devenir dessinateur. Le samedi, il lui donnait la besogne qu'il devait faire le dimanche, et ne lui en redonnait que le samedi suivant, afin de ne pas le détourner des études de sa semaine. Avec cela, il le payait assez pour qu'il pût suffire aux dépenses de ses huit jours. Moreau avait ainsi la liberté de son temps pour dessiner d'après nature, chercher sur le papier les compositions qu'entrevoyait déjà son imagination, acquérir les aptitudes, les connaissances, toutes les sortes de mémoires qui devaient lui donner la science future. Ses commencements sont timides; et il faut aller chercher les premières figures sorties de son crayon dans des planches dont l'ensemble est dessiné par d'autres que lui, mais qu'il n'a pas oublié pourtant de recueillir dans son œuvre. Petits essais qui devaient plus tard faire sourire le Maître parvenu à son développement: ce sont des homuncules, des diminutifs déjà spirituels de figurines, hommes et femmes en costume héroïque ou parisien, meublant et peuplant maigrement des dessins d'architecture, des épures géométrales et pompeuses : projet de place au Roi, Temple des arts. Arc de triomphe, décoration du théâtre des Italiens 1763, signées de Le Lorrain, de Dumont, de l'architecte Louis. Il va jusqu'à

MOREAU. m

jeter des personnages ;\ travers des élévations et des profils de machines projetés par Sendrier de Bièvre, charpentier du Roi, pour transporter la statue du Roi dans la place Louis XV; et par ces années où il semble passer par l'épreuve d'une misère que ni Le Bas ni Caylus ne purent tout à fait soulager, il est réduit à bâcler des dessins pour V Encyclopédie, un travail ouvrier « auquel, dit Ponce, il gagnait moins que le plus mince journalier ». Des cartes à jouer, oui, il y a des cartes à jouer dans son Œuvre. Enfin, en 4766, il arrive à sortir ses personnages du cadre et de la signature des autres, dans les deux dessins : L'Illumination de l'Hôtel de Son Excellence l'Ambassadeur Plénipotentiaîve de son Altesse Electorale Pcdatine et les Réjouissances a Reims, annonces de son genre, où son talent se montre non encore dégrossi, pataud, maladroit à remuer les foules, leurs joies, leurs danses.

La transformation de Moreau est une explosion subite, étonnante. A trois ans de là, son talent éclate, entier et triomphant, dans un dessin qui le met au premier rang. Tout à coup l'artiste a atteint la perfection du genre qu'il tâtonnait. Ses défauts de lourdeur et de maladresse ont disparu : ils ont fait place à une merveilleuse plénitude, à un accord admirable de toutes les qualités du plus savant, du

plus charmant, du plus spirituel et du plus compositeur des dessinateurs. La Revue du Roi à la plaine des Saljlons\ ainsi s'appelle cette grande page. Moreau s'y révèle tout entier avec sa délicatesse et sa force. Il s'y montre déjà en pleine possession du dessin de l'homme et de la femme, maître d'un vaste sujet, admirable manœuvrier du mouvement des foules. Quel premier plan heureux, bien trouvé, ombré du passage d'un nuage : cette mêlée de carrosses à glaces et à baldaquins, à caisses sculptées, de vis-à-vis et de berlines à quatre portières, de chevaux piétinants, de badauds, de tinteurs de tisane, de femmes en grandes toilettes, épouvantées des fusils de soldats qui mettent la foule à l'alignement! Gomme Moreau a su toucher la petite figure du Roi à cheval, faisant à sa maison militaire l'honneur de la suivre sur les pages du livret qu'il tient à la main ! Et l'amusant défilé des troupes dont on compterait les soldats ! L'ingénieuse idée que ce trouble-fête de coup de vent, polissonnant partout, jusque dans les

1. Ce dessin, acquis par nous chez un chemisier du quartier Saint- Germain-rAuxerrois, avait passé à la vente Le Bas, 1783, où il était catalogué sous le n" 25. Un curieux historique manuscrit de la vente, relié à la suite d'un exemplaire du catalogue Le Bas, acheté à la vente Duchesne, et qui semble rédigé par Joullain, l'expert du catalogue, nous apprend que ce dessin avait été commandé à iMoreau par Le Bas, et que le prix convenu avait été de 600 livres payées comptant au dessinateur, avec la promesse de deux douzaines d'épreuves de la gravure, dont la moitié avant la lettre et moitié après. Les épreuves ne lui ayant pas été livrées, Moreau exigeait de la succession 480 livres, qui faisaient monter le dessin à 1,080 livres. Nous possédons également le traité manuscrit passé entre Le Bas et le libraire Lamy pour la gravure de ce dessin. — Le dessin de la Revue nu Roi à la plaine des Sablons a été exposé par Moreau au salon de 1781.

drapeaux, animant et balayant toutes les scènes, lutinant les toilettes des femmes, jouant avec le ballon des jupes et la pudeur des fichus, décoiffant les hommes qui courent après leur chapeau, plaquant ou soulevant les robes, fouettant les petites silhouettes presque envolées des chambrières, montées sur le haut des carrosses ! Et quel espace, que d'air, quel tourbillon, que de monde sur le papier! Sont-ils loin les chevaux qui là-bas font des voltes et des courbettes! L'infini détail dans la masse! Quels tours de force dans la marche de ses petits soldats qui n'ont pas un pouce, dans ce carré de musiciens hauts comme des moitiés d'épingles ! Quelle magie dans tout ce vivant panorama, décroissant, arrivant pour les personnes et pour les choses à une minusculité qui semble insaisissable au dessin de la main humaine, à un défilé, au plus loin de la grande plaine, de petits carrosses et de petits canons, si petits qu'ils vous font venir l'idée de ces petits chars auxquels l'antiquité attelait une puce! L'année qui suivait, en 1770, à la demande de Gochin qui se retirait et qui avait pu juger du mérite et de l'avenir du jeune artiste, Moreau était nommé dessinateur des Menus-Plaisirs, chargé de dessiner et de graver les fêtes célèbres pour le mariage de Monseigneur le Dauphin et des Princes ses frères ^

1. Nous trouvons dans les Archives Nationales la mention que le grand dessin de » riUumination du parc de Versailles en 1770 » lui fut payé 2,000 francs.

Il était marié depuis cinq ans. En 1765, Moreaii, âgé de vingt-quatre ans, avait épousé Françoise- Nicole Pineau S fille de ce Dominique Pineau, maître sculpteur, dont il laissera le portrait. Sa femme paraît tenir par sa mère à la famille Prault, au célèbre imprimeur du temps qui, par l'entreprise de ses grandes affaires, pouvait être utile au marié. Moreau en avait eu dans la première année de son mariage une fille, son seul enfant, la petite Catherine-Françoise, qu'il nous semble revoir dans ce double dessin si paternel, si bien signé du lavis d'encre de Chine et du trait de plume du père, dessinant deux fois, d'après nature, la dormeuse dans son grand lit : ici, dans son petit bonnet tuyauté, ses cheveux en houppe sur son front, joufflue et reposant de profil, les bras allongés sur les couvertures, les

1. Voici Tacte de ce mariage : « Extrait des registres de la paroisse Saint-Nicolas-des-Champs. Le 14 septembre 1765, mariage de Jean- Michel Moreau, graveur, âgé de vingt-quatre ans, fils de Gabriel Moreau, manufacturier de faïence, et de Marie-Catherine Villeminot, demeurant de fait paroisse Saint-Sulpice, de tout temps de droit de la paroisse Sainte-Marguerite, avec Françoise-Nicole Pineau, âgée d'environ vingt-cinq ans, baptisée céans le 6 décembre 1740, fille de Dominique Pineau, maître sculpteur, et de Jeanne-Marie Prault, inhumée céans, le 8 novembre 1748, demeurant rue Notre-Dame de Nazareth : — furent témoins Louis-Gabriel Moreau, peintre, demeurant rue de la Harpe, paroisse Saint-Séverin; PYançois-Didier Moreau, ingénieur, demeurant même rue, tous deux frères de l'époux ; Laurent- François Prault, libraire-imp:'inieur. demeurant quai de Gèvres, paroisse Saint- Jacques-la-Boucherie, et Jacques Ledoux, marchand joaillier, demeurant même quai, tous deux oncles de l'épouse. »

mains mortes sur le ventre; 1j\, la tête renversée dans l'oreiller, la bouche en avant et respirante dans la ronde ligure, les menottes allongées comme pour dormir les poings fermés. C'est cette enfant qui, plus lard, resserrera les liens d'amitié qui attachent Moreau aux Vernet: elle épousa Carie en 1787, à l'âge de dix-sept ans et demi, et elle sera la mère d'Horace.

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En 1773, l'illustrateur de livres* se dégageait chez Moreau, un illustrateur nouveau et de premier ordre, qui devait voir pendant cinquante ans la seule annonce de ses « figures » assurer dans la librairie de toute l'Europe le débit et la fortune d'un ouvrage. C'était un livre de luxe, entièrement gravé, musique et paroles, les Chansons du premier valet de chambre du lloi, de M. de Laboide, dédiées à la Dauphine^ qui fournissait à l'artiste l'occasion de se révéler comme le vignettiste unique de la romance. La romance amoureuse, pastorale et badine du temps, mêlant

1. Moreau avait déjà illustré plusieurs livres, entre autres une série d'auteurs italiens, imprimés par Prault, le Tasse, Pétrarque, Boccnce, etc., et ornés de ses frontispices.

2. Choix de Chansons mises en musique par M. de La Borde, premier valet de chambre ordinaire du Roi, Gouverneur du Louvre, ornées d'Estampes par J.-M. INIoreau, dédiées à Madame la Dauphine. A Paris, chez de Lormel, imprimeur de l'Académie royale de musique, rue du Foin-Saint-Jacques MDCCLXXIIL Des quatre livres qui le composent, le premier livre seul est de Moreau. C'est un ouvrage qui vaut aujourd'hui 1,800 francs relié modestement en veau.

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