‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 16 sur 72 · AUGURE · texte numérisé non relu

AUGURE

La planche des Précautions nous amène sous la colonnade du vestibule ouvert de la maison. Céphise, un bras sous celui de son mari, laisse sa main

s'appnyer sur celle d'un parent en élégante « chenille » et coiffé « en crapaud ». Elle essaye, sur la marche h descendre, un pied timide, devant la portière de la chaise ;i porteurs , qu'ont avancée deux grands laquais picards. Un dôme h croix, dans le ciel ;\ jour, indique une sortie de dévotion, une visite à Dieu et à une église, où elle va trouver un prie-Dieu de velours, des coussins de duvet bordés de franges d'or, un grand sac cramoisi couvert de broderies et renfermant des Heures de l'édition la plus belle et du plus gros volume.

Maintenant, le dessinateur nous fait entrer dans le cabinet du père, un cabinet de curieux, marquant « le goût qui caractérise et honore le siècle », rempli de Claude Lorrain, de Yan Uden, de Teniers, d'Ostade et de Greuze. On voit, devant un bureau de Riesener, le père se soulever à demi, lever les bras au ciel, au cri de la femme de chambre, découvrant dans des langes de dentelles l'héritier tenu en main par la grosse Bourguignote de nourrice, une vraie madame Poitrine : — C'est un fils, Monsieur !

Le baptême suit naturellement; et les parrains sont des enfants, les Petits parrains, la petite fille, gonflée dans sa jupe « dont la garniture et les frivolités sont immenses », jouant aux grands airs, et posant en dame, la main sur le gant de son petit compère, l'épée au côté, un nœud de rubans à l'épaule; tous deux prêts à monter avec le nouveauné dans une retentissante voiture « à l'anglaise », qu'éclaire un valet avec une torche.

Et la série se termine par une douce apothéose du bonheur donné par Fenfant, dans la planche si bien appelée les Délicks de la maternité, un des plus frais, des plus heureux, des plus ensoleillés dessins de Moreau.

En avant d'un de ces bosquets de treillage, tout garnis de ces légers feuillages à pointes de lance dont il aime le décor, sous une statue d'une Vénus fouettant l'Amour avec des roses, l'artiste a assis sur un banc de jardin la félicité des époux. Ils sont là, tous les deux, le père penché sur sa femme derrière le cou de laquelle il passe un grelot; la mère un peu renversée sur lui, pour mieux laisser grimper après elle l'enfant en chemise écourtée, avec le petit ventre et les jambes nues, qui tend sa main au joujou. Ils sont là, le père souriant, la mère, tout le visage noyé de bonheur, la robe à demi ouverte encore, et le bouton du sein de la nourrice oubliée à l'air. Autour d'eux, la joie du midi d'un jardin brûle dans les fleurs. La « remueuse » arrange la bercelonnette sur le sable de l'allée ; et une fille de chambre, une main appuyée sur le bois du banc, toute dans une ombre claire sous la soie d'une ombrelle, regarde cela^

La seconde série de Moreau expose la vie d'un

L Citons, comme documents et comme autorités de ces descriptions, le texte rarissime des exemplaires de souscription : Prault, 1777, le Tableau de la vie ou les Manirs du dix-lantlème siècle, Neuwied. C'est un texte tout différent de celui qu'écrivit Rétif de la Bretonne pour la réédition de 1789 du livre de Prault, sous le titre de Monument du costume, et reproduit dans le format in-18. — Tableaux de la bonne campa çj nie, 1787.

seigneur à la mode. C'est: Lie levier; La petite toi- LETïi:; La grande toilette; La course des chevaux; La petite loge; Le souper fin; Oui ou non; La SORTIE DE l'Opéra; Le seigneur chez son fermier; Le PARI GAGNÉ; La partie de wuist; Le vrai bonheur.

Le leyei{, la première planche, nous introduit dans la chambre à coucher d'un jeune duc, encore en bonnet de nuit à fontanges, en robe de chambre, abandonnant indolemment sa jambe à un valet de chambre qui lui passe son bas, Son maître d'hôtel lui apporte son chocolat; son secrétaire, petit abbé coquet, écrit à une table les billets doux de M. le duc. Une jolie parfumeuse, son carton de parfums et de savonnettes posé à terre, présente des gants à monseigneur qui, la lutinant, lui dit : « Combien?... Mais je badine, ces marchés-là se font tête à tête...»

Puis la Petite toilette dans le cabinet orné d'un galant portrait de femme en un cadre à nœud de torches, de deux petits tableautins polissons, masqués de rideaux, avec des fleurs et quelques livres badins posés sur le marbre d'une armoire de garderobe. Monseigneur se fait coiffer, dans un manteau à poudrer, par deux valets coiffeurs ; un tailleur étale et déploie devant lui, sur un fauteuil, « un chefd'œuvre de goût », un habit dont il montre la manche, tandis que son garçon en étale les basques. Et derrière son maître, le coureur, appuyé sur la pomme dorée de sa canne, coilfé de son casque à plume, tout galonné et chamarré, une écharpe, un m. 8.

tablier frangé tombant sur son gilet, le coureur se Lient prêt à porter les billets du matin.

Monseigneur est habillé dans la Grande toilkttu: : il a passé son cordon bleu; son épée à nœuds et son chapeau bordé de plumes l'attendent sur son fauteuil. On lui attache sa bourse, et il a son bouquet. Une jolie femme en négligé du matin, la pelisse garnie et la robe rayée, est assise auprès du feu. L'ordre de laisser entrer est donné. Déjà deux officiers, la croix de Saint-Louis à l'habit, (( ont été admis à faire leur cour, et l'on annonce un auteur qui vient présenter son livre relié en maroquin doré sur tranche, avec les armes de monseigneur sur le plat ».

Le voilà faisant de a l'anglomanie », et, dans un costume d'anglomane, pariant pour M. de Lauzun à la Course des chevaux sur la route de Yincennes.

Nous le retrouvons le soir à l'Opéra dans la Petite LOGE à l'ombre discrète, le dos tourné à la lumière de la salle, le bras sur l'appui de velours, la lorgnette à la main, en face d'un autre « agréable ». Une ouvreuse a été inviter de sa part une Guimard débutante, à venir dans sa loge; et présentée par une mère fausse ou vraie qui la pousse par la taille vers le duc, la déesse encore dansante dans la robe volante de Boquet, montant sur ses pointes faisant un rond de bras, sourit à la main du duc qui lui prend légèrement le menton en lui « ramageant » quelques compliments du jour.

Et après l'Opéra, à la petite maison sur les bou-

levards du Temple : le Soupeu fin avec un partenaire et deux femmes a divines », la partie carrée dans la salle à manj»er à médaillons d'amours, à guirlandes de fleurs, éclairée d'un feu doux de candélabres et d'une lanterne de cristal de Bohême, ne donnant du jour qu'à la table et à la poitrine des soupeuses. Chaque couple voisine et se rapproche : le vin pétille dans les yeux, sur les lèvres : une femme verse à boire, une autre lit une lettre en riant. Autour de la table où l'ambigu a pour milieu le groupe des trois Grâces portant un ananas, point d'indiscret, point de domestique : « toutes les commodités, » comme dit le temps, rien que deux servantes où se glace le Champagne, et où les verres se lavent dans le rafralchissoir de Sèvres.

Parfois, une fois... de l'amour, de l'amour comme dans le Oui ou Non : délicieuse image d'un caprice passionné ! Le décor est fait d'un bosquet, d'un mélange d'arbrisseaux, qui a le fouillis d'une nature vierge où seraient tombés des vases et d'une statue d'amour, un doigt sur la bouche : sur un banc rustique, la femme, la grande dame à la beauté souveraine, le buste un peu en retraite , montre d'une main une lettre à terre, et de l'autre semble arrêter le suppliant tout rapproché d'elle, et les mains jointes dans un mouvement d'imploration adorante.

Arrive la fm ordinaire de ce désordre de grand seigneur : le mariage représenté ici par la Sortie DE l'Opéra un vendredi, le soir de la présentation

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de la femme au monde de Paris. Dans le grand vestibule à pilastres, sur le pavé de marbre blanc et noir, pendant que l'aboyeur appelle les voitures et que les femmes attendent au milieu de la foule brillante des lorgneurs, la jeune duchesse qui a le chapeau et le bouquet de la huitaine de mariage, dans une toilette de dentelle toute blanche, semée de roses blanches, un fil de perles rattaché aux fleurs de son côté, les bras gantés de blanc jusqu'au coude, passe, rayonnante, écoutant un peu derrière son éventail les propos qu'un joli homme murmure h son oreille. Elle donne la main à son mari, qui, frappant sur l'épaule d'un ami devant lui, paraît lui chuchoter quelque chose dont ils sourient tous deux. Et, pendant ce temps, au premier plan, comme si l'adultère s'ébauchait déjà, un cavalier glisse par derrière une lettre à la fameuse bouquetière de l'Opéra, qui va peut-être la remettre à la toute jeune mariée dans un paquet de roses, avec la phrase consacrée: (( Ne lui mettez pas les pieds dans l'eau! »

La série se continue par des scènes de la vie de château : Le Seigneur chez son Ffrmier, le Pari ENGAGÉ, une image de cette nouvelle chasse à l'arc mise eu honneur et en pratique par M. de Monville dans son «Désert»; et La partie de WmsT^ à quatre avec un couple s'intéressant au jeu : car « c'est ainsi que s'amusaient nos amants du xviii^ siècle ».

1. Tableaux de la vie, Neuwied. — Tableaux de la bonne compagnie, Paris, 1787. — Lettres juives, par d'Argens.

Et il n'y a pas seulement à admirer dans ces planches le dessinateur, le spirituel arrangeurde scènes, le peintre ingénieux de société; Moreau a encore un talent, un génie rare et qui lui est absolument personnel : il est exact, fidèle, attaché au vrai de l'ameublement, du milieu, consciencieux observateur de la réalité, de la spécialité et, pour ainsi dire, de l'actualité des objets et des choses. Il ne donne pas seulement la scène, mais ce qui l'encadre, la physionomie et le caractère du lieu où elle se passe. Ses meubles sont de l'année môme, ses modes sont du jour. De là, cette précieuse illusion et les inappréciables renseignements de ses planches. Il n'invente ni un cabinet ni un salon : il les prend surnature ; on pourrait exécuter à Beauvais un paravent dont il dessine dans un fond de chambre les arabesques Louis XVI. Tailleur, modiste, tapissier, il se fait tout cela, pour donner comme l'impression nette, absolue, rigoureuse de son temps fixé dans la chambre noire d'un graveur. Tandis que les autres vignettistes se laissent aller à la fantaisie de leur imagination, à l'ornementation qui vient au bout de leurs doigts, Moreau étudie, copie, prend ses modèles; il fait poser une bergère ou une table de marqueterie. C'est par cette étude patiente, scrupuleuse, appliquée, poussée à la dernière limite de l'observation et de la précision, que Moreau est un historien.

La particularité, ce qu'on appelle aujourd'hui la couleur locale, — il faut appuyer sur cette qualité

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du dessinateur, — il la porte jusque dans la compréhension du pittoresque étranger, un sens qui a fait totalement défaut à l'art si français et si exclusif du xvni^ siècle. L'Orient, par exemple, cet Orient qui en est resté pour les artistes du temps au Mamamouchi de Molière, et qui ne leur semble bon que pour les costumes d'une mascarade à l'école de Rome, ce pays falot, baroque et invraisemblable, le décor de Tanzai et Néadarné, l'Orient a fourni à Moreau le sujet d'un dessin, la RécI':ption de M. dk CiioisEUL A LA Sublime Porte, et l'on est tout étonné de trouver un dessin sérieux, ressenti, des silhouettes de Turcs et des profils d'Arnautes, que •ne désavouerait pas un peintre ethnographique do l'Orient.

En tout, chez Moreau, c'est la même exactitude. On le voit, malgré les difficultés qu'il y trouve, imposer à l'Opéra, à l'administration, aux acteurs, la révolution du costume, et dans la représentation du 27 septembre 1782, ce n'étaient ni l'air de bravoure de M*'° Lebœuf, ni le jeu passionné de la Saint-Huberty, ni la danse de la Guimard en Terpsichore qui faisaient le succès de la pièce; on applaudissait le caractère des costumes, « une amélioration, nous dit le Journal de la République des lettres^ dont le public rapportait l'honneur aux soins du sieur Moreau, qui en a donné les dessins ».

MOKEAU. «J5

Moreau continue à dessiner tous les grands événements du temps. L'événement de 1778, un autre Sacre, le Couronnement de Voltaire après la sixième représentation d'J?'ène; il le représente dans cette vue de la Comédie-Française, les deux côtés de la salle, ce tumulte du parterre poussé jusqu'à la rampe, ces loges pleines de femmes debout. Le Dieu est là-haut, aux secondes, avec sa perruque grisâtre à la vieille mode de Bachaumont, daas la loge des gentilshommes de la chambre, entre M""" Denis et M""^ de Yillette; sur le théâtre, plein du monde refoulé des coulisses et des soldats de la tragédie, devant le décor à^ Irène, le buste de l'auteur trône au milieu des acteurs, des actrices, rangés avec des guirlandes et des couronnes aux mains. M"'*' Vestris déclamant sur un papier les vers improvisés par le marquis de Saint-Marc :

Aux yeux de Paris enchanté...

A quelques années de là, arrive la naissance du Dauphin. Aux fêtes qui la suivent, à ces fêtes que Louis XYI, dans l'excès de sa joie de père, commande au prévôt des marchands « les plus brillantes )), à ces fêtes auxquelles s'associent l'allégresse publique et toutes les espérances de la France, à ce grand événement de la Heine et du Roi honorant de

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leur présence la capitale, où Louis XV, dans toute sa longue vie, n'était venu que cinq fois, Moreau consacre toute une série d'images dans lesquelles revivent les journées du 21 et du 23 janvier.

Ce sont d'abord deux grandes planches en hauteur. La première est le Festin Royal à l'Hôtel de ville, offert à Leurs Majestés. Moreau, avec un admirable sens perspectif, a pris en enfilade la grande salle de cent trente-deux pieds de long; il a fait fuir jusqu'au fond la hauteur des colonnades, le cintre de leurs arcades , la double rangée des lustres ; et sa gravure fait planer le regard sur la table immense, chargée d'un surtout de trois temples, et ne finissant que là-bas, au haut bout où sont placés le Roi, la reine et les deux frères du Roi, les seuls hommes, avec le Roi, dînant à ce dîner de soixante-dix-huit couverts, où sont assises, après le sang royal, soixante-dix dames les plus nommées de France. Et avec quel art, quelle ingéniosité et quelle variété de détails, de poses, de groupes, tout autour de la table, derrière les chignons endiamantés et les épaules nues, le dessinateur a jeté une foule choisie qui circule, un monde de curieux, traversé de valets qui courent, encombrant les buffets de desserts, la haie pressée du service d'honneur fait par le sieur Caumartin auprès du Roi, par le procureur du roi, le receveur de la ville, les échevins servant les princes et princesses, tout le corps de ville en gala, — la robe du magistrat coudoyant Thabit de cour et le rabat de l'édile penché sur des dentelles !

Le pendant du Festin Royal est li: Bal, le Bal à rilôtel de Ville, le 23 janvier. De la grande colonnade qui fait un bas côté d'ombre, on aperçoit la salle inondée de lumière, houleuse de masques, regorgeant de spectateurs placés aux grandes fenêtres devenues des loges. Sur le premier plan, escorté d'arlequins, de polichinelles, de pierrots gesticulant qu'ont peine à repousser les gardes, devant un flot de foule qui semble respirer l'amour monarchique en goguette et le royalisme des halles au mardi gras, le Roi s'avance tête nue, en large domino blanc qu'il retrousse pour marcher. La Heine, qui vient de souper gaiement avec lui au Temple, et de s'habiller chez le sieur Buffaut, trésorier de la ville, marche un peu en arrière, coiffée d'un grand chapeau à plumes, et enveloppée d'une espèce de chemise ruchée et flottante, qui lui laisse la naissance du cou et les bras nus. Pressée par le peuple, elle va dire tout à l'heure : « J'étouffe!... » Et le roi sera obligé de se faire faire place à coups de coude.

Mais ce n'était pas assez que les fêtes de l'Hôtel de Ville : Moreau voulut aussi immortaliser les joies de la rue, le spectacle du défilé. Il donnait une très grande planche représentant la place de l'Hôtel de Ville à une heure un quart, l'heure juste de l'arrivée de la Reine, partie de la Muette vers les neuf heures. On y voit cette place de toutes les curiosités, parfois féroces, de Paris, la Grève avec toutes ses maisons qui regardent,, toutes ses fenêtres, toutes m. 9

ses mansardes ouvertes, du monde partout , tout le fond de la place rempli et masqué par l'architecture improvisée de la riche galerie aux colonnes corinthiennes chargées de tentures, au fronton de cartels et d'écussons aux armes de France, et la loge pour Leurs Majestés faisant avant-corps, rotonde et coupole, surmontée par un dauphin; en bas, sur le pavé, — le peuple, non plus le petit peuple en promenade qu'égrène Gochin groupe à groupe, ou dont il fait un mur de comparses comme au théâtre, mais du peuple à poignée, un grand peuple mouvant, remuant, vivant, profond, le Paris qui, à huit ans de là, sera Quatre-vingt-neuf. Moreau est, en effet, à un degré supérieur et sans exemple, le peintre de la foule : il la noie et la détaille. Au vague qu'ont les multitudes au loin, il oppose comme repoussoir le détachement, la netteté des silhouettes de premier plan. Voyez dans cette planche : quel ondoiement dans ces masses de petits ronds de têtes vitalisés par l'éclairage de l'ombre et du jour, par de petits points qui sont, pour ainsi dire, les repères d'imperceptibles figures! Gomme le dessinateur rend l'espèce de commotion électrique qui passe dans tous ces corps de curieux ! quelle frénésie pour voir! quel tumulte! quelle précipitation en avant des galopins, des décrotteurs, au milieu des Javottes ébahies, des petites sociétés isolées du mouvement, des petites femmes bouffantes, le manteletnoir serré aux épaules, à côté de lorgneurs philosophes! Partout on se presse, on se pousse, on se môle. Des

harang'èrcs de la hallo agitent des branches d'arbre, les chiens courent, la foule se tasse derrière la haie des soldats, les voitures de la cour ont de la peine à marcher au pas solennel et balancé de leurs huit chevaux blancs, la crinière nattée, la tête empanachée. C'est le moment où le carrosse de la Reine tourne devant l'Hôtel de Ville ; la portière s'ouvre, Marie-Antoinette descend, coiffée de plumes, la jupe sur grand panier; et son regard semble embrasser la foule.

Tout ce spectacle, Moreau le fait voir comme il Ta vu; et il se sépare encore ici de Gochin et de son ordonnance à l'italienne par une ordonnance essentiellement française et nationale ; car c'est le dessinateur de la pure observation et de la nature, du spectacle évoqué et saisi sur le vif. Étudiez son estampe : sur le côté, dans l'ombre, sur la base même d'une des deux colonnes triomphales qui se dressent à côté d'une vasque et su couronnent d'un globe fleurdelisé porté par des dauphins, vous découvrirez, assis, son épée et son chapeau remis à un ami derrière lui, un artiste qui dessine, un carton sur ses genoux. Évidemment, c'est l'artiste luimême, l'artiste consciencieux qui prenait tous ses documents devant le mouvement de la vie, et cette réalité d'un moment qu'ont les choses. N'était-ce pas Moreau qui mettait sur toutes ses planches : Dessiné craprès nature, pour affirmer le sérieux et la vérité de son étude?

Une quatrième planche complétait cette suite

des fêtes de la naissance du Dauphin : la vue du feu d'artifice tiré le 23 janvier. Les illuminations éclatent le long de la galerie où la Reine paraît au balcon de la tribune. Toutes les fenêtres de l'Hôtel de Ville resplendissent de lustres éclairant en bas des estrades. Des triangles blancs, des ifs brûlent devant l'hôtellerie de VJmage de Notre-Dame et les maisons qui vont au quai. Sur le quai, le Temple de l'Hymen avec ses deux colonnes enguirlandées de flammes, lance, dans le noir profond du ciel, la pluie de lumière d'un volcan ; et l'on devine, sur tout le pavé de la Grève, la foule qui y piétine, obscure et perdue, sombre et grouillante dans les ténèbres que déchirent çà et là, d'un accroc de lumière, des reflets d'incendie ou la fumée blanche de coups de canon. Et là encore on peut constater tout le « vu » de l'effet par Moreau, monté sans doute sur cet échafaud, signalé par Bachaumont, « des dessinateurs chargés de perpétuer aux yeux de la postérité la mémoire des diverses parties de ce spectacle ' ».

I. Gazette de France. Supplément à la Gazette du mardi 29 janvier 1782. Relation de la fête que la ville de Paris a donnée à Leurs Majestés le Roi et la Reine. Mercure de France, janvier 1782. Mémoires de la République des lettres, id. — Moreau fit d'autres dessins de ces fêtes, mais sans doute devant les frais de gravure, les Menus reculèrent. Nous en possédons un d'une largeur de 103 centimètres sur 4j centimètres de hauteur, exécuté à l'aquarelle sur un trait de plume, représentant la reine Marie-Antoinette allant rendre grâce k Notre-Dame et à Sainte-Geneviève. Ayant pris ses voitures de cérémonie au rond du Cour, la Reine passe sur la place Louis XV dans un carrosse attelé de huit chevaux blancs et suivie de cent gardes du corps. Le dessin est pris du jardin en terrasse du palais Bourbon, où des curieux pressés contre la balustrade regardent le défilé et la foule immense de lautre côte de la Seine. Dans le coin à gauche. I;^ prince de Condé et le duc

Cette annéc-h\, Moreaii terminait l'ouvrage où devait se montrer et se répandre, comme la poésie, la tendresse môme de son talent. Pour ce livre, comme pour les livres qu'il aime et qu'il veut dignement honoror, il abandonne les formats ordinairement choisis par le temps. L'in-octavo môme ne lui suffit pas. Sa vignette aspire au développement de la scène, à l'ambition du tableau : il veut l'in-quarto; et c'est dans cette grandeur qu'il donne cette illustration delà Nouvelle Héloïse^ vraiment admirable au milieu de toutes ses illustrations.

Nul artiste du temps n'a senti et compris Rousseau comme lui ; nul n'est entré en pareille communion avec le charme nouveau et sympathique de ses personnages, avec l'âme de ses héroïnes. Elles resteront toujours attachées au livre, ces scènes animées, vivantes, palpitantes, attendries ou dramatiques, coquettes ou pathétiques, éclairées par le peintre de la vignette, avec le romanesque de la lumière, tantôt d'un jour en écharpe frappant le centre de la composition d'une filtrée de soleil, tan-

de Bourbon causent, les mains dans des manchons, avec un s:roupe de femmes. Le dessin acheté par le vieux Steinhaut au Palais Bourbon, je ne sais en quelle année, doit être le dessin désigné ainsi dans le (I Guide des amateurs et des Étrangers voyageurs à Paris ». Dans le Ijoudoir... le dessin lavé placé en face offre une vue perspective de la place Louis XV prise de la terrasse du Palais Bourbon.

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