‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 17 sur 72 · TII · texte numérisé non relu

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tôt de la lueur et du jeu doux, voluptueux, discret d'une bougie. C'est le roman qui vit et prend corps sous le crayon de l'artiste. Le je ne sais quoi de tendre qui s'en exhale, au milieu des sécheresses du temps, le grand cri de la sensibilité nouvelle qui en sort a comme son écho dans les planches émues, dans les pantomimes passionnées du dessinateur, dans les émotions des bouches entr'ouvertes de femmes, dans ces figures à sentiment, ces gestes qui parlent, ces regards profonds, ces têtes pénétrées. Moreau semble avoir, au bout de son crayon, l'âme et la flamme de ces pages inspirées, et ce qui brûle dans le livre, brûle aussi dans ses gravures. Sa délicieuse Julie n'est-elle pas la Julie même de Rousseau, celle dont Saint-Preux voulait « le portrait modeste comme elle-même »? — La douce, la modeste, V enchanteresse Julie, élégante, simple, a la gorge couverte en fille modeste et non pas en dévote ». Gomme Moreau a su incarner le type du romancier dans un type de Greuze honnête, en faire im modèle de goût et de candeur, une créature ravissante, printanière sous son costume de campagne, une femme qui garde comme la clarté de la jeune fille sous son petit chapeau de paille gondolé! Quel innocent envolement d'amour, quel feu pur de la vierge, quand elle se précipite au baiser de Saint- Preux et cache son visage sur les lèvres de l'ami 1 Ici quel bonheur tendre , sur cette petite figure de blonde, mouvante et sensible, changeante au moindre sourire, quand la tête à demi détournée, le re-

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gard à demi pAmé, le souflle suspendu, elle abandonne une main, sur le bord d'un piano, à celui qui l'embrasse, comprimant de Tautre, dans son petit corsage soulevé, l'émotion du doux moment et les battements de sa félicité... Et plus loin encore, cet autre baiser de Saint-Preux à genoux sur cette main de la touchante inoculée, qui, le profil perdu sur son oreiller, l'ait de ses deux bras étonnés comme le mouvement d'embrasser un rêve... Le dessinateur est arrivé à peindre mieux que Rousseau luimême ce baiser sur une main qui passe sur un cdHir.

On peut reconnaître là le grand compositeur qu'est Moreau. Il possède une ilexibilité, une fécondité qui ne se répète jamais, une étonnante facilité à concevoir une scène, avec l'art d'en combiner les effets, de varier, en les équilibrant, les attitudes, de leur donner un naturel, une justesse et un aplomb rares dans les grands tableaux, une netteté des plans, une intelligence de l'arrangement, une vérité des figures, de leur pose, de leur expression qui vous font toucher l'action représentée.

C'est qu'à ces facultés personnelles, il joignait l'acquis, le jugement, la solidité d'une lecture immense. Car Moreau était un liseur : chez lui, l'étude accompagnait le métier; il avait une bibliothèque, cette bibliothèque que Lemonnier reproche aux artistes sans lettres du nouveau siècle de ne plus avoir, de ne plus consulter. De là cette autorité à laquelle ses confrères rendaient pleine justice; il

était souvent leur conseiller, et David même ne dédaignera pas ses avis K

Moreau a donc lu Rousseau, il l'a relu, et il apporte à cette illustration plus encore que son talent, la fièvre et la poésie de cette prose, mais encore une espèce de religion pour les idées du philosophe, un culte pour la personne de l'écrivain. L'admiration de l'œuvre qu'il avait l'honneur et le bonheur de traduire ; voilà ce qui le fit entrer si avant dans le roman de l'homme de génie à la mémoire duquel il resta toujours fidèle, dévot. Il conserve et célèbre dans une pieuse image le souvenir de cette agonie du 27 juillet 1778, cherchant à s'envoler dans du soleil : « Ma chère femme, rendez-moi le service d'ouvrir la fenêtre, afin que j'aie le bonheur de voir encore une fois la verdure. Gomme elle est belle! que le jour est pur et serein! que la nature est grande!... » Il grave Rousseau dans une petite planche qui le représente herborisant à Ermenonville, en juin 1778. De l'île des Peupliers, de son tombeau, il fait une eau-forte dans laquelle il agenouille, sur la rive, la prière, l'invocation d'une vieille femme aux mânes du grand homme ; prière jugée impie par la Sorbonne, et effacée après les premières épreuves de la planche terminée -. Enfin , lui décernant

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