‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 18 sur 72 · Notice de Lemonuier · texte numérisé non relu

Notice de Lemonuier

2. Donnons une lettre de Moreau écrite au Journal de Paris, le 1er novembre 177,, à propos de cette estampe.

Messieurs, « Je suis fâché que l'estampe que je viens de publier vous ait attire des « reproches. Vous pouviez répondre que son vrai titre est « Tombeau de

rimmortalilé, qu'il donnera plus tard à Mirabeau, il le représente arrivant aux Champs-Elysées, et reçu par Socrate, Platon, Plutarque, Montaigne, tandis que de petits Génies sortent de la barque de Garon les livres immortels du philosophe. On le voit : Rousseau est le Dieu de l'artiste, un Dieu que les années ne lui font pas oublier. Nous trouvons en effet dans un catalogue de lettres autographes une demande de Bernardin.de Saint-Pierre, à la date de I79t>, faite par son ami Moreau, d'un passage d'une lettre adressée à un lord anglais où Jean-Jacques prédit notre révolution : Moreau veut l'inscrire mot pour mot, au bas de son estampe.

Tournez les feuilles, allez en avant, en arrière de ces gravures, l'OEuvre de Moreau est un piquant pêle-mêle de planches de toutes sortes : adresses de marchands ; cartes d'entrée pour les expériences du globe aérostatique de MM. Gharles et Robert ; feuilles

/.-/. /{oHSseau », car il importe peu que je donne à l'île des Peupliers le surnom d'Elisée. Cela ne contraint point le propriétaire à lui laisser ce nom. Jamais je n'ai mis de précipitation da*is ce que j'ai offert au public. Je me suis bien apperçu que ce tombeau étoit en plâtre et qu'il pouvait être changé, mais outre qu'il est à présumer que Von lui laissera sa forme actuelle, la supposant changée, cela ne nuira point à la fidélité de mon estampe, attendu que le monument n'est qu'un point dans mon tableau, lequel peut être rond, quarré, ovale et sans préjudicier au piquant, qui consiste non dans la forme du tombeau, mais dans la vérité du site que j'ai rendu avec l'attention la plus scrupuleuse. »

d'écran; la planche si brillante d'un renouvellement de ménage : la Cinquantaine, avec les deux mêmes couples, le couple de vingt ans, le couple de soixante-dix ans, montant au môme aulel; des coiffures à la Mappemonde, au Hérisson, pour « le Manuel des Toilettes » : des allégories comme pour le rétablissement de la comtesse d'Artois, oii Chirac tout nu, changé en Esculape, enlève la faux au Temps, tandis que les ducs d'Angoulême et de Berry lui coupent les ailes ; une caricature sur le partage de la Pologne, le Gati-:au des Rois, que grave Le Mire; des modèles de nez, de bouches, d'oreilles ; des figures pour des Voyages à des terres sauvages et extravagantes devant amener entre l'artiste et le chevalier Mouradgea des différends aplanis par Wille; de charmantes eaux-fortes pour une espèce de mécanique orthopédique à redresser le cou des jeunes personnes; enfin, des petits bonshommes pour la coupe d'un Vauxhall , et mille autres menues pièces.

Car, quand il le veut, Moreau est aussi un maître dans le petit. L'homme et la femme, il sait les réduire à une proportion presque imperceptible, à une taille d'insecte, en leur gardant leur tournure, leurs gestes, leur grâce, leur physionomie. Et pour cela, il n'use point de l'escamotage spirituel mis en pratique par certains de ses confrères, il ne se sauve pas par l'a peu près de l'indication ou l'intention de l'élégance : il réalise ses bonshommes avec l'adresse d'une main magique qui se jouerait de leur me-

sure. Et ce n'est pas seulement par le contour do la ligne extérieure, le dehors qu'il les exprime; c'est aussi par ce que les pcintnis appellent « le dedans ».

On peut en juger par ces en-tcte des A-propos de Société, grands au plus comme de petits billets de visite et où il fait tenir à l'aise tout le public d'une soirée de lanterne magique, des salons de femmes où Ton peut compter vingt dames ou cavaliers parfaitement figurés et dont on retrouverait à la loupe le moindre détail de costume. Dans un autre genre, il a de petites planches d'anecdotes antiques, des statues dePygmalion dans des ateliers grecs, nettes et incisées comme la taille de la plus Une pierre gravée. Quand il lui plaît, il dépasse les microscomes de Blarenbergh, ainsi que dans cette prodigieuse gravure de la place Louis XV, qu'il remplit de personnages-mouches d'une exiguïté que n'atteignit pas Gallot lui-même, de sociétés, de groupes, d'un petit peuple éparpillé, à perte d'horizon, dans le mouvement des carrosses et des voitures. Ce rendu va jusqu'aux têtes : Gochin a pour les visages trois points qu'il sait placer; Moreau, lui, met des traits dans un rien de place. C'est ainsi qu'on reconnaît à première vue, dans l'aquarelle du Louvre, la lête mutine de M"''' du Barry, le beau vieux profil cassé de Louis XV. Ses plus petites Marie-Antoinette sont vivantes ; et s'il lui avait plu, Moreau était homme à faire le portrait d'une femme dans le rond d'une des mouches de sa figure.

En dehors (fe ces tours de force, de ces jeux de son dessin auxquels il ne fait que s'amuser et dont il sort à tout moment par ses grandes illustrations, on a encore de lui un certain nombre de portraits. Citons un portrait de M^^'' Fanier, de la Comédie- Française, gravé par M^'^ Saugrain, cette élève des deux frères Moreau qui grava d'une pointe si spirituelle les gouaches et les paysages de l'aîné ; un portrait de Joseph Vernet; de Papillon de la Ferté; de de La Borde; de Grétry ; du médecin Guillotin, au bas duquel on lit cette dédicace : Chn optimo ; un tout petit portrait de M. de Choiseul, dont le masque de doguin pétille de la malice d'un Figaro ministre sous le trait vif de l'eau-forte ; un portrait du sculpteur Pineau; celui de Louis-Auguste, dauphin de France; celui d'Elisabeth de Russie, ayant comme armes la médaille pour l'installation de l'Académie de Moscou en 1754; enfin, le plus grand nombre des portraits de la Société académique d'Apollon. Et nous ne relevons ici que les portraits gravés de Moreau. Il y aurait toute une liste à faire de ceux qu'il a dessinés spécialement à l'encre de Chine; par exemple, ce portrait si artistiquement éclairé, ce lavis que nous avons là à notre mur ; si étudié et si vivant, si détaillé dans les plans de chair : une vieille femme avec son grand bonnet de linge, son mantelet de soie noire, assise sur une chaise de bois, près d'un chat qui fait le gros dos, et ayant derrière elle la gravure du « Concours de la tcte d'expression » par Cochin, qui doit indiquer quelque parente du gra-

veur, et qui sait? peul-ctro sa vieille mère llorthemels.

Disons-le ici bien haut, on ne saurait rendre trop pleine justice aux dessins de Moreau. Suivons-le donc dans toutes ces feuilles éparpillées à droite et à gauche, dans cette collection si intelligemment ramassée depuis tant d'années par le zèle pieux d'un de ses derniers élèves, M. Mahérault, et qui nous le montre depuis ses débuts jusqu'à sa mort, depuis ses durs et criards lavis grecs ou romains de 1760 à 1770, auxquels il revint dans cette académie de société établie chez le duc de Chabot, jusqu'à ces dessins miniatures de la fin de sa vie, que M. Mahérault lui voyait faire en l'année 1810 avec la prestesse courante de ses vieux doigts, un pinceau chargé, l'autre trempant dans le godet d'eau, et toujours prêt à effacer, à éponger. Après ses dessins de la Mort DE Cléopatre, ses dessins des sacrifices antiques, les uns bistrés à la Vicn, les autres lavés à l'encre de Chine sur papier jaune et rehaussés de blanc, allons à ce dessin qui sort tout à coup de ces tâtonnements sans originalité, à la Revue du Roi, une de ses encres de Chine les plus réalisées, les plus fondues, les plus douces à l'œil dans le contour; là- dedans il y a toutes les adresses, toutes les habiletés, toutes les caresses du lavis, des ombres comme peintes qui n'ont jamais l'opacité du noir

ni. 10

110 L'ART L)U XVIIP SIECLE.

et gardent de l'encre le brillant d'un ton mouillé, un infini des plans obtenu par l'infini de la dégradation des teintes, des miroitements de jour dans les masses et les remuements des foules grises, enfin ce miracle d'une encre étalée et si bien graduée, nuancée, qu'elle amène l'œil qui cligne, à Tillimité de la perspective, à l'illusion dioramique. La science et la distribution de la lumière dans le dessin, voilà le plus grand art du dessinateur : on la retrouve dans ses moindres ébauches d'après nature pour ses foules et ses fêtes; c'est toujours le croquis de l'ombre et de la lumière qu'il prend. Voyez cette légère esquisse : l'enlèvement du ballon de Robert; sur ce bout de papier à peine teinté où les personnages ne sont guère que des bâtons et les têtes de petits 0, on saisit déjà toutes les grandes lignes vivantes et ondulantes de la terrasse des Tuileries, du jardin ; tout l'effet y est. Mais une plus curieuse maquette de Moreau, prise au vol, prise sur un genou, est cet autre bout de papier que Ton reconnaît pour être l'Ouverture des Etats généraux, où l'on entrevoit, pour ainsi dire, la voûte, le dais, la famille royale, les rangées de banquettes dans le rien d'indication des lignes graphiques, un fouettage de mine de plomb, un pou de noir à des rideaux, et des coups de crayon écrasés pour toutes les têtes. Moreau use aussi habilement du bistre que de l'encre de Chine ; le bistre avec la chaleur qu'il donne à ses dessins est même son procédé favori, celui qu'il emploie pour le Sacri;; dl Louis XVÏ, le Monument du cos-

MOREAU. m

TUME, la plus grande partie de ses suites de vignettes scintillantes d'un papillotage de lumière. Il on a, selon les années, do divers tons, allant du foncé au clair, au pâle, h une espèce de jaune do soleil charmant ot lumineux dans ses bergeries et ses marches de troupeaux du Midi. Avec le bistre, il arrive presque î\ fragonar disert mais de si près que l'attribution devient souvent presque embarrassante, comme dans ce volume d'illustrations de la Pucelky ce curieux volume de brouillons qu'il a abandonné au Chant V, après trente dessins balayés de verve. C'est encore au bistre qu'il a fait nombre de petits paysages sur nature d'un feuille très étudié, et des ruines à la pierraille si bien touchée. Moreau a, du reste, essayé avec succès de tous les genres de dessin; de la mine de plomb pour les portraits, quelquefois d'un mélange de crayon et de sanguine qui, sous le précieux de son travail, fait prendre au visage l'apparence d'une jaune plaque d'ivoire rougie des premiers tons de la chair. Souvent il recourt à une dure sanguine, taillée très fine, avec laquelle il obtient tous les traits déliés de la pierre d'Italie. J'ai vu de lui, dans ce genre, l'étude de la danseuse pour la Petite loge. Il fait d'autres ébauches du « Monument du costume » avec des rehauts de crayon rouge et blanc sur une très légère indication de crayon noir, de façon à presque dessiner son dessin par les lumières : de cette manière est la femme du Rendez-vous pour Marly, dont la tradition veut faire une étude de

la femme de l'artiste, son modèle ordinaire. Quelquefois encore le dessinateur, auquel on ne saurait guère reprocher par moments qu'un dessin trop fait, trop écrit, trop souligné pour le graveur, une conception trop définie, et où ne flotte pas assez du dessin d'un peintre, le dessinateur a des fougues d'emportement, d'inspiration. Sur une feuille infolio de ce gros papier d'un gris jaunâtre, le papier à dessin du temps, il jette dans un contour puissant, répandu au pinceau, des taches fortes et expressives que boit le pelucheux du papier, des heurts d'ombres, de ténèbres noyées et de lumières fouettées de blanc gouache, d'où se lèvent des eftets rembranesques, les coups de clarté dans le clairobscur dont la magie restera à sa planche. Ce sont là les plus forts, les plus grands, les plus magistraux dessins de Moreau, ceux qui donnent de lui la plus haute idée, ces esquisses de la Nouvelle Héloïsc : l'Inoculation et la Dispute.

Il a touché aussi, mais plus rarement, à l'aquarelle. Laissons ses grandes ébauches de lavis teinté sur papier gris, ces bacchanales de nymphes en espèces de camaïeux sales qu'il bâcle en ses commencements. Prenons l'aquarelliste dans cette immense aquarelle du défilé de la Reine sur la place Louis XV, le 21 janvier 1782. Prenons-le dans la fête de 1771, donnée à Louis XV à Louveciennes par M™^ du Barry, — aquarelle qui porte au dos les armes et la devise de la comtesse, — sa plus agréable page en couleur, d'une couleur encore un peu timide comme celle du

temps, et non dégagée tout ù fait du lavis d'architecture, mais tout ;\ fait supérieure à celle de Gochin par la propreté, la clarté, la gaieté, la transparence. On en connaît d'autres, par exemple le Projet d'un MONUMENT A ÉRIGER POUR LE Roi, gravé cu fac-similé de couleur par Janinet, où des bronzes, des marbres, étonnent par le trompe-l'œil. Moreau a encore lavé spirituellement de cette façon à plusieurs teintes des dessins de costumes pour l'Opéra, datés de t7S-i.

XÏII

Moreau a gagné, gagne beaucoup d'argent avec l'illustration de presque tous les livres du temps, des classiques, des ouvrages remuant les esprits : le Télémaque, la Vie de Marie-Thérèse, le Molière, agréable interprétation à la mode de 1770, traduction un peu mince, manquant de l'envergure de celle de Boucher, et sans rien de ce large caractère louisquatorzien que Goypel seul, a su rendre; les hicas, les Saisons de Saint-Lambert, le Code noir, VHistoire pJiilosophique des Indes, enfin la Henriade, et cette imm.ense série d'estampes, dédiée à S. A. Monseigneur le prince de Prusse, destinée à orner les œuvres de Voltaire, se vendant chez l'auteur rue du Goq- Saint-Honoré et dont s'occupa l'artiste près de dix ans. Moreau n'est point à la merci des éditeurs; il peut, avec ses ressources propres, aborder les opé-

Page 1