‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 21 sur 72 · M OUI-: AU · texte numérisé non relu

M OUI-: AU

Celte place modeste et astreignante, l'artiste la rem})lit consciencieusement. 11 mit le porte-crayon à la main de plus de deux mille élèves; et en sa qualité de grand-père professeur, il eut la satisfaction de commencer au milieu de tant d'éducations celle du talent précoce d'un petit-fils, Horace Vernet, dont il montrait à tout le monde sur sa tabatière un fixé: un cavalier tirant un coup de pistolet, — œuvre des douze ans de l'enfant.

Sa place était alors supprimée. Il restait sans traitement, sans indemnité ; ce n'était que trois ans plus tard qu'une très modique pension lui était accordée. Il revenait forcément à son crayon, à son métier de vignettiste. Mais la Révolution avait passé sur lui. Elle avait été pour Moreau comme pour tous les autres la mauvaise magicienne qui d'un coup de baguette lui avait enlevé son talent du xviii^ siècle.

La décadence de l'artiste, sa chute soudaine, elle n'apparaît pas trop encore dans cet interminable Nouveau Testament, auquel il consacre une partie des années révolutionnaires, et qu'il n'aurait pas avant ces années plus réussi que son Histoire de France; mais elle étonne, elle afflige presque dans ces dessins au courant de son goût et de son illustration ordinaire : ce ne sont plus des Moreau, ce sont des bistres maigres, peines, miniatures, qui ont la minceur et le fini pénible des Queverdo, des Ghasselat même. Sa tendance à arrêter sa forme dans la cernée d'un petit trait de plume, autrefois dissimulé,

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sauvé par l'esjj ^t le moelleux, en s'accusant chez lui de plus en i\ avec les années, arrive à la sécheresse de CCS®' ^ssins linéaires dont deux, datés de Tan III, ont p '^r sujet le Départ d"u.\ volontaire POUR l'armée et un Enfant jouant avec un bonnet ROUGE. Viennent des dessins toujours plus laborieux, des Énéides, se traînant de loin derrière David ou derrière Prudhon. Et il va descendant à de petites suites d'images, où il semble voir tomber en enfance la sénilité de l'artiste : unFlorian, un La Fontaine, délices des éditions de Renouard, que se dispute le goût ignare des bibliophiles. Et enfin, comme si le malheureux avait perdu tout souvenir de lui-même, toute mémoire de ces petits chefs-d'œuvre, il osait recommencer son Molière! 11 osait recommencer sa Julie! — Un moment il fait un effort, s'essaye une dernière fois à de grands dessins de cérémonies. Au salon de 180 i, il expose les fêtes données par la ville pour la paix de Vienne et le mariage de Napoléon, des fêtes qui, le catalogue nous l'apprend, ne sont plus commandées, ni achetées.

En 1814, un des premiers actes du retour do Louis XVIII était de rétablir Moreau dans son ancienne place de dessinateur du cabinet du Roi. C'était faire remonter le temps à l'artiste; et comme rajeuni par cette faveur, sa vieille tête se montant, il rêvait de rentrer en fonctions par un ouvrage qui serait au bout de sa vie le pendant de son Sacre de Louis XVI : le Sacre de Louis XVIII. Mais il était attaqué depuis deux ans d'un mal incurable, d'unsquirre

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cancéreux au bras droit. Après ' x douloureuses opérations, une troisième fut jug uiipraticable; et Moreau passa les derniers mois jj sa vie, n'ayant plus même la chère occupation ao sa main pour se distraire des approches de la mort. 11 mourut le 30 novembre 1814 '.

L'artiste, — son éloge est dans un mot, le mot dit par les artistes sur sa tombe : « C'est un homme qu'on ne remplacera pas. »

L'homme, — il serait injuste de le juger sur la ligure de son portrait-, avec sa petite tête renfoncée et rogue, son front entêté, sa bouche en avant et faisant la moue, son physique grognon, la laideur de la ténacité découpée sur son profil. Il était un père tendre, un ami chaud, un homme de bonté et

1. La Rus5.ie n'avait pas oublié l'artiste qui avait l'ait ses débuts chez elle. A sa mort, elle acquérait la plupart de ses planches. L'Œuvre qu'il avait formé et qui remplit sept volumes à la Bibliothèque nationale, déjà relié aux armes de l'empereur de Russie, allait partir il sa destination sans l'intervention de la fille de l'artiste. De Russie sont également revenus les dessins pour le Monument du Costume vendus par M. Gigoux ces années dernières.

2. Il n'existe de Moreau qu'un portrait dessiné par Cochiu et gravé par Saint-Aubin, dans la suite de la Société académique des Enfants d'Apollon, société composée de musiciens, de peintres mélomanes, dont Moreau a fait presque tous les porlraits : il a dessiné en outre, avec le symbole dune tète de soleil rayonnante, le billet d'entrée des concerts que la Société donnait le jeudi à l'hôtel Lubert. rue de Cléry, 96. M. Viliers, dans sa notice sur Jean-Baptiste Xini. indique, mais avec réserve, un médaillon en terre cuite du modeleur comme le portrait de Moreau le jeune.

m. Il

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de cœur, mais )çî^ iivcloppe dure et rugueuse, d'apparence brusqu\ igbcrissé des vivacités, des brutalités d'une francfeioC qui ne savait rien cacher ni adoucir chez lui de l'impression ni de la pensée. Le charme social ne lui manquait pourtant pas; d'immenses lectures avec lesquelles il avait refait une éducation un peu négligée, l'espèce de bibliothèque vivante qu'il était, cette mémoire extraordinaire et naturelle dans laquelle se rangeaient sans confusion les noms, les événements, les moindres dates; son amour de l'anecdote, des petits faits de l'histoire qui lui avaient valu de ses intimes le nom de l'anecdotier, le tour original qu'il prêtait aux choses en les racontant, le plaisir qu'il se voyait donner aux autres, l'animation qui lui en venait, dissipaient les restes de sa pesanteur trompeuse d'autrefois et le certain air bourru qu'il avait à froid : ses aspérités s'effaçaient, le causeur original arrivait à plaire, et l'on touchait dans cet esprit attrayant une âme sympathique.

NOTULES

A propos de la nomination de Moreau au cabinet du Roi, voici une curieuse communication qui m'est faite par M. Henry de Chennevièrcs, tirée du journal de Papillon de la Ferté, qu'il va publier:

Année 1778. — 18 janvier (dimanche).

« Un objet qui me tracasse est la nomination à la place de dessinateur du cabinet du Roi vacante par la mort du S. Clialles. M. le Mâal de Duras a une espèce de parole de M. le Duc d'Aumont en faveur du S. Moreau qui a fait les desseins et gravures du mariage en 1770 et ceux du Sacre, mais M. le Duc d'Aumont qui désireroit partager cette place entre le S. Pair (Peyre) architecte et le S. Durameau peintre d'histoire et protégé par M. Daiigevilliers, m'avoit chargé de faire en sorte d'engager M. le Mâal à se désister, mais M. de Duras que j'ai vu plusieurs fois a ce sujet, ne voulant pas y consentir, jai proposé de partager la place en trois, M. le Duc d'Aumont veut bien y consentir, mais je ne sçais si M. le Mâal sera du mesme avis.

Mardi 20 janvier.

M" les premiers gentils hommes de la Chambre se sont rendus à l'assemblée chez M. le Duc d'Aumont, où M. le

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D. de Villequier ma dit on particulier qu'il avoit eu une querelle très vive avec M. son frère sur son clioix du S. Pair et Du Rameau pour la place de dessinateur du cabinet du Roi, et qui devoit être donné de préférence au S. Maclii ou au S. Robert, mais qu'il ne diroit point son avis; ces M""^ ayant pris séance, M. le Mâal de Duras a réclamé la parole qui lui avoit été donné en faveur du S. Moreau, mais M. le D. d'Aumont a répliqué qu'il n'avoit point pris d'engagemens formels, et M. le Màal de Richelieu a répliqué qu'il ne se souvenoit pas d'en avoir entendu parler; M. de Duras m'ayant interpellé plusieurs fois d'une manière très vive, j'ai été obligé de dire qu'en effet il avoit proposé le S. Moreau, et que dans ce tems l'on n'avoit rien objecté contre; M. le D. d'Aumont ayant présenté à l'appuy d'un mémoire des talens des S. Pair et Du Rameau une très belle collection de dessins du S. Pair, cela n'a pas séduit M. le Mâal de Duras, qui a dit qu'il feroit aussi apporter les dessins du S. Moreau; enfin après une discussion très vive, M. le D. d'Aumont ayant proposé de partager la place en trois, ce parti a été accepté, et l'ordre donné en conséquence pour les brevets. . .

Février. — Dimanche 1" février.

Hier M""** les \^^^ gentilshommes de la Chambre ont signé à leur assemblée ordinaire les brevets du S. Pair, comme dessinateur du Cabinet du Roi, du S. Durameau comme peintre du Cabinet, et du S. Moreau comme graveur dudit Cabinet; il a été accordé 400 fr. de pension au S. Lempereur ancien graveur des Menus

J'emprunte au livre : (( Les Dessinateurs d'illustrations du dix-huitième siècle », par le baron Portails, quelques lettres et fragments de lettres de Moreau. C'est d'abord

.M()rvi«:AU. 12:.

une letlro adrosséo à Reaumarcluiis à propos de l'Edition do Kohi dos « (Huivros do VoUairo ».

De Paris, ce 17^ juillet 1783.

Monsieur, je crois devoir employer tuiis les moyens possibles pour donner de la publicité à mon ouvrage. Je ne puis donc mieux m'adresser qu'à vous, et j'ose me persuader que vous ne me refuserez point, mon affaire ayant trop de rapport avec la vôtre, pour que vous ne vous y intéressiez pas.

Je suis prêt à mettre au jour la première livraison w-8 de mes estampes pour ornée (sic) votre belle édition de Voltaire. Quoique je n'aille que de mes propres forces, je vais cependant fort vite, puisque voilà 20 planches et 29 qui sont avancées et tout cela depuis le mois d'octobre 1781.1/ n'est pas possible de mettre plus de zèle pour les souscripteur (sir) et malgré cette promptitude ils sont lents à venir. Comme vous n'ignorez pas, monsieur, qu'il ne suffit pas d'avoir des talents vis-à-vis du public, il faut encore parler de soi, je vous prierais donc de me procurer les moyens [sans vous compromettre en aucune manière), de faire parvenir à vos souscripteurs des prospectus pour les mettre au fait de mon entreprise, car ce serait commettre une indiscrétion que de vous en demander la liste.

Je vous prie. Monsieur, de me répondre avec franchise et de ne pas me refuser un moyen, qui ne peut que m' assurer la rentrée de mais (sic) fonds.

J'ai Vhonneur d'être,

MoREAu le jeune.

P. S. Le Courrier d'Europe me paraît bien lent à parler des estampes^.

1. Communiquée au baron Portails par le prince Alexandre Bibesco. m. H.

Congé de six mois au S. Moreau, poiw aller en Italie.

(22 septembre 1785).

Nous... avons permis sous le bon plaisir du Roi, au sieur Moreau, graveur de Sa Majesté, de s'absenter pour aller en Italie, y vaquer à des affaires de famille, l'espace de six mois, lequel temps expiré, mondit sieur Moreau sera tenu de rentrer en France... En foi de quoi...

Congé tiré des Archives nationales 0^ 109o et publié par les Nouvelles Archives de l'Art français, 1878.

Moreau était raide en affaires. Wille raconte son intervention comme arbitre au sujet du « Tableau de l'Empire ottoman», par le chevalier de Mouradja, illustration pour laquelle Moreau réclamait le double de ce qui lui avait été offert. Voici une réclamation au Président de la Chambre, à propos du dessin commandé par M. de Varenne et gravé en couleur par Janinet, sous le titre : « Projet d'un monument à ériger pour le Roi. »

Monsieur le Président,

Excusez mon importunité, mais comme Vaffaire pour laquelle j'ai Vhonneur de vous écrire, est entre un de vos officiers et moi, j'ai cru devoir la soumettre à votre décision. Voici le fait. J'ai fait un dessin à M. De Varenne {l'un des huissiers de l'Assemblée); il représente un monument à la gloire du Roi. Il en a fait l'hommage à l'Assemblée nationale, même il y a été exposé pendant quelque temps. M. De Varenne et moi fîmes la convention suivante : 1° que je lui livrerois ce dessin dans le courant de septembre 1789, ce que j'ai fait, comme le reçu qu'il a de moi en fait foi. 2° Il étoit convenu avec moi de me payer 20 louis pour mes honoraires, en lui livrant le dessin, ce qu'il n'a pas fait; au contraire, il ne me donna que la moitié du prix convenu, avec promesse de me payer Vautre moitié dans le courant d'octobre de la

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même amicc, ce qu'il n'a pas fait encore, malgré que je lui aie écril plusieurs lettres auxquelles il n'a pas toujours répondu, quand il l'a fait il m'envoie au calandre (sic) grec : il onploie toujours des expressions très vagues. Enfin, comme voilà neuf mois ptassés depuis la promesse de M. De Varenne et que tout doit avoir une fin, je m'en réfère donc, monsieur le Président, à ce que votre sagesse vous dictera pour que je sois payé ce que je désire le plus tôt possible, l'argent étant fort rare et les arts fort dans l'oubli, ce qui me force à exiger mon payement. 'Cependant, si il étoit dans l'impossibilité de me satisfaire dans ce moment, qu'il me soit donc permis de mettre opposition à ses appointements. J'ai Vhonneur d'être...

MoRKAu le jeune,

Dessinateur et graveur du Cabinet du Roi et de son Académie. Paris, cel'^ août 1700 1.

Moreau est très écrivassier de sa nature. C'est un correspondant assidu du Journal de Paris, auquel il envoie ses réclames d'estampes, et même ses impressions de visu. Et à propos de la Fédération de 1792, il écrit cette lettre :

Messieurs,

Permettez-moi de relever une des erreurs qui se sont glissées dans le rapport que vous faites dans votre Feuille du Vô de ce mois de la Fédération du \^ juillet 1792.

L'Assemblée seule et le Roi (dites-vous) dévoient monter à l'autel de la Patrie et se placer à côté du Livre de la Loi. A cela vous observez que ce plan n'a pu s'exécuter; le Roi est resté sur la première plate-forme au milieu de l'As-

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