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III

18(i I/ART DU XVIII'- SIÈCLE.

Toutes sont roses du rouge léger de la courtisane, et leurs petites mines apparaissent perdues sous les chapeaux bonnettes^ dans la folie de la mode, dans l'extravagance des boucles de leurs perruques et des poufs à la chinoise, l'ampleur blanche des grands fichus menteurs , le voltigement des plumes et des rubans, le nuage des gazes, le bouillonné des fanfreluches, le falbalassé du linon.

La seconde planche de Debucourt représentant le Palais-Royal s'appelle la Promenade publique ^ Elle est signée D. B. et datée 92.

Cette fois nous sommes dans le jardin-. Bien des choses s'y sont passées depuis 1787. Les maisons de jeu y ont apporté leur fièvre, leur folie, l'argent qui roule à la débauche. Le Cirque s'est élevé sur le miroir du gazon ; on le voit dans le fond avec ses pi-

1. On sait le prix, auquel la mode, revenant à ces planches historiques, les a fait monter en ces dernières années dans les ventes d'estampes. La Promenade publique, en état ordinaire, a dépassé des enchères de 1200 francs. Une épreuve avant la lettre, il y a déjà bien du temps, s'est vendue 25r5 francs à la vente de M. Fossé d'Arcosse. Il nous avait dit l'avoir payée quinze sous sur le Pont-Neuf 1

2. Une vue du jardin gravée en couleur et intitulée Promen.\de du .JARDIN DU Palais-Royal avait déjà paru en 1787. Elle représente deux des quatre pavillons ovales en treillage qui existaient alors au bord du bassin rond, au milieu du quinconce de tilleuls. De Tun de ces pavillons qui était une succursale du café de Fo}' à l'autre qui lui servait de laboratoire, une tente de coutil à rayures bleues est tendue et donne de l'ombre aux consommateurs attablés, aux personnes d'Age habituées à venir goûter la fraîcheur, regarder les poissons rouges du bassin et les promeneurs. Moins fine, moins nuancée de teintes que la « Promenade de la Gallerie, » cette gravure un peu grossière, poussée à la caricature, et où les groupes mal liés ne font pas foule, doit-elle être attribuée à Debucourt. dont elle ne porte du reste ni la signature ni l'adresse?

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lastres et ses jardins suspendus, ses vasques et ses jets d'eau. Et sous les arbres plantés à la place des vieux arbres, confidents des rendez-vous de l'Opéra et dont on a fait des bières, sous les arbres où Camille Desmoulins a cueilli la verte cocarde de la liberté, c'est une foule, un coudoiement^ le Longchamps à pied du plaisir.

L'allée de marronniers fourmille de monde, et jusque sous les ombrages du fond on aperçoit une presse de promeneurs, des groupes mêlés d'où se détachent des perruques de robin et des calottes d'abbé. Au premier plan, les petits maîtres en catogan font la roue dans leurhaut collet noir, dans leur cravate de mousseline à trois tours, dans leur frac collant de Casimir écarlate, envoient des baisers du bout des doigts, comme celui-ci qui est le duc de Chartres^, ou bien regardent en souriant comme

1. La supposition que tous les personnages de ces deux planches de Del)Ucourt doivent être des portraits et des types a une espèce de confirmation dans ce passage de l'Ermite de la Chaussée-cCAntin, que veut bien nous indiquer N. H. Vienne : «... Il y a quelques jours qu'assis au coin de mon feu je m'amusais à regarder deux, anciennes gravures de 1778, dont une représente une Promenade au Palais-Royal et l'autre une Soirée du Boulevard. Au nombre de certains originaux qui se faisaient remarquer à cette époque dans tous les lieux publics, j'eus la bonne foi de me reconnaître dans un petit groupe de jeunes gens passablement ridicules. L'intention maligne du peintre était pour moi d'autant plus facile à saisir qu'il n'y avait alors en France que M. de Couflans et moi qui portassions nos cheveux coupés et sans poudre, comme on les porte aujourd'hui. Cette petite découverte me fit un plaisir extrême et me remit en mémoire une foule de circonstances et de personnages qui auraient fort bien pu ne s"y jamais représenter. Les figures principales de ces anciennes caricatures avaient été touchées avec tant d'esprit par Debucourt, que je retrouvais sans difficulté les noms de tous ceux qu'il avait mis en scène... « Cette page de M. de

celui-là, en habit d'amour, en frac rose, en culotte rose, un éventail à la main, si indolemment allongé sur quatre chaises. Des fouets se plient sous les bras, des nœuds de rubans fleurissent la tige des bottes. Des nabots, haussés sur leurs pointes, font les jolis cœurs. Des jeannots en bonne fortune vont, béant, le tricorne étonné. Une rose oubliée sur la paille d'une chaise marque un rendez-vous. Les nouvellistes autour d'une table, écoutent un habitué de rassemblée militaire. Veste rouge et la serviette sous le bras, un petit garçon du café de Foy apporte deux glaces sur un plateau.

Tout le Palais-Royal est là, le Palais-Royal des six cent trente-trois flUes : le sérail est lâché. Les femmes entretenues, les courtisanes, les filles, lasses de fredonner en se balançant sur une chaise à l'écart, défilent une à une, deux à deux, trois à trois. Elles sont

Jouy a un autre intérêt que le renseignement qu'elle donne : elle édifie sur la façon dont les yeux des écrivains et des peintres de mœurs de la Restauration regardaient et étudiaient une gravure. La date de 1778 est fausse. Une Soirée du Boulevard n'est pas une soirée du boulevard, mais la promenade dans le jardin du Palais-Royal. Enfin, malgré la plus consciencieuse recherche, il nous a été impossible de découvrir, dans l'une ou l'autre de ces deux planches, une seule tête à cheveux coupés.

Ce qu'il y a de siîr et de vrai, — et cela d'après les confidences de M. Jazet, — c'est qu'à côté de quelques portraits d'habitués historiques et populaires du jardin, tels que le duc de Chartres et le petit nain, il y a dans cette planche de Debucourt des souvenirs d'amitié; par exemple, ce dernier groupe attablé, à droite, est un ménage avec lequel l'artiste vécut dans l'intimité une partie de sa vie. H y a aussi des vengeances. Ce petit vieillot si ridicule, entre ces deux caricatures de femmes, derrière l'habit écarlate, c'est la revanche du graveur contre l'ennui dont l'avait lassé une famille provinciale.

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à la nouvelle mode : les robes à queue, « vrais balais du Palais-Royal », laissent voir maintenant, écourtées, les fins bas de soie ; l'extravagance des chapeaux a presque disparu; il y a des bonnets de linge, et des cheveux naturels frisés à l'antique, que relève seulement un ruban blou. Partout, des toilettes envoléeSj légères, aériennes, gazes, linons, robes à transparents, couleurs gaies, vivantes, célestes, qui avec du blanc, du rose, du bleu, font éclater la mode tricolore. Vraie foire de volupté où des têtes d'hommes se penchent sur le cou des femmes, où des matrones, pareilles à des spectres, promènent des petites filles, où l'on voit, comme dans un musée du vice, un échantillon de tous les costumes et de tous pays : là-bas, la grande belle Cauchoise ; ici, une petite femme à la jupe jaune^ au corsage de dentelle noire, qu'on prendrait pour une manola de Goya; plus loin, une négresse qui est peut-être ïFsther, «la noire parfaite» dont parle Rétifs

1. Le Palais-Royal. A Paris, 1790. — Tableau du nouveau Palais-Boijal. Londres, 1788. — Ahnanach du Palais-Rorjal pour l'année 1785. Paris, Royer, — Observations sur la destruction de la pro^nenade du Palais- Royal, lettre d'un Anglais établi à Paris, Amsterdam, 1781. — Tableau de Paris, par Mercier, vol. VI et X, 1782-1789. — Les Soirées du Palais-Royal... coyitenant quelques lettres à une amie avec la conversation des chaises du Palais-Royal, sous l'arbre de Cracovie, 1762. — Lettre écrite du Palais-Royal aux qualité parties du monde. Paris 1785. — IJHamadryade du Palais-Royal, ipar M. de Longueville, écrivain public, Amsterdam, 1780. — Entretiens du Palais-Royal, par Caraccioli. 1786. — Requête adressée à Monseigneur le duc d'Orléans, par les d.emoiselles de Launay, Latierc.e, La Bacchante et autres, pour obtenir l'entrée du Palais-Royal, qui leur a été interdite. — Réponse à l'auteur du scandale du duc d'Orléans, 1789. — Nouveau Tableau de Paris, 1790. — Almanach

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Ces deux planches en couleur, on pourrait les appeler la fortune de l'OEuvre de Debucourt; et elles seront la fortune de son nom. Par là il aura sa petite immortalité ; par là il survivra à bien des peintres de son temps. 11 leur survivra pour avoir sauvé et conservé Vamusant de la vie d'un temps, dans un genre de gravure peinte, où passe, à travers la mécanique du procédé, la main d'un artiste, la touche qui fait jouer, sur le travail de l'outil, l'esprit de la gouache française.

L'agrément égayé qu'il demandait aux œuvres et aux traductions de l'art, le xviii° siècle l'avait, dès ses premières années, cherché dans la gravure en couleur. Reprenant la tentative d'un maître de Rembrandt, de Lastman, un Allemand du nom de Leblond, après des essais en Hollande et en Angleterre, était venu à Paris apporter son procédé basé sur la théorie de Newton, et réduisant les couleurs à trois couleurs primitives, leur impression à trois cuivres. En 1735, il faisait graver par Tardieu une Vierge de Carie Maratte qu'il ne voulait pas migiiaturei^ c'est-

des adresses des demoiselles de Paris, ou Calendrier du plaisir. A Paphos, de rimprinierie de TAmour, 1791. — Les Sérails de Paris, au X. — Magasin de modes nouvelles et anglaises, 1787-1788. — Journal de la mode et du goût, ou les Amusements du salon et de la toilette, par M. Le Bruu 1790-1791.

à-dire linir au pinceau avec des couleurs à l'huile comme les planches qu'il apportait d'Angleterre. Cet essai ne réussissait pas. La tentative était reprise par un homme (jui avait travaillé sous Leblond, un Marseillais qui avait vu le travail des manufactures d'indiennes dans les rues de Marseille, l'ennemi des théories newtonniennes et l'auteur de la Chroagénésic, Gautier Dagoty, qui se mettait à chercher l'impression des tableaux en couleur au moyen de quatre planches et d'une palette de quatre couleurs : le noir, le bleu, le jaune et le rouge. Il gravait ainsi des paysages, des fruits, des fleurs, des coquilles, le « Dessinateur » et r « Ouvrière en dentelle »; d'après Chardin ; puis, comme son rival Robert, il se vouait exclusivement à la gravure de planches colorées d'anatomie. L'aspect triste et désagréable de ces planches, le noir de leur trame embouée comme d'essuiements de couleurs à l'huile, leur vernissage enfumé, leur ton verdâtre et jaunâtre de majolique, les condamnaient auprès du public. La plus grande cause de leur insuccès était attribuée, par les spécialistes, au peu d'habileté des graveurs français dans la mezzo tinte, cet art que Gochin avouait n'être pratiqué supérieurement qu'en Angleterre, et que M. de Mondorge disait abandonné depuis longtemps par nos artistes et nos imprimeurs français. C'est alors que Janinet, s'appliquant « à ce principe du nouvel art», jetait dans le public des planches d'un aspect tout nouveau, entre autres le portrait de Marie-Antoinette (1774), très supérieur à tout ce qu'avaient tenté

dans ce genre Leblond et Gautier. Dès lors ce n'est plus à la vulgarisation du tableau, de la peinture à l'huile, que tend l'effort de la gravure : c'est à la multiplication du dessin colorié, au rendu du lavis qui avait trouvé déjà, pour ses manières monochromes de bistre ou d'encre de Chine, des fac-similé si exacts dans les nouveaux procédés de gravure au pinceau. La découverte des premiers inventeurs est alors reprise et perfectionnée : le graveur en couleur a quatre ou cinq planches de cuivre d'égale grandeur, qu'il a soin de faire raccorder exactement par le moyen de pointes fixées sur les marges en dehors de la gravure. Sur la première planche, il grave à l'aquatinte son sujet avec toutes ses valeurs. Les autres cuivres reçoivent les travaux qui doivent, cuivre par cuivre, imprimer les couleurs de la planche : un cuivre le rouge, un cuivre le bleu, un cuivre le jaune ; le vert sera fait par la superposition du bleu et du jaune, et ainsi des autres couleurs composées. Les noirs, les demi-teintes étant fournis par la première planche, les lumières pures seront données par le fond du papier laissé blanc '.

C'est à cet art si compliqué que Debucourt touchait avec la science d'un maître. Presque du premier coup, avec ses premières planches à cinq cuivres, il efface son prédécesseur, son rival Jani-

1. Lettres concernant le nouvel art de graver et d'imprimer les tableaux. par Gautier, graveur du roi en ce genre, Paris, 1749. — Mercure de France, juillet 1719 — Dictionnaire des arts de peinture, etc., par \Va-

leiet. i'ruult, 1792.

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net, les Doscoiirlis à la suite, et il dclio d'avance toute la série future de ses imitateurs. Avec lui, le sec de la gravure disparaît. 11 dissimule ce grain plat et mécanique, cette espèce de canevas de pointillé qui jusqu'à lui fait ces vilains dessous, froids, tristes, sales, transperçant l'enluminure et le coloriage des tirages. Le travail, le procédé, la manière et la peine de l'effet obtenu, échappent et se cachent chez lui; ce qu'il grave, les scènes qu'il jette sur le cuivre, ont la légèreté, le jet du pinceau. Rien de dur ni de lourd dans ses ombres, dans ses fonds d'intérieur pastelleux, dans le nuageux de ses ciels : une fraîcheur d'aquarelle court à travers ses tons de fleurs et de satin, ses roses, ses jaunes-de-paille, ses gorgede-pigeon. Les petites têtes délicatement modelées ont des taches de rouge éteintes comme sur un papier mouillé. Du moelleux des costumes et des pelisses, de la douceur des blancs, il tire des tendresses et des satinages de ton qu'on dirait pris à une robe de Netscher. Les piqûres de lumière, les petits réveillons, les gais coups de jour, l'esprit, le pétillement, le joli et le vif de la touche, il les jette, il les sème par toute sa planche, avec le gras d'empâtement et la vivacité d'éclaboussure d'une gouache; si bien que l'illusion est complète et que sa gravure, regardez-la encadrée à un mur : elle n'est plus pour vous une gravure imprimée ; vos yeux croient s'amuser d'un dessin, et voient dans l'épreuve quelque chose de la main même de l'artiste.

11 y a là un grand art de petit graveur. L'agré-

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