‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 36 sur 72 · III · texte numérisé non relu

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ment de ces planches, l'illusion qu'elles donnent, cette harmonie qu'elles ont dans la vivacité et le bariolage, révèlent une science bien remarquable, un maniement bien habile et bien délicat des outils du graveur. Debucourt, en effet, a poussé plus loin que personne le travail de ses dessous. 11 s'y est appliqué avec un soin, une légèreté de main, une maîtrise dans l'infiniment petit du procédé, qu'il est intéressant d'étudier, si l'on veut lui rendre toute justice, dans les essais bien rares à rencontrer de ses épreuves en noir. 11 existe un de ces tirages de la Noce de village^ où l'on peut voir, à l'état vierge, la finesse des travaux, la transparence des tons dégradés, tout le piquant des petites touches dont les physionomies sont éclairées. Mais peut-être où toute la délicatesse, toute la spirituelle et consciencieuse dextérité de l'adroit graveur, se révèlent le mieux, c'est dans ces commencements de planches gardés par M. Jazet, travaux fragmentaires, parcelles de scène, qui nous font voir, pour ainsi dire, Debucourt gravant. C'est d'abord un trait, un simple trait mordu à l'eau-forte, fin comme dessin d'une plume de corbeau. Dans ce trait, le berceau du graveur, auquel succédera plus tard la lourde roulette, s'attaque à un petit bonhomme, à une figure de femme, la caresse, la modèle, avec toutes les délicatesses et toutes les dégradations de l'ombre; et reberçant et regrattant, l'outil délicat et magique finit par étendre sur toute la planche une douceur d'estompage. C'est la manière noire, le procédé d'où sont

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sorties ses planches les plus réussies, les plus peintes : le Menuet de la Mariée, la Noce au château, I'Al- MANACii national. Mais Dcbucourt ne s'en tient pas toujours à ce seul procédé : il le môle et l'associe à d'autres ^ Ainsi, dans la I^homenade publique, après avoir fait les figures au berceau, il jette les grains résineux de l'aquatinte sur les masses, les terrains, les ciels; puis il fait mordre au pinceau les accessoires, le feuille, tout ce h quoi il veut donner le cerné d'une morsure à la teinte ; heureux et dangereux mélange, qui fait merveille dans cette planche, mais qui, en envahissant les gravures suivantes, en s'y heurtant d'une façon trop vive et trop dure, en étouffant sous des morsures les demi-teintes de la manière noire, finit par perdre le talent de Debucourt.

La manière noire, c'est, au fond, le triomphe et la supériorité de sa gravure. Voyez dans ses essais, chez M. Jazet, la petite femme sur une chaise du «Menuet de la Mariée. » Du repoussoir d'une tache de noir, elle sort sur le blanc du papier avec le fini, le rendu, la suprême et artistique finesse du plus fin lavis à l'encre de Chine : imaginez la réduction mi^ croscopique d'un Reynolds. Car le graveur, chez Debucourt, rappelle l'art anglais et en vient. Il s'est formé, on le devine, à l'école des gravures anglaises.

1. M. Renouvier, dans son Histoire de Part pendant la Révolution, parle des planches de Debucourt comme de planches gravées au pinceau. Debucourt n'a usé (qu'accidentellement et partiellement de ce procédé.

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Comme la mode du xyiii^ siècle français, il descend et s'inspire du xvui'' siècle anglais. Et, — détail curieux et inconnu, — n'est-ce pas dans une planche en couleur du Vauxhall de Londres qu'il trouva l'idée de peindre le Palais-Royal de Paris ^?

Debucourt avait commencé vers 1785 cette série d'images de son temps, images dont il est à la fois le créateur, le peintre et le graveur. Trois rarissimes planches datées de cette année-là, — la Porte enfoncée, ou les Amants POURSUIVIS, Suzette mal cachée, ou les Amants décguviîrts, et la Fille enlevée, pittoresque barbouillis passés à la vente Raifé (186i), — nous montrent ses débuts.

En 1786, il publiait les Deux-Baisers, et le Menuet DE la Mariée, un de ses chefs-d'œuvre. C'est une joie foraine, une espèce de kermesse à Salency, un petit tableau bien riant, bien clair, où un petit attendrissement à la Creuze se mêle à un fond de buveurs d'Ostade ; les belles dames de l'endroit sont assises ou debout avec leur petite figure balayée de l'ombre des dentelles de leur chapeau. Jeannot le marguillier, Thomas le carillonneur, Lucas le Magister et jusqu'au bon Guillaume, le père du joli Colin, tout le village fait cercle autour du gros et court

1. Drawn b}' Rolandsou, aquatinta hy Jiikes, engraved by PollarJ.

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bailli omporniqué, tout do noir vôtii, qui, rondissaiit la jambe pour lapromièi'o danse, présente, sous son manteau, le poing h la main timide de la mariée, fluette, blanche, éblouissante, transparente, dans sa virginale toilette de villageoise d'opéraeomique.

En 1787, grande année de travail du graveur, outre la Promenade de la gallerie du Palais-Royal, Debucourt donnait au public la voluptueuse image de rOiSEAU ranimé, — un serin qu'une femme, en compagnie d'une amie qui lui rit sur l'épaule, s'amuse à faire revivre dans l'entre-bâillement de son corset et la chaleur de son sein. Une autre de ses planches était l'EscALADE ou LES Adieux du matin ; une autre Heur et Malheur ou la Cruche cassée, l'éternelle allégorie du joli péché, représentée ici par une Nicette à la fontaine, en chapeau de paille, rougissant dans l'ombre des bois et n'ayant plus de soulier qu'à un pied. Puis, la famille prenait place dans l'œuvre gravé de Debucourt avec le Compliment ou la Matinée du jour de l'an, une composition dédiée aux pères, et qui montre le petit-fils en matelot, soufflé et poussé par sa mère, récitant sa leçon aux grands-parents, en regardant du coin de l'œil le polichinelle des étrennes à demi glissé de l'armoire.

En 1788, les joies de la famille reparaissaient dans le pendant de la Matinée du jour de l'an : les Bouquets ou la Fête de la grand'maman qu'embrasse, pendue à son cou, une petite fille, tandis que le petit garçon cache un bouquet derrière la III. 17.

jupe de sa jeune mère. Puis venaient la Main et la Rose : les deux jardins à berceaux, à jets d'eau, à statues, les deux déclarations par de charmants hommes à de blondes amoureuses, mêlées de Paméla et d'Héloïse, déjà douces à leurs vainqueurs comme le mouton auquel en bas, dans le cul-de-lampe, un amour met un bandeau sur les yeux.

Debucourt datait de l'année 1789 la Noce au château, un de ces divertissements de châtelaine à la mode dos proverbes de Garmontelle. Au bas de l'escalier d'une terrasse, pleine de saints d'abbés et du jet des eaux sautantes, que garnit toute la société, la dame du château ouvre le bal avec le grand dadais de marié au gilet rose, en s'amusant et en souriant, au fond d'elle, de la gène du villageois. Il donnait encore cette année la planche d'ANNETTE et LuBiN, souvenir du conte de Marmontel et de la comédie de M""" Favart, qui porte en médaillon le portrait d'après nature des deux vieux amoureux de Gormeil en Parisis.

En 1791, tout le joli qu'il a su tirer de la gravure en couleur, il le mot au service de la Révolution ^

l. La pente naturelle de l'artiste à la nouveauté et à la liberté, la reconnaissance pour le nouvel état de choses qui avait élevé son père au commandement de la milice nationale de la Chapelle, font de Debucourt un des dessinateurs et des graveurs des hommes et des choses de la Révolution. Il publie le portrait de Louis XVI, du Louis XVI de la patrie, en pied et en buste, le portrait de Lafayette, le brillant portrait en habit écarlate de Louis-Philippe d'Orléans. Il donne, en messidor de Tan II, les figures de la Liberté, de l'Égalité, de l'Unité et de la Fraternité, Indépendamment de 1'Alman.\ch national dédié aux amis de la Constitution, il invente le décor du Calendrier RÉPL'ni.iCAiN de l'an III, la Philosophie, sur une montagne, au bas de laquelle relora-

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dans I'Almanach national dédié aux amis de la Comlitufion, une de ses planches capitales, et l'une des plus artistiques de toute l'imagerie révolutionnaire. Ou'on seliguroun grand socle construit avec les de" bris de la Bastille; des deux côtés du socle, une chute de médailles de bronze où se lisent les noms des constituants législateurs; au milieu une plaque de marbre d'où se détache un bas-relief bronzé, rappelant les lignes de Prud'hon, et représentant l'Assemblée nationale en Minerve, assise sur une chaise curule qui trace les lois constitutionnelles sur des tables soutenues par un cube, « emblème de l'égalité » ; au bas de la Minerve, le génie de la Liberté brûle les papiers, les parchemins, de l'ancienne France, et, de l'autre côté, des enfants prêtent le serment civique. Sous le socle est l'almanach do l'année 1791, IIP de la Liberté. Et devant l'almanach, de petits groupes sur lesquels Debucourt a mis tout son esprit de dessin et toute sa gaieté de couleur, figurent le peuple et l'utopie, la rue et l'idée du temps : ici un Français en uniforme national et un Anglais, pressés dans une embrassade amicale, invitent à une confédération frater-

bent les grenouilles du Marais, présidant à l'année qui commence par ces nouveaux saints : Raisin, Safran, Châtaigne... 11 dédie aux Français le jeune Barra. Il grave la montre des dix nouvelles heures républicaines, le cadran de la nouvelle division du jour décrétée par la .Convention nationale. Et même, dans les scènes de famille, où la morale de la République cloitre les artistes, il introduit le patriotisme, met l'écho de la patrie dans Tenfance, place dans ses mains le fusil des pères, et coiffe les petites filles du bonnet de grenadier parmi le rire des anères.

nelle un Turc et un Indien, au milieu de l'enthousiasme qui agite les chapeaux au bout des cannes et des épées; de l'autre côté, un vieux vilain ménage d'aristocrates, médusé et faisant la grimace, tourne le dos à deux enfants, dont l'un est en petit grenadier de la milice, et qui montre sur l'almanach la date du li juillet; et le vieux ménage, en s'en allant, va donner dans un jeune ménage de patriotes, un mari en uniforme de la garde citoyenne donnant le bras à sa femme en lisant quelque catéchisme du citoyen. C'est là, dans ce petit coin charmant et pétillant de sa gravure, que Debucourt a jeté, en jolie poissarde, la Presse de la Révolution. Au milieu de tous les journaux exposés sur deux bancs, au milieu d'un étalage de rubans, de fleurs, d'insignes patriotiques enroulés à des baguettes, pareils à des thyrses de cocardes, une marchande de papiersnouvelles est campée; coquette et débraillée, la fanchon jetée sur le bonnet dénoué, le fichu entr'ouvert, le tablier blanc sur la jupe, la jupe retroussée sur le jupon bleu, les pieds sur des brochures antipatriotiques déchirées, elle aboie le journal, elle tend le papier : on l'entend crier le Décret pour l'émission des nouveaux assignats.

Là s'arrête et finit le Debucourt du xviii" siècle, le Debucourt de la gravure- gouache. Les planches

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qu'il continue ;\pul)li(M% comme THeureuse famille, la BKNÉnicTiON paternelle (1795), etc., ne semblent plus lavées ni peintes. D'autres, comme la Rose mal défendue, dessinée en 1791, comme la Croisée, comme II est pris, et au bas de laquelle il met : « Gravé par nn procédé nouveau découvert par V auteur en 179:2, » ne ressemblent plus, avecleur pointillé de couleur, qu'à de mauvais Bartolozzi ^ Debucourt n'est plus dès lors que le Debucourt du Directoire et de l'Empire. De la gaieté qu'il avait jetée dans ses tableaux de mœurs, il glisse à la bouffonnerie, au grotesque. Il descend et tombe dans la mode et le rire de l'époque, en pleine caricature.

Tout alors, disons-le, poussait à cette grosse ironie du dessin la main d'un artiste doué comme Debucourt de la malice de l'observation. Le sens dossus dessous d'une révolution, le pêle-mêle de la société, l'aventure inouïe des fortunes, faisaient de ce monde un carnaval de gens, de figures, d'habits, de tournures. On eût dit que le corps humain avait perdu l'harmonie et le sérieux de ses lignes. Les salons ressemblaient à un gros mardi gras de statues antiques, à une parodie de modèles de David. Les modes caricaturaient encore la caricature de ces silhouettes de parvenus : les tailles sous le sein, les collants à l'EUeviou, les fracs, les culottes écourtées, les robes plaquées, étaient là pour accuser impitoyablement le contraste des gras et des maigres, mouler

1. Citons ce pauvre retour à la gravure en couleur, en 1801, par son illustration de Héro et Léamlre, de son ami le chevalier de Querelles.

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la pléthore et l'étisie, dessiner sans pudeur le cauchemar d'un Trénis accroché à une M"'' Angot. A peine si Debucourt eut besoin d'un verre grossissant pour jeter la charge de cela au milieu de l'épidémie caricaturale qui sévissait alors en France.

Dans cet entraînement à la grosse farce gravée, Debucourt ne revient guère à la vraie peinture de moeurs que dans sa représentation du café des élégances de l'Empire, de Frascati, dessiné d'après un croquis p7'is sur le lieu. Il nous a gardé là ce spectacle perdu d'un lieu de plaisir légendaire; le grand salon avec son décor pompéien, les frises à hippogriffes, les victoires volantes en char au-dessus des portes, les lambrequins de théâtre, les statues de flûteuses, les tuyaux de poêle mosaïques, les lustres avec leur maigre quinquet au milieu des cristaux, les garçons en poudre et en tablier blanc apportant des glaces, les chaises du dos desquels retombent des écharpes rigides avec un plissé droit de chlamyde, des hommes en bottes molles, des hommes en chapeau rond avec des habits carrés encore taillés par les ciseaux du Directoire, des femmes vêtues de lâches et de libres étoffes collées et filant sur elles en plis mouillés, des femmes au bras de grands personnages en bas de soie et en habit brodé, la taille courte, le diadème dans les cheveux, de longs gants blancs jusqu'au coude, traînant leur queue avec une majesté de tragédie, — tout est dessiné d'après nature; Debucourt n'a pas besoin de le dire au bas de

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la planche : on sent le temps, et c'est une page delà petite histoire que son Frascati.

Un hasard que cette planche; car l'artiste orij;inal ne s'appartient presque plus depuis longtemps déjà. Le graveur-peintre n'est plus guère, depuis le Directoire, que le vulgarisateur de son ami Vernet, le graveur de ses faciles improvisations, le graveur qui interprétera jusqu'à la fin, avec ses doigts de vieillard, les dessins et les scènes, les caricatures et les chasses, les militaires, les attelages, les chevaux, les routes, presque tout l'œuvre de ce Carie ^ qui savait bien devoir tant à son graveur, lorsqu'il lui écrivait : «... Croyez au véritable attachement que je porte à votre personne et à la vénération reconnaissante que j'ai pour votre talent, je dis reconnaissante, car sans vous mon faible savoir-faire serait resté dans un cercle étroit dont vous avez centuplé la circonférence ^ » Le reste, la lin de son talent, Debucourt l'use à ce métier. EL ce n'est pas sans tristesse qu'au bout de cet œuvre, commencé avec tant d'esprit, et si pimpant aux premières pages^ vous trouvez de séniles

1. Debucourt a gravé d'après Carie Vernet toute une série de costumes de rarmée française et des armées alliées. Dans le genre caricatural il a gravé : Les Adieux d'un Russe à mie Parisienne . Le Goûter Anglais. La Bonne d'enfant en proinenade. La Marchande d'eau-de-vie. La Marchande de coco. Les Joueurs de boule. La Danse de Chiens en désordre. La route de Saint-Cloud. I^a route de Poissy. Im route de Poste. Le jour de barbe d'un charbonnier. La toilette d'un clerc de procureur, etc.

2. Carie Vernet finit cette lettre en lui parlant de deux dessins qui sont terminés, et lui demande s'il veut les prendre dans ses promenades à Paris, ou bien s'il faut qu'il les laisse au café de Foy, « où leur ami M. Leuoir aura la complaisance « de les garder ». (Lettre communiquée par M. Jazet.)

imageries, des scènes de brigands dans la neige, qui ont l'air d'illustrations pour un mélodrame de Ducray-Duménil.

Une étude sur Debucourt ne serait pas complète si elle ne s'arrêtait un moment à sa peinture. Nous savons bien que dans la déconsidération où était tombée, sous l'Empire et sous la Restauration, la peinture du XYni° siècle, Debucourt n'osait plus se qualifier du nom de peintre, et qu'il prenait l'humble titre de Debucourt le graveur. Mais devons-nous oublier comme lui et retrancher de son talent ces productions qui le faisaient agréer dès son début par l'Académie \ et dont la critique du temps disait : « Petits tableaux de grande manière, d'une touche savante et d'un fini précieux; ils réunissent une grande connaissance du clair-obscur, la lumière y est discrètement ménagée et les effets en sont doux, harmonieux 2. » Et c'était encore la même année les Iléflexlons joyeuses d'un gaî'çon de bonne humeur qui, trouvant les débuts du jeune peintre aussi heureux

1. « A l'assemblée (de l'Académie royale de peinture et de sculpture) du 28 de ce mois, le sieur Philibert Louis de Bucourt, de Paris, a fait apporter plusieurs tableaux représentant de petits sujets familiers. On y remarque des compositions agréables et une couleur vigoureuse, cet artiste a été admis dans la classe des agréés. » Jonrnal de Paris du 30 juillet 1781.

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