III
(le couleur tendres, où il déguise et dépayse si joliment l'amour du temps, que la peinture, les jolis meublîers d'art d'alors aiment tant à montrer, dans la vérité de son costume, la couleur locale de son milieu, sa mode de la minute.
Fragonard pourtant ne met là que son esprit. Son génie est ailleurs, plus haut, dans le nuage de la Fable. Ses petits tableaux s'élèvent au ciel du xvni" siècle, un ciel de plafond : l'Olympe de Louis XV.
Le temps de Louis XV, par ses sens, ses goûts, ses aventures, retourne à la mythologie. Du volume comme du meuble, de la métaphore comme de l'ornement, de l'art comme de l'archéologie, des événements de la cour comme des mœurs de la nation, se lève un souffle de paganisme. Le nuage de Psyché, et Psyché elle-même reparaît à Versailles. Toutes les colombes de la Grèce reprennent leur vol, au bout des rimes, au coin des toiles, au chevet des lits. Paris s'efface et signe ses livres de Guide. Gythère touche à tout, baptise tout, plane sur tout. Un moment dans le siècle, il semble entendre chanter à tous les arts de la France, à toutes ses pensées, un prodigieux cantique de volupté, une immense Pervigilium Veneris. Et c'est vraiment Vénus dont on salue le retour. La science raconte son culte, et
KRA(îOx\AHl). 267
son culte rocommonce '. L'imagination des corruptions de l'époque l'entoure d'une religion. Gomme autrefois de l'écume des mers, elle jaillit de la légèreté des cœurs. Sa ligure presque sacrée représente la fortune des Pompadour et des Du Barry. A force d'ôtre célébré, son corps charmant devient comme la forme adorée de l'idéal du siècle. Elle revient, elle renaît, déesse et maîtresse, souveraine des aspirations, des illusions et des passions de ce monde. Elle ressuscite, s'incarne dans une divinité nouvelle, spirituelle et française, galante et folâtre. Et il semble qu'elle revive réellement dans l'OEuvre de Fragonard, lumineuse, rayonnante, avec le sourire et le soleil de son dernier triomphe^ telle que le maître la montre dans l'esquisse où elle descend remplir le corps d'Anacréon, épuisée par la colombe du poète.
Et ne sont-ce pas des Apparitions, des Yisitations de Vénus , que ces deux tableaux de Fragonard ? Dans le bas de celui-ci tout est nuit. Sur un lit antique un jeune guerrier sommeille , accoudé, une main à la joue, un pied glissé à terre dans une pose de paix virgilienne. Près de lui, sur les marches d'ombre, à côte de son casque et de son bouclier, un amour dort la tête plongée dans les bras, le glaive du dormeur entre ses petites jambes; puis ce sont des chiens et un autre amour dont on voit le dos sur lequel glisse un cornet de chasse. De là, de ce som-
1. Mémoire sur Vénus qui a remporté le prix à V Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, par Larcher. Yallade, 1775.
meil et de cette nuit, se dresse comme une échelle de Jacob d'amours portant et soulevant l'Assomption d'une Vénus. C'est une lumière où semblent mourir toutes les fleurs que sèment les Cupidons, où paraissent brûler toutes les flammes que secouent leurs torches. La Vénus souriante et blanche de la gaze chiffonnée autour d'elle, les chairs d'enfants des petits dieux, les nuages colorés comme du feu des trépieds, tout avance suspendu dans une fumée radieuse... La scène change^ et ce n'est plus Le Songe d'amour, mais c'est encore la nuit, une nuit de mystère d'orage, pesant sur des arbres noirs et des massifs aux parfums lourds. Un couple couronné de roses est lancé en avant. Le vent que fendit la course d'Atalante bat la gorge de la femme et repousse sa tunique. Elle et son compagnon n'ont encore qu'un pied posé sur la margelle de marbre du bassin, — le bassin de la Fontaine d'Amour; et, affamés tous deux, l'œil brûlant, ils tendent la soif et le désir de leurs lèvres à la coupe enchantée que soutiennent des amours volants ou renversés dans la vasque, mêlant leurs mains, croisant leurs doigts, trempant leurs ailes au breuvage qu'ils offrent. De la fontaine, l'eau tombe; du bassin, le nuage monte; et ce ne sont qu'amours, amours à demi perdus dans la nuée, amours à demi trempés de pluie, amours ruisselant de lumière S amours sur le dos desquels le ruisseau qui tombe et les ondes
1. Le Songe d'Amour, i.\ Fontaine d'Amour, gravés à l'aquatinte par Regnauld.
FH AdONAKl). 269
vaporeuses qui roulent, se brisent en cascades, en i»outtelettes de perles !
De ces beaux songes, rimagination de Fragonard s'élève à de miraculeuses visions, à des tableaux de ravissement et de suavité brûlante, h une sorte d'extase*. Il y a de lui des adorations de la passion pres- (|ue mystiques de flamme et d'élan. Qh et là, dans un coin de son œuvre, dans un jour tendre, se dressent des autels Au premier Baiser, où le sang d'une colombe aux ailes déchirées a le symbolisme d'un doux crucifiement, d'un culte au Sacré-Cœur, au Cœur sanglant de l'amour, la rosée d'une blessure divine s'égoutte sur des calices de fleurs, des carquois, des couronnes, des guirlandes dénouées; partout ce sont des ailes et des pétales de roses. Poussée, presque soulevée et détachée de terre par de petits amours qui s'essayent à la porter et jouent dans la transparence de ces voiles, une femme s'avance entre deux rayons, deux rampes de jour montant devant elle, et sur lesquelles tremblent des vols d'amours dans des immobilités frémissantes. Elle sourit, elle faiblit, et, comme accablée sous la c aresse de la lumière, elle laisse échapper une rose à laquelle un génie ailé met le feu avec sa torche : c' est LE Sacrifice de la Rose-, — un souffle de sainte Thérèse dans une image de Parny!
1. Le Discours sur Vétat actuel de la peinture en France, 1785, lui re- 'p roche « le délire do limagination ».
2. M. Walferdin possède, de ce sujet, une petite merveille; M. Eudoxe Marcille, un dessin des plus caressés, des plus achevés qu'ait