‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 49 sur 72 · FH.\.(;(>N A K I · texte numérisé non relu

FH.\.(;(>N A K I

Walfcrdin, bàtoimées de dessins à la diable, si amusantes et si curieuses, où le peintre en déshabillé, le

suis trop onthousiasmc : ses connaissances qu"on peut encore borner sont de peu de ressource à un amateur, étant noyées dans beaucoup de fantaisies: — toujours égal parce ijuil avait joué cette égalité, et toute la souplesse qu'il paraît avoir ne vient que de lâcheté et poltronnerie, ayant peur de tout le monde et n'osant donner un avis franc en négative, disant toujours ce qu'il ne pense pas, il en est convenu lui-même. — Four madame, il ne faut pas la peine d'en parler, cela pourrait gâter mon papier. » A ces injures de colère qui ne méritent pas de peser sur la mémoire du mari et de la femme, hùtons-nous d'opposer la sincère et curieuse note que nous communique M. Th. l'ragonard : » Il n'y a rien d'étonnant à ce que M. Bergeret en voulût davantage h M'" ' Fragonard qu'à son mari. Elle seule était chargée des affaires d'intérêt de la maison, c'est nui caissière, disait, en parlant d'elle, l'artiste qui avait les chiffres en horreur, adressez-vous à elle. Et en effet les questions d'argent le touchaient peu ; cela est tellement vrai que le jour où Ton apprit que les rentiers perdaient les deux tiers de leur revenu, il se mit à battre des entrechats. — ' Ah! lu «lit sa femme, est-ce que tu deviens fou? — Nullement: mais je me rejouis. — De quoi? que pouvait-il arriver de pire? — ^ Dame ! si on avait tout pris. — Mais cette philosophie l'abandonna quand il perdit sa fille Rosalie, jeune personne de la plus grande espérance, morte il dix-huit ans; il fut si violemment affecté qu'il éprouva une grave atteinte de cholera-morbus, maladie rare alors, et c'est à la suite de cette épreuve que, sur l'avis des médecins, il alla passer une année dans le pays natal. Cependant, peu de temps après sa brouille avec Dergeret le financier, un autre financier célèbre, le fameux Beaujon voulut créer quelque chose comme les jardins d'Armide dans l'immense propriété qu'il possédait sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui tout un quartier des Champs-Elysées: pour cela faire il s'adressa à notre ariiste qui remua à plaisir l'eau et la terre du financier, et l'on parlait partout des merveilles de la folie Beaujon. Bergeret, qui possédait à Cassai), près de l'Isle-Adam, une assez belle propriété dont il faisait ses délices, devint jaloux de son confrère, il regretta ce qui s'était passé autrefois; il fit tant qu'il obtint sa grâce, il put enfin emmener à Cassan l'artiste et toute sa famille. Cassan prit alors une physionomie nouvelle; mais de tant de merveilles il ne reste plus rien. Cassan, abandonné à l'État par Bergeret, qui, pour sauver sa tête, se dépouilla de son immense fortune à l'époque de la Révolution, et se réduisit pour vivre à une rente viagère de ],.^00 francs, Cassan, dis-je. tomba vite en ruine. — Bergeret ne vécut pas longtemps après cela mais jusqu'à sa mort il resta lie d'amitié avec Fragonard. »

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gai farceur, « l'aimable Frago », comme il s'appelle lui-même, se montre si drôlement dans le piquant bulletin d'une entorse. Dans un premier croquis, on le voit tombant : M. Frago qui se tj^ompe de po7'te et tombe dans un endroit où il n'y avait point de chaise percéa et se fait une entorse cînielle à huit heures et demie et deux secondes. B'AUfi une autre, des dames lèvent de surprise et de douleur leurs bras au ciel : Retour des darnes à dix heures, effets douloureux et bien doux pour Valmable t^i'ago. Le voici sur un lit couché : Situation d'ordonnance pour quinze jours. Sur une autre feuille, c'est une enfilade de gens vus de dos sur un banc; d'abord deux enfants; Rosalie, Fanfan, puis Frago et sa femme, et au-dessus ; Confidence de Frago à sa femme à huit heures et demie. Puis M. de la Gervaisais. Puis 3/"e Gérard.

Le dessin, chez Fragonard, est sa plume d'écrivain. C'est, comme on le voit, sa manière de correspondance, sa forme de billet. C'est plus encore : on pourrait dire que le dessin est le journal de son imagination. Tout ce qu'il pense lui échappe par là : il s'y confesse et s'y envole. La complète collection de ses dessins serait l'histoire légère et poétique de sa vie, de ses idées, de ses goûts, de ses opinions, de ses humeurs : on y aurait les mémoires du peintre et de l'homme. L'on verrait son rulte pour Rousseau, ses larmes sur« l'homme de la

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nature » dans tous ses dessins icii^eux de l'iie des Peupliers à ErmenonTille. Ses passions en musique, on les retrouverait dans ce dessin de Gluck, couronné de lauriers, assis à un pupitre idéal, entre le buste d'Homère et celui de Tireile, la main sur une feuille de papier où Fragonard a jeté : Et mon cœur ei met entrres. Sou admiration pour Franklin, qui venait apprendre les secrets de Teau-forte chez Tami Saint-Non , elle éclate . elle bouillonne dans ce dessin tilanesque. l'apothéose allégorique de l'arracheur de foudre. Ses tableaux n'en disent pas autant sur lui : dans sa peinture, il est Fragonard: dans ses dessins, il est moins et plus : il e>t Frago tout court et tout intimement.

Suivez-le dans le premier coup d'aile d'une idée, lorsqu'il jette au papier l'àme d'une composition , lorsqu'il cherche et tâtonne à travers le nuage ; surprenez-le dans ces dessins de matin , ces crayonnages qui s'éveillent : regardez ces lavis faits de si peu, ces semis de jolies taches, ces souffles, hélas! ces riens charmants, enviés du jour, dévorés de soleil, pâlissant, s'efifaçant. plus adorables, semble-t-il, à mesure qu'ils meurent un peu* : si petit que soit

1. Les bistres de ¥r%^ùmaià <mt contre eax le soleO. Ses taliie«K¥, et sutovt aes tahleairt fiais. sooi&CBt d'antre dbose : Os se sshleat dépkwaUeflMBt de IMharge. Ceci riait de llMbitiide qu'arsït Fkago- Barl de se scttii de stil de çrata d'Ajaglfetetre ea gnse de bitaie, q«i Be séckait pas assez rite po«r laL Pais les glacis sur le stfl de grain Ini doBBaient d'agréables Ions blonds. Hais œ procède arait l*inconrenient de £ure repercer, rnwif on le roit anjourdluii. le stfl de grain. An fond, ea debors de ses conleors de pr^aration. la grande casse de 1â dëtêrioratM» de sa pàntore ^t aon iapatkace de peindre : Q ne

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leur cadre, le Maître est là tout entier. Le plus souvent, il use du bistre, un bistre qu'il jette vivement sur un trait de mine de plomb. C'est son procédé préféré pour essayer un effet, avoir la vision d'un tableau futur, faire flotter sa lumière à demi fixée sur le papier mouillé qui boit les contours; et quel parti Fragonard sait en tirer! Chez lui le bistre n'est jamais noir, n'est jamais lourd ni pâteux; il s'anime de la légèreté, de la transparence, de la chaleur fauve qui l'avait fait adopter à Rembrandt pour ses dessins. Le travail sur le papier mouillé, qui enlève la sécheresse même aux frottis de premier plan, qui estompe et noie les plus grandes vigueurs dans la fonte d'une tache de marbre; le délavagc des fonds, l'absence de teintes cernées; ce pinceau qui ne semble prendre d'une couleur que la vapeur; au milieu des bruns de l'ombre l'admirable éparpillement du jour, ces rayons courant dans toute la composition avec les réfractions du soleil dans une glace, ces nimbes de clarté dans lesquels le dessinateur fait resplendir les têtes et les épaules nues, ces coups de midi frappant le milieu de son dessin, faisant expirer le bistre en teintes imperceptibles et ne laissant plus sur le papier que la douceur grise du crayon, tout fait sortir de ces bistres de Fragonard une amoureuse lumière blanche, un éblouissement gai de visages, de chairs, d'étoffes.

Et de là, quelles divines petites figurines de fem-

voulait pas attendre, il jetait des tous fiais sur des tons non encore secs. l)e là, la volatilisation des dessous écartant les dessus de sa peinture.

l'IiAGON AKD. :."J7

messe lèvent, fines, spirituelles, délicates, avec leurs bouquets de cheveux noués d'un ruban et noirs d'une fioutte de couleur, leur profil de statuettes de porcelaine ombré et tournant sous un soupçon de lavis, la vie mutine que leur donne, à la façon de mouches de bistre, une piqûre de pinceau à la prunelle de l'œil, à la narine, au coin retroussé de leurs petites bouches en cœurl Gomment ne pas parler ici de La LKCTURK du Louvre? A côté d'une femme dont on ne voit que le dos, un fichu, un chignon, un bonnet, un bout de livre oii elle lit, d'un plâtras de bistre se délache une autre femme de profil, un pouf noir sur ses cheveux légers comme de la soie, un collier de ruban au cou; elle est assise de côté, un bras replié sur le dossier du fauteuil, un bras abandonné dans le creux de sa jupe ouverte, ballonnante, argentée, cassée à grands plis de satin blanc. Jamais, avec si peu de chose, Fragonard n'a fait une femme. Elle s'avance toute claire, toute svelte, presque diaphane, du fond noir et solide du dessin : c'est une ombre de coquetterie, et «une petite reine», — comme disait le temps, l'élégance et la grâce même du peintre. Ici, sous les zigzags d'un bouquet d'arbres, c'est un taureau blanc levant la tête d'un bassin, et, le muffle encore baveux de filets d'eau, regardant un couple d'amoureux qui s'embrasse au fond du dessin, dans la chaleur d'été du bistre. Fragonard s'amuse : prenez garde, il va polissonner! Le voilà qui jette un maître de danse dans un salon du temps. Tandis que des dames s\amusent, auprès de la cheminée, d'un

pelil chien qui fait le beau, à côté du tabouret où pose la pochette, le ravissant petit-maître, enlevant et faisant pirouetter entre ses bras sa belle élève, montre, sans le vouloir, un peu de ses jolies jambes aufin matois d'abbé lisant son bréviaire, là-bas, dans l'embrasure de la fenêtre. Et que cela est délicieusement troussé! Le pinceau a la vivacité du geste et de Tenvolée de la scène : un peu d'eau, un peu de bistre, un coup de main, — et le tour est fait!

Des bistres, — Fragonard en sème, en répand, il en laisse aller au papier de toutes les sortes, quelques-uns d'un tel flou, si noyés, qu'ils semblent tremper dans l'eau; d'autres puissants, d'accusation vigoureuse et violentée. Ce sont des études de taureau dans retable, des ouvrières vaguant en manteau de lit dans leur dortoir, des danses de marionnettes, des portraits de femmes du temps dans le trifouillis de leurs fanfreluches, des scènes d'évocation inspirées par la magie de Gagliostro, des foules grouillant dans des jardins, sous les grands pins d'Italie, des paysages où le piétiné et le tremblé du pinceau fait un fourmillement d'herbes, d'animaux, d'arbres.

Plus rarement Fragonard, pour la claire et transparente incarnation de ses idées, use de l'aquarelle, d'une aquarelle à peine teintée : lavis charmant de douceur et de lueurs délicates. Parfois pourtant, échappant à ces timidités de coloriage du temps^ il risque, en les relevant d'un travail de plume, des valeurs vives, hardies, brillantes, une vraie peinture h J'eau qui peiit servir d'esquisse à son tableaq. Cette

l'KAUONAKD. v"JÎ>

audace de main qui lui fait violenter l'aquarelle, on la retrouve dans ces gouaches, dans ces orages qu'il maçonne avec des solidités d'ébauche à l'huile, et où il jette toujours en quelque coin, comme sa signature et sa fanfare, quelque note éclatante de rouge. Au pastel encore, il arrache l'effet avec ses dessins brutalement crayonnés de noir, balafiés d'écrasis de crayons de couleur, de blanc, de bleu, de rouge, ayant la largeur, la traînée d'une large brosse.

Mais où le dessinateur est inimitable, c'est dans le maniement de la sanguine. Là il l'emporte sur tous, et sur Hubert Robert même, qui devient froid, maigre et mince auprès de lui. Badinages des ciels, échevèlement pittoresque des parcs, massifs profonds, fines architectures perdues dans le frottis rose des fonds, — quels jeux de sa sanguine! 11 semble qu'il ait entre ses mains son crayon rouge sans porte-crayon : il le frotte à plat pour couvrir ses masses ; il le fait sans cesse tourner entre son pouce et son index en virevoltes hasardées et inspirées. II le roule, il le tord, avec les branches qu'il indique; il le casse aux zigzags de ses verdures. De son crayon qu'il ne taille pas, tout lui est bon. Avec son épointage, il fait gras, large, appuie sur les parties ressenties; avec l'aiguisage du frottement, il touche les finesses, les lignes, la lumière, — tout cela avec un art fiévreux, enragé, attrapant le caractère du paysage, le faisant copieux, chevelu, feuillu, croquant, emmêlant la nature aux balustres et le nuage

aux cimes des bois. Plus vaillantes encore sont d'autres sanguines de lui : des études de femmes, d'après nature, faites de premier coup, où la sanguine presque écrasée, sabrant les fonds de ses tirebouchonncments, brutalise les étoffes, les garnitures de robes, chifïonne victorieusement la fantaisie et les brimborions de la toilette, attaque aussi vivement la figure, la hache d'ombre, et fait ce miracle d'y laisser sous le crayonnage emporté le sourire d'une jolie femme.

Feuilletez tous ces dessins de Fragonard, feuilles éparses, pensées volantes que nous montre cette chapelle de son Œuvre : la collection Walferdin, les collections de MM. Marcille, de M"''' de Conantre, etc., le souvenir des ventes Saint, Norblin, Villot, les gravures, les fac-similé^ — l'enfance y revient à tout moment, l'enfance y rit presque partout. Elle est la fraîcheur, la jeunesse, l'innocence de tous ces petits lableaux. L'enfant, le petit enfant à la brassière écourtée, piétinant et dansant dans le soleil avec un peu de l'envolée et de la nudité d'un petit dieu, l'enfant avec ses petites mains de caresse errantes sur la figure et le sein des mères, l'enfant avec sa bouche en cœur, l'enfant dans son compagnonnage avec le chien et l'âne, monté sur leur dos ou pendu à leur cou, l'enfant tout blanc dans sa grande petite chemise de nuit, en haut de la pyramide d'enfants qui guettent la poêle des beignets, l'enfant blondin et frisé, une poupée dans les bras, qui prêche sur un buffet avec l'air d'un petit saint

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Jean de rire', — tontes ces petites bonnes gens-là font une lumière et un tapage de Paradis dans les scènes de Fragonard. Quand ils sont trop petits, il endort la vie de ces petits êtres, au milieu d'un jardin en fleur, sous les tendresses penchées d'une mère, dans un berceau qu'on dirait poussé avec les bouquets de roses qui s'effeuillent dessus-. Plus grands, il les montre debout sur une caisse d'oranger emmaillotés par des mains maternelles dans une couverture dont ne sort que leur petit visage. Ou bien, il les fait monter sur les genoux de leur mère en ascension d'anges. A les grouper, aies rassemble!', à faire jouer, à culbuter tous ces fan fans il .semble que le dessinateur ait des joies de père, et l'on dirait qu'il fait sauter ses compositions sur ses genoux. Comme il les dessine de leur âge, gais, vivants, roses et fous, ces tout petits garçons, ces jolis petits bouts de filles, ces brins de femmes! Ce ne sont pas les enfants que peint Chardin, déjà sérieux, et grandis dans le sombre des pièces à petits carreaux, dans les leçons graves de la vie restreinte et sévère : c'est vraiment la famille de Fragonard, les enfants de son génie, que ces petits démons libres, épanouis, rayonnants, montrant des genoux de Cupidons entre leur culotte et leurs bas roulés, enfants gâtés du bonheur et de la campagne, de l'amour et de la nature, bâtards bénis de bergères et de grands sei-

1. Voyez l'Heureuse fécondité, les Beignets, le Petit prédicateur, etc.

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