‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 50 sur 72 · La Bonne mkre · texte numérisé non relu

La Bonne mkre

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gneurs, que Ton s'imagine nés des scènes vives du peintre, des couples d'amants que ses pinceaux renversent sur des bottes de foin.

L'enfance porte bonheur à Fragonard. Elle lui inspire tous ces dessins charmants dont je ne veux citer que quelques-uns : le chien que coiffe une petite lille devant une glace, le grand et magnifique morceau de la femme qui distribue à ses enfants du pain qu'elle tire d'une huche, — et celui-là : Dites donc, s'il vous PLAÎT, qui prête, avec un peu de bistre, tant d'embarras et une si jolie moue au bambino en chemise courte.

Mais pour mettre l'enfance toute vivante dans son Œuvre, ce n'est pas assez pour Fragonard du dessin, de la peinture même; il lui faut un procédé, un art particulier, nouveau par la manière dont il y touche, un art où il fera oublier tous ses devanciers et défiera tous les imitateurs : la miniature.

Une miniature de Fragonard, c'est l'exquis du joli, la merveille du petit art, une chose enchantée, et qu'il ne faut comparer à rien dans le xviii'' siècle, pour le fin et délicieux chatouillement du regard, qu'à une terre cuite de Clodion. Placez à côté toutes les miniatures du temps : elles pâliront, elles noirciront, elles laisseront voir la peine de leur travail, leur petitesse, leur minceur. Les plus brillantes, les plus fraîches, les plus libres^ celles qui auront le plus cherché la vie, celles qui auront le mieux échappé à la sécheresse du métier, à l'ingratitude du procédé, paraîtront des miniatures, et rien (]iie

des miniatures. Même celles de Hall, aujourd'hui si chères, ces petites peintures éi<ayées, vivifiées, avec leurs hadinages et leurs pétillements si fins, leurs aiiiuillures de gouache, vous les verrez, malgré la science et l'esprit du travail, s'effacer devant un Fragonard. Plus de charme, plus de brillant. Ses petites figures se violacent. 11 est froid, il est menu, et on ne voit plus on lui qu'un homme habile, spirituel à coups d'épingle. Mais le rayonnement de la peau, la clarté du teint, la lumière de la vie sur un visage, — et d'une vie toute jeune, de cette vie blanche de l'enfance, pleine d'une santé d'innocence, et comme baignée encore du lait qui l'a nourrie, — Fragonard seul atteint cela dans ses miniatures. Et c'est son grand triomphe de donner de l'enfance cette figuration animée, presque idéale, qui semble l'image où une mère regarde le portrait de son enfant, et le rêve plus qu'elle ne le voit.

Des enfants, Fragonard a peint là les yeux de diamant noir humides. Il a su rendre cette flamme des jeunes regards, la mouiller, l'allumer, mieux que n'ont fait, avec les ressources de l'huile, Greuze et le peintre anglais Lawrence. 11 a peint le nuage de leurs traits, la molle et délicate indécision de leurs contours joufflus, leur chair douillette et soufflée, la fine porcelaine de leur front, le bleuissement d'azur de leurs tempes, la moue ou le sourire épanouissant ou fermant la fleur rouge de leur bouche. Vraies miniatures de soleil oii vous chercherez vainement le travail, les hachures, le pointillé, les

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sécheresses des miniatures. Une goutte d'eau dans laquelle serait tombé un rayon, voilà le mystère et l'enchantement de ces légers chefs-d'œuvre. Des colorations qui ont la pâleur et reffacement de tons noyés dans un verre d'aquarelliste, c'est tout le procédé de Fragonard. Son pinceau ne laisse pas une trace. A peine s'il couvre toute la feuille. Partout il laisse revenir la chaleur et le blanc crémeux de l'ivoire, transperçant de ses dessous ces petites mines rosées, faisant le fond et la tiède clarté de tous ces teints éblouissants.

Ainsi faits de rien, d'un badinage et d'un sourire (lu peintre, sont-ils assez jolis, tous ces enfants frisés, avec leurs boucles do cheveux si fins, si blonds, presque couleur de jour, leurs collerettes bouillonnées, le chapeau et la veste flottante de Pierrot, qui les fait sortir de leur cadre avec l'air d'anges de carnaval revenant d'un bal costumé d'enfants! Sont-elles assez ravissantes, ces petites filles, ces petites femmes, un nœud bleu au corsage, le fil de perles au cou, la collerette Médicis à la nuque, la poitrine décolletée dans un corsage à l'espagnole : petites Belles aux cheveux d'or, petites Infantes de féerie, séduisantes de la séduction de l'enfance de la femme, jolies de cette grâce presque céleste qui tremble encore en elle et semble à peine avoir touché la terre! Jamais l'aube, les premières douceurs d'un visage féminin, les transparences de chair d'une toute jeune fille, l'ambre de ces ombres tombées du dessous de l'aile d'une colombe blanche, la lueur

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(le iiîU're courant aux épaules frissonnantes d'un premier décolletante, jamais les blanches tendresses vierges de la peau de la l'emme n'ont eu un peintre pareil à ce miniaturiste dont les petits portraits, si larges, si moelleux, si vivants, si radieux, font penser à ces grands peintres de la chair, Van Dyck et Rubens, réduits à un format de médaillon, ou bien encore regardés par le petit bout d'une lorgnette achetée au Petit -Dunkerque^

La Révolution arrive. Les premières et généreuses illusions d'une rénovation, les grandes perspectives de la liberté remplissent le ménage de l'enthousiasme qui court les ateliers ot passionne les tètes d'artistes. Le 7 septembre 1789, M^^ Fragonard figure avec M"''''' Yien, Moitte, Lagrenéo la jeune, Suvée, David, dans l'ambassade des femmes d'artistes qui viennent offrir à la patrie, sur les bureaux de l'Assemblée nationale, leurs bracelets, leurs anneaux d'oreilles, leurs bagues, leurs étuis, leurs aiguilles à tambour, leurs bijoux d'or et d'argent. Et n'est-ce

1. Il était curieux d'étudier cliez M. Carrier, l'habile peintre en miniatures, trois de ces miniatures de Fragonard, des moins avancées, légères à ce point que le crayon s'aperçoit encore dans les collerettes et les boucles de cheveux. On voj'ait là comme la palette de ses dessous, la chaude éclosion de ses miniatures plus achevées, le lever de ces petites figure>4 tapotées, de ces petits fronts bossues, de ces petits yeux poches, dans un premier bailioaillis vibrant et tremblant de soleil.

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