‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 51 sur 72 · III · texte numérisé non relu

III

306 LART du XVIII» SIECLE.

pas dans son costume do patriotisme que nous la fait voir la miniature de M. Théophilo Fragonard? Le petit bonnet de gaze entricoloré de rubans et surmonté do la cocarde, les cheveux sans poudre tombant à la garçon, la taille prise dans un pierr(d blanc à petit collet, les revers largos et rabattus, un œillet rouge au corsage, — rien ne lui manque de la mode nationale.

Fragonard, lui, pendant ce temps, dédie la Bonne Mère à la Patrie. L'influence de David, qui est resté son ami^ et chez lequel il envoie étudier son fils Évariste^ le fait nommer conservateur du Musée, et

1. L'amitié de David pour Fiagouard ne se démentit jamais. Voici en quels termes il le proposa pour la conservation du Musée, en le mettant en tête de la liste des candidats : « Fragonard a pour lui de nombreux ouvrages: chaleur et originalité, c'est ce qui le caractérise; à la fois connaisseur et grand artiste, il consacrera ses vieux, ans à la garde des chefs-d'œuvre dont il a concouru dans sa jeunesse ù augmenter le nombre. » {Histoire des Peintres par M. Charles Blanc.)

Plus tard, en réponse à l'envoi d'un ouvrage d'Évariste Fragonard. David lui écrivait cette lettre d'un large esprit : « Je suis bien sensible, mon bon ami, à votre tendre souvenir, il me prouve que je suis présent à votre mémoire. J'ai reçu avec bien de la satisfaction votre ouvrage, et j'ai eu un plaisir incroyable à le parcourir. Continuez, mon bon ami, vous êtes ne pour aller loin; quand on fait à vingt-quatre ans une pareille œuvre, on doit s'estimer heureux. Je félicite votre brave père et je me mets à sa place. Qu'il jouisse complètement de la liberté qu'il vous a laissée dans les arts; car il a senti, en habile homme, qu'il n'y avait point qu'une seule route pour arriver au but, et le nom de Fragonard sera distingue dans tous les genres. J'embrasse bien votre mère, et je n'oublie pas M"« Gérard; la postérité m'en ferait trop de reproches. Votre ami sincère, David. — Ce 23 vendémiaire an XIV. » (Copie d'une lettre autographe de David faisant partie de la collection de M. Moulin.)

2. Fragonard avait une fort belle collection d'estampes de son temps. Un jour, — c'était après le triomphe de David, — il voit de la fumée s'échapper de la porte d'une chambre, et il trouve son (ils devant

1'" R A t; ( ) N A li D. :^(»7

plus tard membre du jury des arts, constitué on brumaire an U de la République, sous la présidence de Pache, pour juger les ouvrages de peinture, sculpture et arcbitecture mis au concours. Le triomphe de la nouvelle école semble l'écraser et l'éblouir : il paraît vouloir faire amende honorable de son i;enre, de sa vive peinture; et de ses vieux doigts, si hardis à saisir les fantaisies dans le nuage, il travaille à des dessins pénibles, ennuyeuses imitations de l'ennui des lignes d'alors, que lui achète quelque amateur arriéré, quelque banquier bruxellois ayant encore dans l'oreille le bruit de son nom^

Cependant bientôt arrivent les déceptions', les retranchements, la gêne. Fragonard avait 18,000 livres de rente sur l'État; avec les réductions, les consolidations, ses 18,000 livres de rente tombent à 6,000. Il se trouve si pauvre avec cela, qu'il les place en viager sur la tête des siens. A demi ruiné, il prend encore cette place de conservateur, où, malgré une vive opposition, il avait fait adopter la séparation des écoles. Les ennemis que lui fait, parmi les gens de l'art de 1790, le passé de son talent, circonviennent le ministre, qui lui envoie sa démission sous le

un feu de joie de papier ; — « Misérable, qu'est-ce que tu fais là? » lui dit le père. — « Je fais un holocauste au bon goût, » répond sérieusement son fils. Il brûlait la collection d'estampes de son père.

1. On trouve dans le catalogue de la vente du prince de Ligne (Vienne, 1814) deux dessins grisaille : lun représentant « le Sénat assem))le pour décider la paix et la guerre »; l'autre, « la Fermeture du temple de Janus ». Ces deux dessins avaient été envoyés par Fragonard h M. d'Aoust, banquier à Bruxelles, qui les avait payés 400 livrea

3()S I/ART Dr XV III' SIECLE.

prétexte ironique de le rendre à ses importants travaux'.

Perte de son argent, perte de sa place, oubli de sa vieille gloire, Fragonard supporta toutes ses tristesses delà fin de sa vie avec de la jeunesse d'esprit, une patience allègre , un courage gai, un heureux fonds de belle santé. Il tenait de son père, mort à quatre-vingt-dix ans de la courbature d'une chasse où il avait voulu aller tuer du gibier pour le dîner du baptême de son petit-fils Évariste. Leste, ingambe, il promettait la même carrière, lorsqu'un jour, en revenant à pied d'une course au champ de Mars, ayant soif et chaud, il entra prendre une glace dans un café : une congestion cérébrale suivit et l'emporta. Il avait soixante-quatorze ans ^

1. Voici, d'après les Ai'chives du Louvre, l'iiistorique des fonctions remplies par Fragonard dans l'administration de l'art. Le 12 pluviôse do l'an II, il figure parmi les membres du Muséum national des arts, lors de son installation. Le 19 pluviôse, il est élu président du Conserv.itoire du Muséum. Le 24 ventôse, il est délégué avec Lesueur pour la plantation d'un arbre de liberté, et son nom figure dans toutes les commissions nommées par le Conservatoire. Le 15 thermidor, Fragonard, cessant de faire partie du Conservatoire, continue à être de la commission temporaire des arts. En l'an III, il figure parmi les cinq iiiembies du Conservatoire. La même année, il est nommé président. Puis, en l'an V, il ne fait plus partie de l'administration du Musée national, et en l'an VIII, 22 prairial, sa place d'inspecteur des convois d'objets d'art envoyés du musée spécial de Versailles au musée central de Paris, est supprimée.

2. Fragonard mourait le 22 août 1806. Voici l'acte de décès tel que le Cabinet de l'Amateur de M. Plot l'a relevé sur les registres du IP arrondissement. — « Du vendredy, 22 août 1806. Acte de décès de M. Jeaii-IIonoré Fragonard, peintre de la ci-devant académie, âgé de soixante quatorze ans cinq mois, né à Grasse, département du Var, décédé aujourd'hui à cinq heures du matin, palais du Tribuuat. maison de Véri, restaurateur, division de la Butte des Moulins, époux

Page 1