‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 52 sur 72 · FRAC. ON A RI). IM · texte numérisé non relu

FRAC. ON A RI). IM

Il niuiu'iit obscur, oublié. Il n'eut pas mômo la courte nécrolojïie que le Joiinud de Œntpire donne à Greuze, la ligne avec laquelle il annonce la mort des artistes. Et rien ne le rappela à ses contemporains qu'un souvenir, un tableau exposé au Salon de cette année-là même, où M"*" Gérard avait mis pieusement dans la tôto du Bailli les traits ot la ressemblance « du bon ami Frago ' ».

Pour décrire le grand tableau de Fragonard, Diderot a imaginé de le rêver. Il ne pouvait mieux faire : Fragonard est le Maître du songe. Sa peinture est un rêve, — le rêve d'un homme endormi dans une loge d'Opéra.

La scène s'efface, la salle s'éteint. Le coin du Roi et le coin de la Reine disparaissent. L'orchestre s'ôloigne. La musique expire, et dans un murmure ailé d'instruments invisibles, un air de Gluck soupire, voltige et meurt. Peu à peu, tout se tait, tout finit, — puis doucement tout revient. Le sommeil relève en silence la toile du théâtre. Et l'opéra recommence devant le dormeur, un opéra céleste et triomphal. Les palais, les temples, les campagnes,

de a*^ Marie Gérard. — Les témoins ont été MM. Alexandre-Évariste Fragonard, peintre d'histoire, demeurant rue Verdelet, n» 4, division de la HaHe au Bled, fils du défunt, et Jean-Baptiste Alezard, propriétaire. » — M'"" Fragonard mourait en 1824 à Tâge de soixante-dix-sept ans; et M"'' Gérard en 1837, à peu près au même âge que sa sœur. 1. Le Paitsanias français, 1806.

les colonnades de marbres et de verdure, se lèvent dans une vapeur. Les changements à vue se jouent dans les fnux de Bengale. Les métamorphoses de la Fable se succèdent. Les allégories rayonnent. La corbeille de Flore se vide dans le ciel, et fait pleuvoir le printemps. Les nuages de carton se changent en nuage de gloire. Les pots à feu répandent des auréoles. Les massifs de roses devient des buissons ardents. Les robes d'actrices, fendues et volantes, laissent paraître des corps de déesses. Les cascades, les jets d'eau brillent, se brisent et sautent, lançant en l'air leur poudre de diamants. Puis, tout à coup, ce n'est plus que Gupidons courant avec des torches dans une forêt de cyprès; et tout au fond, monte et grandit, dans un éblouissement de flamme, le Temple de l'Amour, l'Amour même de Bouchardon, illuminé comme de l'immense flambée de bois de celte fête de Trianon, — le dernier feu de joie du dix-huitiéme siècle!

NOTULES

Sur le rouleau des études de Fragonard, envoyées de Home par Natoire, à Paris, en 17o8, voici le jugement de l'Académie en date du 31 juillet i758 : « La figure académique d'homme, peinte par le s'" Fragonard, a paru moins satisfaisante que si on n'avait pas connu les dispositions brillantes qu'il fit paraître à Paris... 11 en est de môme de sa tête de prêtresse qu'on trouve peinte d'une manière un peu trop doucereuse, mais on a été plus satisfait de ses dessins qu'on trouve dessinés avec finesse et vérité. » L'année suivante (H octobre 1759), l'Académie semble plus contente de Fragonard, « bien que l'excès de soin parût remplacer avec peu d'avantage la facilité du pinceau qu'il portait peut-être cy devant à l'excès ». {Académie de France à Rome, par Lecoy de la Marche.)

Les lettres de ISatoire confirment l'intimité qui s'établit de suite entre l'abbé de Saint-Non et le pensionnaire. Natoire écrit à la date du 27 août 1760 : « M. l'abbé de Saint-Non est depuis on mois et demi à Tivoli avec le pensionnaire Fragonard, peintre. Cet amateur s'amuse infiniment et s'occupe beaucoup. Notre jeune artiste fait de très belles études qui ne peuvent que luy être utiles et luy faire beaucoup d'honneur. Il a un goût très piquant pour ce

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gejjjo de paysage, où il introduit des sujets champêtres qui lui l'éussisseut. » Natoire écrit encore à la date du 18 mars 1761 : « Le s"^ Fragonard est bien près de son départ; M. l'abbé de Saint-Non, toujours porté à rendre service à ce pensionnaire, puisqu'il l'emmène avec lui, vient de renvoyer à Naples pour voir les belles choses que renferme cette ville, avant de commencer leur voyage. Cet amateur porte avec lui une quantité de jolis morceaux de ce jeune artiste qui, je crois, vous feront plaisir à voir. »

Fragonard, qui était arrivé à Rome en 17bG avec Brenet, en repartait le 4 avril 1761. [Académie de France à Rome, par Fecoy de la Marche.)

A propos de la réception de Fragonard à l'Académie, M. de Marigny écrivait à Natoire le 27 mars 1765 : « M. Fragonard vient d'être reçu à l'Académie avec une unanimité et un applaudissement dont il y avait peu d'exemples ; on espère qu'il contribuera à consoler de la perte de Deshaies. » {Académie do France à Rome, par Lecoy de la Marche.)

Dans les nombreux tableaux et dessins que le miniaturiste Hall possédait de Fragonard, il y a, mentionnée par lui, dans son catalogue manuscrit, cette curieuse indication :

Fragonard. — Une tête d'après moi, dans le temps qu'il faisait les portraits au premier coup pour un louis. . . 2t

[Hall^ sa vie, ses œuvres, sa correspondance, par Villol, 1867.)

M. Groult possède une très grande toile décorative de Fragonard, qui semble un panneau du salon de Terpsicliore de la maison de la Guimard, située rue de la Chaussée-d'Antin. La danseuse, grandeur nature, est représentée en bergère d'opéra; sur ses cheveux poudrés est

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posé un léi^or cliapeaii de jardin à la funiic joliinenl ,i;oiidolée, aux rubans envolés derrière elle, et un carlin ja[){)c sous sa jupe. Klle a un corsage rose lacé entre les deux seins, une robe à rrtroussis de soie verte, sur laquelle est jetée un tablier de dentelle dont les petites poches sont agrémentées de nanids de rubans et de roses artificielles. VA la danseuse en train d'esquisser un pas de danse est chaussée d'un soulier de salin blanc à bouffettes roses, d'un eharmant petit soulier dont le pied vainqueur est visé par un amour, agenouillé dans un buisson de roses et qui s'apprête c\ décocher la ilèche de son arc.

M. Lagrange, au retour d'un voyage dans le Midi, a donné dans la Gazette des Beaux- Arts du \^^ août 1867 une longue description de la maison de Fragonard à Grasse, cette maison où le peintre s'était réfugié pendant la Terreur, et dont il avait peinturluré ou fait peinturlurer si révolutionnairement l'escalier.

Le salon, dont un bas-relief en marbre à la Clodion surmonte la porte, a tous ses murs couverts de peintures, et jusque dans les angles étroits des encoignures, des langues de toile cachent sous leurs fleurs peintes les lambris. Une décoration complète à laquelle il ne manque que les cadres de boiseries. Ce sont de grands tableaux de plus de deux mètres entre les portes, et de petits tableaux audessus des portes, où se développe un poème d'amour; les grands panneaux racontant le drame humain et l'aventure galante ; les petits panneaux faisant planer au-dessus l'Olympe ironique des Cupidons. Le premier panneau représente une rencontre de garçonnets et de fillettes près d'une fontaine d'amour; — au-dessus un Cupidon fait la chasse à une colombe. Dans le second panneau, les amoureux échangent au-dessous d'une statue de Psyché un serment d'amour dans un mol baiser. Dans le troisième I)anneau, sur la terrasse où rêve l'amoureuse, apparaît

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au haut d'une échelle l'amoureux; — au-dessus, un Cupidon savoure l'odeur d'une rose épanouie. Le quatrième panneau vous montre la jeune victime tomhée, traînée au pied d'un autel à l'Amour; — au-dessus, cabriole un Cupidon, une marotte à la main. Le cinquième panneau, le panneau final : c'est, sous la feuillée d'un bosquet, au milieu d'orangers jonchés de guitares, de cahiers de musique, l'agenouillement de l'Amour que l'amante couronne, pendant que, dans un coin, Frago lui-même crayonne, un portefeuille sur les genoux. Et comme apothéose à ce cinquième acte, un Amour-Hymen, tenant une torche dans chaque main, rayonne et fulgure sur le panneau de la cheminée, au milieu d'un ciel embrasé que sillonnent des Cupidons.-

Deux des grands panneaux seuls sont signés, mais M. Lagrange ne doutait pas que toute la peinture du salon ne fût de la main de Fragonard, — toutefois à des années de distance, — des panneaux étant exécutés dans la tonalité bleuâtre des « Hasards de l'escarpolette», d'autres dans la tonalité blonde et chaude de la première manière du peintre.

Les lettres d'Honoré Fragonard sont introuvables. L'on ne connaît guère du peintre que quelques billets parmi lesquels je choisis les trois lignes publiées dans le supplément de i'Isographie :

Citoien Président, selon le vœu de la société, je vous remets mon nom et pré nom, ainsi que ma demeure : Jean-Honoré Fragonard, Gallerie du Louvre, ?i° 29 ^ Salut et fraternité.

Fragonard.

Ce billet est adressé au citoyen Sauvigny^

\. Dans rÉtat des Logements du Louvre en 1790, l'atelier de Fragonard et son logement sont désignés dans l'escalier des Artistes, sous la porte Saint-Germain, k gauche, au Ie^

FKA(i<)N ARD. M:

A propos du lempL'i'ament de peintre de Fragonard el de tout Forganisme de son T'ire tourné vers l'art, Renouvier cite ce mot caractiMistique du peintre : « Je peindrais (n)ec mon okH ! »

1. Histoire de l'Art pendant la /{rmlntion, par Renouvier. Renouard. 180.1.

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