‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 59 sur 72 · Archives île l'Art français · texte numérisé non relu

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2. A ce temps d'intimité de Pi-udhon avec M. de Joursanvault. se rat-

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peint u 10 dont on retrouve un échantillon dans la collection do M. Grand. C'est un petit tableautin, touché comme la plus fine miniature, qui représente M. de Joursanvault en habit militaire, couronné par la Beauté, au milieu d'un Olympe allégorique : roiympe des allégories commençait déjà à visiter rimagination de Prudhon.

On ne baptiserait guère la toile du nom de Prudhon sans cette lettre d'envoi, si curieuse à tant d'autres titres pour la biographie du peintre. C'est la confession des pensées, la confidence de l'àme de Prudhon en 1780, et ne semble-t-il pas qu'on y entende le cri de ses ambitions et de son génie qui étouffent à Cluny et appellent Paris?

Monsieur,

Je ne suis point de votre sentiment, je trouve votre charmante lettre trop courte^ et d'autant plus quil y avoit déjà longtemps quil me tardoit d'en recevoir, n'ayant pas de plaisir plus sensible que l'honneur de votre entretien, ne fût-il que d'une ligne ou d'un instant. Voulez-vous me permettre de vous dire. Monsieur^ que vous me flattez un peu trop, soit au sujet du tableau que

tache une curieuse illustration. M. de Joursanvault avait écrit une Méthode pour la basse; Prudhon fit à l'encre de Chine une série de douze petits dessins où, prenant tantôt pour modèle jM. de Joursanvault père, tantôt AI. de Joursanvault fils, tantôt le curé de l'endroit, il donne consciencieusement et spirituellement figurés la position de l'avantbras et les mouvements des doigts sur les cordes de l'instrument. Ces dessins, sauf un seul qui est en possession de M. Mouillerou, appartenaient à M. Teinturier.

je vous ai fait, soit d celuy des gravures que J'ai eu et que f aurai l'honneur de vous faire ; je suis bien charmé que voti'e indulgence trouve passables les petits ouvrages qui sortent de ma main; mais qui me répondra que je ne me laisserois pas éblouir des choses trop flatteuses que vous dites en ma faveur^ surtout en me le répétant « moi-même? Je crains bien ma foiblesse, et si mon peu de mérite ne m'étoit bien connu, cen sentit peut-être déjà fait.

Sçavez-vous que j'ai aussi une grâce à vous demander? toujours des grâces! je crains bien de vous fatiguer^ mais non, celle-ci est d'un genre soutenable, c'est de me laisser sortir de mon maudit pais après que j'aurai exécuté les ouvrages, soit peints^ soit gravés^ pi'escrits dans votre kttre, outre que j'y perds un tems précieux que je regrette, je m'y ennuie au delà-de tout ce qu'on peut dire, et je ne pws y rester plus longtetnps sans prendre sur mes jours. Laissez-uioi aller à Paris, Monsieur.! c'est là oii non seulement je pourrois vous faire des ouvrages plus dignes de vous et de moi, mais où je serai à même de ne perdre aucun moment et de me perfectionner de plus en plus; j' oserai seulement vous demander pour ce pais-là votre protection et quelques-unes de vos comioissances, et j'espère bien que vous n aurez pas à regretter de m'avoir accordé l'une et procuré l'autre. Voici quelles seront les études que j'y ferai le plus particulièi^ement : j'y dessinerai beaucoup 1° d'après l' an ticpue pour prendre de belles formes, ianatomie pour en connotlre les précisions, diaprés nature pour en saisir les finesses et réduire, si je le puis, le tout dans mondes-

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sin; !2° je comparerai ensuite lun avec l'autre, soit pour en connaître les rapports, soit pour en démêler les défectuosités. Outre ce, Je consulterai souvent les g?'ands nialtres, tels que Raphaël, Titien, Ruhcns, etc., les uns pour les grâces, l'élégance du dessein, la finesse et le naturel sublime de l'expression; les autres pour l'art ravissant du coloris, la belle ordonnance de la composition, la magie du clair obscur, etc., etc. Enfin Je tâcherai de tirer parti du tout, suivant la portée de moti génie. Qu'en pensés-vous, Monsieur? il me tarde de mettre à exécution toutes ces choses ; plus la violence de mon désir me presse, plus Je ni ennuie à Clumj.

Ici Prudhon fait, on dix points longuement déduits, la critique du petit tableau en miniature qu'il envoie à M. de Joursanvault, et dont nous avons parlé. Il parle sans feinte modestie, et comme avec un pressentiment de ce qu'il pourra faire plus tard. Il reprend :

Je me réserve de vous en faire un autre de même grandeur et plus p7'ése?itable, car Je suis Jaloux guune personne qui m'honoi'e de son amitié ait de moi quelque chose de passable : ce ne sera point à Cluny, oli le regret de perdre mon temps et l'ennuy d'y rester m^excèdent, ce qui me rendrait incapable, si J'ij demeurois plus longtemps, de rien faire de bon; mais ce sera « Paris ou je verrai de belles choses qui me rendront tovt de feu et que je tâcherai d'imiter dans mes ouvrages; je me réjouis de vous en envoyer, lorsque j'y serai, vous vérités mes progrès.

Quand je pense « ce pais ou à Rome, l'impatience et m. 31

le désir d'êt7'e dans l'une ou dans Vautre ville rn emporte. En allant à Paris et passant par Beaune, j'y ferai, si vous voulez me le pe7'mett7'e, votive buste seulement et celui de mademoiselle, pour emporter avec moi, afin de les copier sur le tableau que j'exécuterai. Vous me permetti'ès aussi, Monsieur ^ de vous faire cadeau de ce tableau pour pouvoir vous témoigner de quelque façon ma reconnaissance.

Vous nous faites donc espéi^er que nous animons le bonheur de vous posséder à Cluny : quel sensible plaisir pour moi de voir un ami (permettez-moi ce teime) pour qui j'ai l'attachement le plus intime, mais je suis bien aussi mortifié d'être privé de mademoiselle Dembrun ; ma joie auroit été entière si vous étiès venus tous les deux.

Vous me parlez de payement ; qui sait mieux que vous, Monsieur, le prix quon met à ces sortes d'ouvrages; permettez-moi de me rapporter à ce que vous trouvères bon, cette demande de prix de votre part me peine à l'infini, et si ce nétoit le besoin, je ne souffinrois pas seulement que vous m'en parlassiez, car réellement c'est me peiner de me le dii^e et je m'estimerois trop heureux de faire quelque chose qui pid vous faire plaisir.

Votive petit Jannot est en bonne main, c^ est sa maman qui le nowrit, il est gras comme un petit cochon et méchant comme un petit diable.

La lettre finit par ces lignes, où l'on retrouve, sous la plume de l'ancien élève des moines de Cluny, l'esprit de l'opinion publique du temps, et les premiers murmures de la Révolution contre les ordres religieux :

PRUDHON. -m

Ce frère Placide, c'est un vilain; je n'en suis pas étonné, il ne tiendrait pas de la race monastique, je lui ai dit cent fois de faire vos clefs, le drôle n^a jamais eu le tems, il a bien eu celui de boire votre vin. Je vais lui faire voir votre lettre à cet article et lui demander absolument vos clefs, je l'avertirai d'ailleurs que vous venez bientôt à Cluny et que vous ne manquerés pas de lui chanter la grêle.

A regard des vieux papiers et parchemins, ils ne sont point communs à Cluny ; pour peu quon en ait, on en fait des couvertures de pots; on ne pourroit en trouver que chez Messieurs les Bénédictins, qui non contents de leurs titres et de leurs droits, ont usurpé tous ceux de la ville, mais les coquins ne relâchent rien... K

Les prières, les impatiences de Prudhon, la vivacité et l'élan de ses jeunes espérances touchaient et gagnaient M. de Joursanvault, qui fournissait au jeune peintre les moyens d'aller à Paris, et Prudhon partait pour cette terre promise de la fortune et de la gloire. Il arrivait à Paris, précédé d'une lettre de recommandation adressée par l'excellent baron cà son ami Wille, et qui montre la patiente et l'intelligente étude que le protecteur avait faite de son protégé, l'intérêt paternel avec lequel il avait interrogé son caractère, les craintes, les terreurs avec lesquelles il confiait à Paris cette nature tendre et facile aux tentations, cette âme faible, impressionnable, sensible, sans défense contre l'entraînement. Et de quelle voix pleine d'émotion il

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