Lettre autoo;raphe possédée par M. Boilly
IMIUDIION. 377
dorios banales, vivant presque dans l'unique eompagnic de son ami Bertrand le statuaire, Prudhon se dérobait et se refusait aux protections qui venaient i\ lui. II écrivait que i<les pi'oteclions l'embari'a^mient plus qu elles ne lui plaisaiei^t». Il disait qu'un artiste ne devait avoir de protections que son talent, ajoutant qu'il ne sentait pas le sien assez avancé pour qu'il fût produit. Il déclinait les offres de service de M. Lagrenée, directeur de l'école de Rome, dont il connaissait les aimables qualités, mais qu'il se refusait à prendre pour guide de son talents II y avait
1. Le programme d'art que .son jeune talent s'était tracé, il est dans cette lettre adressée à Devosge où Prudhon fait la \econ au fils 1)(;vosge. au petit Natoile, comme il l'appelle familièrement.
.< Montrez-leur dans la manière de faire votre tableau que Rome n'est point faite pour être vue par des aveugles ou des petits maîtres; du nerf, de l'expression, un dessin ferme et grandement senti, des draperies avec des plis grands et décidés et du repos dans les parties larges. Joignez à cela un effet vigoureux et tranquille, afin de faire briller davantage le mouvement de vos figures. Point de ces clinquants de lumière qui fatiguent Vœil et empêchent le spectateur de jouir doucement de l'objet qu'on lui présente. Laissez, laissez le clinquant et le brillant à ceux qui privent leurs figures d'âme et de sentiment, et qui ne savent ni émouvoir ni intéresser, » (Lettre du 26 février 1787, publiée par les Archives des Arts.)
Et voulez-vous avoir Texplication, toute l'explication de l'Œuvre de Prudhon, lisez encore cette lettre :
0 ... Pour m" expliquer , mon ami, je dirai qu'on s'occupe trop de ce qui fait le tableau et pas assez de ce qui donne l'âme et l'énergie à ce qu'il doit représenter. On pense au brillant du coloris, â l'effet magique du clairobscur, à la variété goustueuse des teintes, un peu au dessin, mais mesquinement. On s'occupe même des passions que présente le sujet; mais ce â quoi on ne pense plus, et qui est le but principal de ces maîtres sublimes qui voulaient faire impression sur Vàme, c'est de marquer avec force le caractère dû â chaque figure, et qui, venant â être émue dans le sentiment de ce même caractère, porte avec elle une vie et une vérité qui frappent et ébranlent le spectateur. On voit dans les tableaux et sur les théâtres des hommes qui montrent des passions, 7nais qui, faute d'avoir le caractère propre de ceux qu'ils représentent, n'ont toujours l'air que de jouer la
dans sa nature un peu ombrageuse des pudeurs et des susceptibilités d'orgueil auxquels il prêtait la formule rigoureuse d'une théorie et qu'il érigeait en règles de conduite. Son humeur et ses ambitions s'accordaient avec ce renoncement au monde, ce vœu d'un travail austère et solitaire que l'homme imposait à l'artiste pour la dignité de son caractère, pour le salut de sa conscience et pour la liberté de son génie. C'est à cette époque qu'il écrit :
Lor^quon connaît beaucoup de gens auxquels on est obligé de faire sa com\ on se gâte, on perd son caractère^ sa façon de voir; on devient uniforme, petit, mesquin^ en les fréquentant, on ne veut chercher qu'à leur plaire, et on ne fait plus que comme tout le monde, triste dénoueînent; si les grands niaîti^es avaient agi de la sorte, nous n aurions rien à puiser dans leurs ouvrages. Un artiste qui étudie doit être libre; il doit opérer d'après ses principes et d'apjrès ses 7'é flexions, qui pour être profondes et solides ont besoin de solitude. Apres cela lorsqu'il est affermi et qu'il a acquis le degré de talent dont il se croit capable, il peut se produire avec retenue; car il risquerait encore de manier er son génie. Léonai'd de Vinci ^ cet Homère de la peinture ciià aurait donné des leçons à liaphael, à Michel- Ange et à tous les maîtres qui
comédie ou de singer ceux qu'ils devraient être; de plus, au lieu de ce charme de couleur et de ce beau contraste de teintes qui ne so7it que clinquant et qui ne font l'effet que d'un mensonge et non de la vérité, il doit régner dans un tableau un ton doux et tranquille, mais vigoureux, qui plaise au spectateur sans Véblouir et laisse l'Ame jouir de tout ce qui l'affecte. » (Lettre à Fauconnier, possédée par M. Pelée et citée par M. Clément.)
sont venus avant et après lui\ dit lui-même qu un ai'tiste a besoin d'être tout entier à luy, que la solitude lui est absolument nécessaire pour obsei'ver plus attentivement la nature. Enfin ce quil y a de certain, c'est qiiil faut se résoudre à ne rien sçavoir en voyant le monde, faisant sa cour et perdant son temps, ou sacrifier le monde et ses flatteries pernicieuses à la science et au plaisir de devenir un homme de talent.
Le travail et la solitude, c'est la vie de Prudhon à Rome. Il se repose du labeur imposé, des ennuis et des fatigues de sa copie, en dessinant les marbres, en notant avec le crayon et la plume Tharmonie des lignes antiques.
Et toute l'histoire de son séjour, nous la possédons et nous pouvons la suivre dans son album, sauvé par M. Marcille : un mauvais cahier, relié par la papeterie romaine du siècle dernier, en grossier vélin, dont le fermoir est une lanière de cuir. Ce sont d'abord des croquis, des figurines d'après l'antique, indiquées d'un trait maigre et où rien ne se lit de la signature de Prudhon. A la trente et unième page seulement, une statue de Paris commence à révéler le dessin et le modelage du peintre. Viennent ensuite un Génie, une étude de Romain portant un fardeau^ qui font déjà penser au maître qui formera Copia. Ici quelques pages manquent : elles montraient des académies microscopiques, des homuncules qui semblaient musclés par le Bandinelli. Prudhon fils les a laissé déchirer et emporter par Devéria, pour quelque argent qu'il lui devait. L'album reprend
avec « l'Amour désarmé,» d'après le Corrège; et de cette plume avec laquelle il vient de dessiner, le peintre écrit le titre des oeuvres qu'il promet à son avenir : l'Amour, la Frivoliti':, Le léger badinage et
LE repentir oui LE SUIT, l'AmOUR ET PSYClIl':, JOSEPU ET
PuTiPiiAR... C'est comme la confidence de son imagination, comme l'Annonciation de son OEuvre*. Et
1. Un autro album du même temps, à côté des sujets que Prudhon a réalisés, indique un assez grand nombre de sujets qu'il n'a pas traités ou qu'il a modifiés depuis; c'est une curieuse confidence de son imagination. Nous y remarquons : l'Amour d'Antiochus pour Strat07iice ; — Corlolan et Véturie; — les Athéniens s'embarquant lors de l'invasion de Xerxès ; — l'Histoire de Lucrèce ; — l'Histoire de Mucius Scaevola; —Junon, à la prière de Minerve, donne ses divines mamelles à Hercule ; — V Amour réduit à la raison; — la. Vertu avilie par l'Amour; — la Faveur suivie de l'Envie; — r Amour séduit l'Innocence, le Plaisir l'entraîne, et bien souvent le Repentir les suit, etc., projets de tableaux et de dessins au milieu desquels se trouve oublié et non déchiré un brouillon d'une lettre d'amour, que le roman publié par M. Sensier fait supposer à l'adresse de M'i' Fauconnier.
«... Pourrais-tu croire qu'ayant mis tout mon bonheur en toi, je pourrais encore le trouver ailleurs : quelque chose qui m'arrive, où pourraient être les amis qui me seraient aussi chers que toi. Ah! si tu m'avais cru ingrat, aurais-tu si facilement résolu de sacrifier mon amour... le plus cher à mon cœur. H... ma chère amie..., ne sacrifier qu'au bonheur et au repos de ton ami. C'est lui-même qui est... victime de... sacrifice. Oui tu as douté de mon amour, tu n'as pas balancé à me retirer ton cœur et ta tendresse. Il est cependant si doux d'être aimé, un ami tendre sincère est une chose si rare! L'amour fait passer des moments si délicieux que je ne conçois pas comment on peut quitter un ami pour livrer son cœur à l'indifférence. N'est-il donc pas permis d'être heureux'^. Faut-il pour être sage passer sa vie sans jouissance, et qour être vertueux, est-il dit qu'il faille enfouir la source du bonheur, et sacrifier les goûts les plus chers? Oh! je suis bien' loin de le croire et la vie ne nous est pas donnée pour ne la passer que dans la froide langueur. Le plaisir n est-il pas un présent de cette sage nature, et rejetterons-nous ce précieux sentiment de la félicité qui nous indemnise de nos dégoûts, de nos ennuis, qui sème quelques fleurs sur le passage rapide de la vie, et qui place le bonheur à côté de la peine. Pour n'adopter que ce qui nouff chagrine et nous tourmente... Impossible un tel système, il ne peut être reçu que par tes cœurs froids : la sensibilité le rejette puisqu'elle
r RU DU ON. ;î81
ç;\ et li\, il y a encore, sur les feuillets du cahier jauni, des croquis de femmes caressées d'un crayon léger, et dont les poses ondulantes rappellent le balancement des Noces Aldobrandincs, cette admirable frise de la peinture antique qui devait être une des inspirations familières de Prudhon.
Mais avant tout le jeune artiste contemplait. 11 vivait dans la communion du Beau. Il nourrissait son âme de l'âme des chefs-d'œuvre : et c'était au fond de lui qu'il fixait tant d'images. Comme Bruun- Neergaard lui demandait un jour l'objet de ses études en Italie : « Je in occupais à regai'der et à admh'cr les ehefs-d' œuvre y^, lui répondit Prudhon.
Sa copie de Gortone, enfin terminée, était envoyée à Dijon, vers le milieu de l'été de 1787 ; et Devosgc lui obtenait une continuation de trois ans de séjour en Italie, et la commande de deux tableaux de son invention et à son gré. Mais Prudhon avait le mal du pays. Il venait de se refuser aux offres de l'amitié de Canova, qui lui proposait de partager son atelier et de bénéficier de ses relations et de sa gloire naissante. Il suppliait en grâce Devosge de travailler à lui obtenir la permission, ses deux tableaux faits, de revenir et de jouir de sa pension à Paris au moins pendant un an. Il appuyait auprès de lui sur l'état misérable de son pauvre enfant, qu'il regrettait de ne point avoir emmené en Italie, sur l'indigence de sa femme, à laquelle, malgré tout, il devait du pain.
croit n'avoir reçu un cœur que pour s'ouvrir au sentiment du bonheur. » (Album et lettre communiqués par MM. Marcille.)
Il lui parlait de sa santé, mise en si mauvais point par le climat de Rome. 11 l'entretenait de ses craintes de se retrouver, après ses trois ans, une seconde fois à Paris sans ressources et dans l'impossibilité, comme la première, de se faire connaître par quelque ouvrage d'importance. 11 leur déclarait encore que, malgré toute son admiration pour les maîtres anciens, il n'imaginait guère de quelle utilité pourrait lui être un nouveau séjour de trois ans en Italie. Le bonhomme Devosge se rendait aux raisons et aux sollicitations de son élève. Et nous retrouvons Prudhon à Paris à la mi-novembre 1789.
Établi àParis, rue Cadet, n°18, avec sa femme et son enfant; chargé de cette famille, bientôt augmentée d'un second garçon et d'une petite fille, Prudhon, pendant ces premières années de la Révolution, était dejourenjour arraché aux tentations de son génie par les nécessités et les misères de la vie. Obligé de faire à ses besoins, aux besoins des siens, le sacrifice de ses ambitions, il étouffait ses projets, il renonçait aux grandes choses dont il sentait le souffle en lui, et que les rêves de ses nuits d'insomnie poursuivaient dans un nuage. Il se mit héroïquement à faire des portraits en miniature, trop heureux, quand la commande d'un portrait à l'huile laissait à sa main un champ plus large et le sortait de la pratique me-
nue de laquai'clle au pointillé. Cependant ee fut en ces années besogneuses, où le gagne-pain détendait il Prudhon la grande peinture, que Prudhon devint un Maître : il devint obscurément, h Tinsu de tous, dans cette pauvre retraite, l'admirable dessinateur que l'école française peut opposer aux plus grands des plus grandes écoles. Aux instants de repos, entre deux portraits, dans les courts loisirs de sa tâche, dans une heure du jour, ou le soir à la lampe, il jette, sur un bout de papier que l'enfant déchire et que la femme balaye, la pensée qui le tourmente, la ligne qu'il entrevoit, la composition qui flotte dans sa tète. Voilà, sous sa main d'abord hésitante, les jeux charmantS;, les jeux vivants de la lumière et de l'ombre, des figures, des groupes, des tableaux essayés et comme recherchés à tâtons par le crayon. Puis, de croquis en croquis, c'est une accentuation plus osée, plus magistrale, un modelage plus étudié, plus savant et plus simple, jusqu'à ce qu'enfin le plein rayon de la création éclate sous sa main victorieuse, éclairant la troupe de Grâces décentes, et le chœur de ces allégories morales indiquées sur son album d'Italie.
Déjà, en 1791, Prudhon avait envoyé au Salon de Paris un dessin à la pierre noire, représentant un jeune homme appuyé sur un dieu Terme. Le Salon de 1793, qui montrait de lui trois peintures, un portrait d'homme, un portrait de femme et I'Union de l'Amour et de l'Amitié, montrait aussi deux dessins du peintre^ tous deux à la plume. Le sujet de l'un
était tiré du premier acte d' Andromaque . L'autre était I'Amour réduit a la Raison « faisant partie de la collection du citoyen d'Arlet », nous dit la gravure de Copia, ce qui semblerait indiquer que le dessinateur était déjà apprécié par les amateurs et les collectionneurs.
Étrange œuvre pour un tel temps, l'Amour réduit a la Raison ! Imaginez dans un coin de ce salon, envahi par la tragédie, la déclamation, le tumulte et l'orage, un eidulion de la poésie grecque, un petit tableau d'Anacréon; et n'est-ce pas le luth même du poète, ce luth rebelle à chanter les Atrides et les travaux d'Hercule, ce luth qui ne veut chanter que l'amour, dont le peintre a retrouvé les cordes divines et l'immortelle harmonie?
A un anneau scellé dans une gaine qui porte la tète de Minerve casquée, l'enfant Amour est lié par les deux mains. Dépité, furieux et vaincu, se débattant contre ses liens, il retourne et renverse en arrière son joli visage, crispé par la colère et les larmes. La plainte et la rage d'un enfant gâté se mêlent dans le cri de sa bouche entr'ouverte. Vainement il bat de l'aile, vainement, du pied gauche, il frappe impatiemment la terre. Assise en face de la Minerve, les bras nus et le sein à demi dévoilé, le chiton aux plus fins et serrés noué au-dessus de la taille, une draperie aux grandes lignes jetées sur les genoux, le corps balancé par l'avance d'une jambe et la retraite de l'autre, une femme^ les deux bras levés en l'air, approche l'une de l'autre ses mains pour
applaudir : c'est la Raison qui sourit avec une douce moquerie en penchant sa tôte sur son épaule.
L'Amolu ri-:i)uiï a la Raison n'attendait pas longtemps son pendant : lh Cruel rit dks pleurs qu'il FAIT VERSER. La fcmmc ici courbe la tcte, et ses cheveux, dont les tresses se dénouent, pleurent sur ses épaules. Tout son corps s'affaisse. Elle se soutient d'un bras, laissant pendre l'autre dont le mouvement vient mourir sur sa jambe. Une larme tremble à son (ril. Auprès d'elle, une rose effeuillée gît sur le sol, — ruine et débris d'un rêve qui semblent, semés çà et là, les morceaux du passé et les parfums d'hier. Et devant l'Ariane, voilà le même enfant, mais cette fois c'est l'Amour libre, maître et vainqueur. Immobile et léger, une jambe passée sur l'autre, les deux bras noués sur son arc droit et qui le porte sans plier, le menton posé sur les mains, il avance et semble balancer narquoisement sa petite tête serpentine où la bouche rayonne d'ironie, dont l'œil est noir de vengeance, et qui montre, dans l'éclair du triomphe, une malice de faune, une joie d'enfant, un rire de dieu!
Puis c'étaient tant de dessins immortels! Un jour, d'une page déchirée d'Ovide, le crayon de Prudhon faisait une page de Michel-Ange. C'était ce sujet longtemps cherché par Prudhon, et dont le baron de Joursanvault a gravé à l'eau-forte la première idée. Cérès à la recherche de sa fille, Gérés attablée et affamée, penchée sur la bouillie dont une vieille femme lui fait la charité, la cuiller suspendue aux III. 33
lèvres, foudroyant de son regard et du froncement do son sourcil de déesse, le petit Stellion dont la bouche se fend déjà en rire batracien. Un autre jour, il allait chercher la volupté dans l'Ancien Testament, et dessinait ce beau torse de la Passion qui se penche sur Joseph et semble s'enrouler autour de lui. Ou bien c'était la vierge de l'Ile-de-France qu'il montrait sur le pont du vaisseau, violée par le vent et la mort, mourante, et, d'un geste de modestie suprême, voilant son agonie. Puis, ses crayons revenaient à la patrie de ses idées, à la Grèce; et l'on eût dit que le dessinateur tirait du jardin de ses temples écroulés, les statuettes de ses dieux, un petit Panthéon oii le blanc caresse le papier bleu comme un rayon de lune caresserait une frise de marbre. Ici c'est Pallas, ici Minerve; là c'est la troupe des Muses, menée par Apollon; partout c'est la bande libre et mutine des amours allumant des torches, aiguisant des flèches, petits dieux aux membres arrondis, que Prudhon répand dans son Œuvre pour l'animer du mouvement et des jeux de l'enfance.
Rien de plus intéressant que de surprendre la main de Prudhon et de suivre les enfantements de son dessin dans les études possédées par M. E. Marcille, M. Laperlier, M. de Boisfremont, véritables révélations, précieuses confidences de son faire^ qui nous permettent de regarder par-dessus l'épaule du peintre la marche de son crayon, et d'assister, pour ainsi dire, à son travail.
L'originalité, la force, la marque du génie de Pru-
l'KUDlloN. 387
dhon est d'aller toujours de l'intérieur h l'extérieur de sa figure. C'est le dessin de la lumière qu'il eherche avant tout sur le corps humain : le rayon, voilà sa ligne. Aussitôt qu'il a jeté sur le papier bleu le tracé léger du contour et des ombres, marqué ses places, embrassé ses proportions, il donne sur ses premièresindications un coup de mouchoir qui fait fuir le crayon noir dans le nuage d'une préparation de fusain. 11 commence î\ sortir son académie du fond tendre et de la nuit claire de son papier avec des traits droits de crayon, largement espacés, qu'il conduit dans le sens du courant des muscles, et qu'il ne croise qu'à la rencontre des emmanchements. Dans ce réseau, sous cette armature de blanc, vous croiriez voir se lever dans un crépuscule un écorché de lumière; puis les ombres se renforcent de sauce; d'un trait gras et large le dessinateur enveloppe, plutôt qu'il n'arrête, le contour de sa figure, et laisse flotter dans le linéament indécis, baigné de la lumière ambiante, avec lequel la nature accuse, en les caressant, les extrémités d'une forme. Et le voilà revenu à son modelé de lumière; il recharge ses valeurs, il masse et presse les raies de crayon blanc, qui se rencontrent en losanges aux reliefs des attaches, aux ressauts des membres et promènent en traînées d'argent, sur les pectoraux, le relief rayonnant des cavaliers du Parthénon ; puis une estompe de mousseline de l'Inde amortit tout ce travail dans une fonte générale. La sauce frottée a laissé le reflet sourd et moelleux du velours gris aux parties d'om-
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bres, auxquelles Prudlion no touche plus que pour les accentuer, dans les valeurs, de rayures de crayon noir qui vergent le papier. Le moment du dernier travail est vonu : le crayon blanc est repris, et ses raies recommencent; mais, cette fois, Prudhon le •pousse à petits coups sur cette figure, qu'il semble lisser et polir amoureusement; il nuance les plus petites indications de lumières, il fait sentir la moindre dégradation des plans, et il ne s'arrête que lorsque l'image humaine vit et palpite sous les mille petites lignes juxtaposées de son crayon comme sous une trame de jour^
Esquisses, projets de tableaux, de portraits, de vignettes, Prudhon les traite de même, presque toujours sur ce papier bleu où les premières pensées de ses conceptions semblent se débattre dans une aube; car, à ce grand maître, l'idée du mouvement, le projet de la composition apparaissent, aussi bien que la ligne du dessin, dans une vision lumineuse. Du blanc, du noir, des balafres de crayon, dos hachures brutales, cela lui suffit pour fixer le premier éclair de son imagination. Rien qu'un barbouillage, et vous verrez déjà s'agiter sous un baiser du soleil le groupe d'iNNOCENCE et Amour; rien qu'un nuage, et vous aurez l'éblouissement de l'Olympe, cette
1. Sur la signature des dessins de Pi^udhon, une lettre de Prudhon ;i Constantin, publiée par M. Clément, est toute une révélation :
« ... Ton père signait pour moi les dessins de moi qui lui tombaient dans les mains, car jamais je n'en ai signé aucun. Si ceux dont tu me parles, tu les reconnais de moi, rien ne t'empêche d'en faire autant, de plus tu as ma signature nu bas de ma lettre : elle peut te servir de type. »
voûte toute rayonnante (run l'ourmillement do dieux, sur laquelle se détache la Diane aérienne ot volante qui pose ses mains sur les genoux de Jupiter.
Prudhon vécut longtemps de ses crayons. Il demanda son pain à des dessins de circonstance. Sous la République, il dessina des Lois, des Libertés; il fit une allégorie de la Constitution française de 1793, rêve de bonheur du patriotisme qui semble le fronton d'une utopie; et, dans tous ces dessins, il sut prêter Tidéal d'une force sereine ou d'une grâce monumentale aux passions comme aux illusions de son temps. Pendant des années, il usa ses crayons sur des vignettes banales, des fleurons d'imprimés, des têtes de lettres administratives, illustrations, microscopiques, figures d'un pouce, qu'il savait signer de son style et où il enfermait sans effort la grandeur et le mouvement qu'un Pyrgotélès fait jouer dans le cercle d'une pierre gravée. Quoi encore? des culs-de-lampe minuscules, des en-têtes de factures et de traites commerciales, des sceaux de maisons de commerce, les plus misérables petites œuvres du métier, tout cela sortait de sa main, comme un Olympe de Lilliput, ennobli d'une vénusté magistrale. Les cartons des amateurs, les reliquaires des curieux ne gardent-ils pas de lui des cartes d'adresse où Prudhon fit tenir son génie? N'a-t-il point laissé tomber de ses crayons cette adresse d'un bijoutier du Palais-Egalité, dont il répétait le dessin sur le verre de la boutique? Vous retrouverez les morceaux brisés de l'enseigne chez M. de la Salle. Et