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pour la veuve du bijoutier, c'était cette autre adresse, un tableau de Parrhasius retrouvé dans un carré de papier : cet Amour faisant briller entre ses doigts les bijoux de ce coffret ouvert, d'où la Tentation s'envole comme d'une autre boîte de Pandore, tandis qu'une femme au torse nu attache à son oreille les triglènes d'or avec une coquetterie de bacchante. Et ne met-il pas l'immortalité de sa grâce jusqu'en des images de confiserie, jusqu'en cette Léda dont il plia les reins et roula l'écharpe dans un cadre d'une bonbonnière? Imaginez des vers d'André Ghénier tombés dans une boîte du Fidèle Berger !
La misère, la famine de 1794 chassaient Prudhon de Paris. Il se réfugiait et s'établissait en Franche- Comté, à Rigny, près de Gray, où il avait la bonne fortune de trouver à faire des portraits au pastel, portraits à la grosso, mais où le peintre, qui ne pouvait toucher à rien sans y mettre son originalité, essayait déjà ces tons laqueux et sans mélange de jaune , ce martellement de la touche, ces égratignures hardies de bleu dans les ombres, qui devaient donner plus tard à ses pastels cette fraîcheur humide et cette sorte de clapotement de lumière avec lesquelles ses crayons peignent la chair. Prudhon quittait la Franche-Comté avec l'argent de ses portraits et la protection de M. Frochot, dont il avait fait la
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connaissanco; il rovenail i\ Paris sans doiito vers le commencomont do l'annco 179()*. On ne voit rien de lui au Salon de l'an IV (1795), et au Salon do l'an V, qui ost l'année de son retour, son envoi, le portrait du citoyen G..., n'est point terminé : une note du livret dit que le temps n'a pas permis à l'artiste de finir les mains ni les vêtements. Cependant les dessins qu'il exposait, les trois dessins de Daplinis et Chloé, commencés en 1793, pour l'édition de Didot, et les dessins de lArt d'aimer de Bernard, faisaient prendre aux éditeurs le chemin de son atelier, et le voilà gagnant, par-ci par-là, quelque six louis avec les Renouard du temps '^ Au Salon de l'an VII (1798), Prudhon exposait un projet de frise représentant une bacchanale : ne serait-ce pas le dessin qui est en si belle compagnie de dessins du maître dans la collection de M. G. Marcille, cette Vendange qui chante Vepilenios avec le rire du vin nouveau?
Cette année-là, Prudhon exposait encore la belle
1. A son retour k Paris, Prudhou fit quelques visites à ses confrères, visites que M, Clément raconte ainsi : « David et Girodet le reçurent assez mal. Seul parmi les peintres en renom, Greuze l'accueillit d'une manière bienveillante. Avec sa brusquerie habituelle, il lui dit : « Avezvous du talent? — Oui. répondit le candide Prudhon. — Tant pis. reprit (ireuze. De la famille et du talent, c'est plus qu'il n'en faut pour mourir à la peine. Que voulez-vous faire avec du talent, aujourd'hui qu'il n'y a plus ni Dieu, ni diable, ni roi. ni cour, ni pauvres, ni riches? Moi qui vous parle, vous savez que je suis tout aussi grand peintre qu'un autre, voyez mes manchettes! »
2. M. Laperlier nous communique la quittance suivante de Prudhon : « Tai reçu du citoyen Roger, pour le citoyen Renouard, la somme de 6 louis pour un dessin de Dapknis et Chloé, que je lui ai livré à Paris, ce 5 messidor an IX. Prudhon, peintre. »
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gravure dePimosiNE i^t Mélidor; car ce talent souple et multiple, qui se plie à toutes les formes de l'art, manie d'inspiration tous ses outils. Il y a un graveur dans Prudhon, un graveur qui s'est bien peu témoigné, mais qui a formé Copia et Roger, et qui a dicté à leur burin le procédé tout à la fois gras, moelleux et ferme, qui convenait à la traduction de ces dessins. C'est le maître qui a donné à ces hommes habiles le goût et l'idée de tant de charmantes interprétations, dont vous trouverez le modèle et le type dans ces dessins à la plume de Prudhon, qui ne laissent au burin que la peine de le copier. Ce pointillé, qui, dans les planches des deux graveurs, rend avec tant de vaguesse et d'une façon si voluptueuse les nus de Prudhon, n'est-il point tout indiqué dans cet Enlèvement d'Europe, où la plume de Prudhon pique si doucement les chairs d'un semis de points, et entre-croise si finement les menues tailles dans les ombres? Ou bien, prenons cette figure de La Réveillère, le Pape des Théoplulanthropes, dans laquelle Prudhon a retrouvé la grande caricature du Yinci : que fera Copia, sinon de suivre fidèlement ce caressé précieux du modèle et ces accentuations de la face, estompées par la plume avec un travail si ressenti et si patient, qu'elle ne laisse guère à la pointe du graveur que le mérite d'un instrument de précision?
Enfin, en l'an VIII (1799), Prudhon exposait un grand tableau allégorique de plus de trois mètres : La Sagesse et la Vérité descendent sur la terre
KT LKS TKNKRRKS QUI LA COUYIIKNT SIC DISSIPENT A LICUJl
APPROCMi:. C'était le tableau pour l'exécution duquel il avait obtenu, sur un dessin, à son retour de Franche-Comté, un logement et un atelier au Louvre. Avec ce tableau, Prudhon envoyait quatre frises, commandées par le riche fournisseur Delonois pour orner un petit salon de son hôtel, l'ancien hôtel Saint-Julien, rue Céruti. Ces frises devaient accompagner la décoration d'un autre salon où Prudhon avait représenté, en quatre grandes figures, la Richesse, les Arts, les Plaisirs, la Philosophie, avec des bas-reliefs imitant le bronze et quatre dessus de porte : le Matin, le Midi, l'après-Midi, le Soir, personnifiés par des femmes peintes en grisailles. Cette décoration, qui fut la nouvelle et le bruit de Paris en l'an YIIl et en l'an IX, ce grand tableau de la Vérité et la Sagesse, auquel Bruun-Neergaard ne reprochait qu'un peu de lourdeur dans la tête de la Minerve, sortaient tout à coup Prudhon de l'obscurité où il s'était si longtemps débattu. Aussitôt des voix s'élevaient contre cette fortune subite d'un nouveau nom ; des critiques jalouses proclamaient que le peintre n'avait pas d'avenir, et le renvoyaient à ses vignettes avec une brutale insolence. Prudhon était devenu un rival.
Neuf ans après, Prudhon était un maître. Le grand peintre qu'annonçait le beau plafond de Diane au musée des Antiques arrivait à se posséder tout entier. Prudhon envoyait au Salon de 1808 la Justice et la Vengeance divine poursuivant le crime, et
l'Enlèyemi:nt de Psyché par les Zéphyrs. Bientôt LE Zéphyr et Vénus et Adonis faisaient reconnaîtic par le public un talent qui n'avait eu guère jusque-là d'autre consécration que l'applaudissement sans écho de quelques gens du métier.
Le beau mâle tableau, cette Justice divine poursuivant LE crime! quelle grandeur simple de composition! quelle sérénité pathétique, dont la terreur semble l'horreur divine des anciens et n'ôte rien à la majesté de l'idée morale! Et quelle exécution large, franche, vigoureuse ! quelle science dans les luttes du clair de lune et de la lueur de la torche dans les ombres et les reflets! Rappelez-vous ce sauvage paysage, et que d'air! ces belles figures volantes, ce corps d'Abel!... C'est le chef-d'œuvre de Prudhon.
Une légende rapporte à M. Frochot l'honneur d'avoir inspiré à Prudhon la première idée de son tableau. C'était dans un dîner à l'hôtel de ville; sur cette citation faite par M. Frochot des vers d'Horace :
Raro antecedentem scelestum Deseruit pœna...
Prudhon se levait de table, et au bout d'un quart d'heure passé dans le cabinet du préfet, il rapportait le dessin de la « Justice divine » . Il n'est point à croire que cette grande image apparut ainsi à Prudhon tout à coup et toute formée. Il la tourna et la retourna, au contraire, longuement dans sa tête; il la chercha, sans se lasser, sur le papier. Et c'est h cette
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poursuile passionnée, à l'obsession de cette inspiration, qu'il iaut rattacher le magnifique dessin du Louvre ^ où Prudhon semble chercher « la Calomnie » d'Apelles. Un ange vengeur, les mains plantées dans les cheveux du meurtrier, le traîne aux pieds de la Justice, armée du glaive. Au bas du tribunal, sur les degrés, un corps de femme jeté en travers d'un petit enfant, un corps affaissé, gisant, évanoui dans la mort, fait reculer le regard du meurtrier, qui se voile la face de ses mains éperdues. C'est ainsi que Prudhon comprenait, en 1805, le tableau de la Justice, qu'il destinait à la salle du tribunal criminel au Palais. Et quoi de plus curieux que de l'entendre lui-même proposer, expliquer et commenter son idée, dans cette lettre d'un si grand accent et d'un langage si élevé ?