PRÉFET DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
iO floréal an Xm.
Aperçu du tableau destiné pou?' la salle du t?'ibunal criminel au Palais de justice.
Trouver un sujet qui soit en rapport avec la destination d'une salle de justice criminelle, et les fondions des magistrats qui doivent y siéger; présenter « la fois des
1. L'admirable dessin donné par Constantin fils à Ledru-Rollin et acheté par le Musée 3,500 francs.
Victimes^ des juges et des coupables, rendre ces objets avec cette énergie d'exp7'essîon qui donne à l'âme une commotion forte et y laisse une trace profonde, serait, si je ne me trompe, atteindre le but que l'on se pi^opose dans l'exécution du tableau qui doit être placé dans cette salle.
Plein de cette idée, mais peu satisfait de tout ce que l'histoire vous donne sur cette matière, qui ne consisteroit d'ailleurs que dans des faits usés ou obscurs; je m'a?'rête à la nature de la chose même qui, remplissant en tout point les convenances, fournit le tableau le plus énergique : il est de tous les tems; appartient à tous les peuples; s'annonce et s'explique de lui-même et présente ne même tems la cause et son effet.
Figurés vous la vengeance publique, Némésis à l'aile de vautour, chargée de la pjoiirsuitc des coupables, traînant au pied du tribunal de la justice le Crime et la Scélératesse ; la Justice armée du glaive, entourée de la Force, la Prudence et la Modération, prononce t'arrêt foudroïant qui les frappe de mort. La victime ensanglantée du crime, le poignard dans le sein, gissant sans mouvem.ent sur les marches du tribunal même, et sous les yeux de l'hommicide : il est saisi de crainte, et frissonne dliorreur... Ajoutés pour sentir l'effet de ce tableau terrible, la p7'ésence des juges , l'arrivée des coupables, l'éloquence mâle des orateurs, les émotions diverses peintes sur les visages d'une assemblée nomb?'euse ; et vous avouerés qu'il seroit difficile à l'imagination de nêtre pas vivement frappé d'un tel ensemble.
Ce tableau composé de huit figures, de il largeur de
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dix pieds, sur huit de hauteur^ destiné pour la salle principale du tribunal criminel^ serait du prix de quinze mille francs . Il seroit payé par tiers de cinq mille francs chaque^ à trois époques différentes : la première à la présentation de f esquisse: la seconde lorsque le tableau seroit ébauché; la troisième lorsqu'il seroit entièrement terminé.
Je me charge de le finir dans Vespace de dix mois, à dater du jour de la présentation de l'esquisse.
Dans l'emplacement de la salle du bas qui est de la hauteur de huit pieds, sur six de largeur, on pouri'oit y mett?'e un fait historique ou autre analogue à la justice criminelle, et subordonné au sujet du haut.
Le sujet arrêté, on en déte?-mineroit le prix, et il seroit exécuté de suite aux mêmes clauses que le précédent.
Pour ce qui me regarde pei'sonnellement, vous devés croire que Vamour de l'art et le désir de me distinguer ne me feront rien négliger de ce qui pourra contribuer à sa perfection^ et le rendre digne de l'autorité qui m'en a charaé.
Prudhon, peintre *.
Une seconde lettre, également adressée au préfet de la Seine, précise mieux le tableau qui va sortir des pinceaux de Prudhon :
Précis du tableau destiné pour la grande salle du tribunal criminel ou Palais de Justice. La Justice divine
1. Lettre autographe signée, possédée par M. E. Marcille, et publiée par la Gazette des Beaux^Arts.
poursuit constamment le crime, il ne lui échappe jamais.
Couvert des voiles de la nuit, dans un lieu écai'té et sauvage, le Crime cupide égorge une victime, s'empai^e de son or et regarde encore si un i^este de vie ne sei'virait pas à, déceler son forfait. L'insensé! il ne voit pas que Némésis, cette agente terrible de la justice, comme un vautour fondant sur sa proie, le poursuit^ va V atteindre et le livrer à son inflexible compagne . Tel est le sujet du tableau qui doit être placé dans la salle du tribunal criminel du département de la Seine.
Ce tableau, de huit pieds de hauteur sur dix de largeur, serait du pinx de 15,000 francs. Il serait payé par tiers de 5,000 francs à trois époques différentes : la première à la présentation de l'esquisse, la seamde lorsque le tableau serait ébauché, et la troisième lorsqu'il serait entih'ement terminé.
Je me charge de finir dans V espace de dix mois, à dater du jour ou je recevrai l'arrêté du préfet qui décide iîTévocablement son exécution.
Tous mes efforts seront employés dans ce tableau à répondre aux intentions du conseiller d'État., pi'éfet de la Seine, et à le rendre, par son énergie, digne du local quil doit occuper,
Pruduon, peintre.
Musée des artistes ci-devant Soi-bonne.
Paris ce 5 messidor an XIII ^ .
1. Lettre appartenant à M. Feuillet de Cnnehe^. publiée par M. Clément.
Prudhon ne conçut que plus tard l'idée de faire planer la Justice et la Vengeance divine sur le pieniier crime et le premier remords, et de donner à la belle pensée du poète païen la grandeur du drame de la Bible, en personnifiant le meurtre dans celte brute et sauvage figure de Gain, dont on dit que le modèle était, hélas ! bien près de lui. Arrivé à cette composition définitive, Prudhon se mit à peindre; et, comme emporté par son sujet, il attaqua la toile d'une main délibérée ; il peignit de premier jet, avec des touches fermes et des tons rompus sans mollesse, cette toile où il échappe avec tant de force et de liberté à l'abus des glacis, à la fonte trop précieuse des couleurs, au porcelainage du /aîVe, qui seront plus tard les défauts de sa manière.
Et puisque nous sommes devant la plus belle toile de Prudhon, arrêtons-nous un moment à l'étude des procédés du peintre, qui sont, dans leur principe, les procédés du dessinateur. Sous son pinceau, comme sous son crayon, la lumière rayonne du centre des figures. Des glacis transparents l'émoussent et l'endorment sur les ombres grises. Malheureusement ce travail, lorsqu'il est poussé au fini, ôte trop souvent le relief et le gras aux empâtements de la lumière; il débarrasse l'esquisse, qu'il amaigrit, des indications fortes et éclatantes, de ces plâtras éblouissants qui l'enlèvent si victorieusement du fond de la toile; et l'on voit à regret la chaude couleur argentine de Velasquez ou de Van Dyck s'éteindre peu à peu dans des camaïeux d'une coloration triste et froide. Outre
cette manière de peindre, l'abstention absolue et systématique de tout chrome, de tout jaune, que Prudhon jugeait inutile pour rendre le teint de nos races, et qui, selon ses observations, noircissait vite, tenait sa palette et la gamme de ses chairs dans des tons trop exclusivement laqueux*. D'autres préjugés, d'autres recherches qui devaient, d'après ses espérances, assurer la fraîcheur et la conservation de ses tableaux, trompèrent le Maître. Se défiant de l'huile, il substitua à son emploi l'emploi d'une pommade qu'il faisait lui-même avec une grosse molette de buis dans le bois de laquelle il avait grossièrement enchâssé un morceau de cristal. Loin de garder dans sa fleur et sa fraîcheur la peinture de Prudhon, cette pommade, dont nous donnons ici-bas la recette, a désagrégé les substances de certaines couleurs^; elle
\. Prudhon fut, il est vrai, un coloriste inégal, hardi, singulier et quelquefois trompé dans ses effets, tantôt pâle au point de n'accuser que des oinbres, tantôt formant ses clairs-ol)Scurs par des moyens fantastiques, et, dans certaines occasions, malheureux par les transparences violacées survenues à ses toiles et par les gerçures causées par du vernis trop tôt appliqué. Mais, quand on regarde ses tableaux réussis, il est frais et vif dans ses carnations, enchanteur dans ses effets de lumière, hardi, passant sur des fonds mystérieux et laissant tous les tons locaux subordonnés k la teinte principale. Celle que Prudhon a le plus affectionnée a été nommée clair de haie. Ceux qui l'ont vu peindre nous disent qu'il préparait ses figures d'un ton uniforme gris azuré, en les empâtant vigoureusement, qu'il passait par-dessus les tons foncés plus légèrement, de manière à rehausser peu à peu sa couleur en lui laissant une grande harmonie et un éclat argentin. On croit que le peintre avait été amené là par l'imitation des procédés qu'il croyait avoir été employés par le Corrège. {Histoire de V Art pendant la Jiévolution, par Renouvier, 1863.)
2. Un quarteron de mastic en larmes que l'on fait fondre dans l'espritde-viu ; quand il est fondu, on le passe à travers un linge bien fin; a[»rès, on le lave dans plusieurs eaux jusqu'à ce que l'eau ne soit plus
a volatilisé les bitumes, et elle a fait dans les tableaux du peintre, peut-ôtre aussi vernis trop tôt, un travail de décomposition qui avertit des dangers de l'innovation des procédés. Très préoccupé de la première préparation, Prudhon peignait souvent sur des toiles au fond brun rouge qu'il frottait à peine d'une ombre violacée dans l'ombre des figures, et qui, avec leur ton vierge et épargné parle pinceau, modelaient miraculeusement, et comme d'elles-mêmes, la paupière, la prunelle de l'œil, la retraite du nez, les lèvres, le dessous du cou. Cette toile imprimée brun rouge est le dessous habituel des derniers et des plus beaux portraits du Maître, de ces portraits de femme qui me semblent mettre Prudhon, dans le genre du portrait, je ne dis pas au premier rang des peintres français, mais au-dessus de l'école française. Vous retrouverez dans ces portraits, que la postérité admirera, — le portrait de M"^^ Jarre, le portrait de jVpne péan de Saint-Gilles, le portrait de M^^^Frochot jeune ^^ — ces caractères de grandeur spirituelle, d'a-
blaache en le pétrissant; après quoi, on le fait fondre dans l'huile, en y ajoutant un quart d'un rond de cire vierge.
Combiner la quantité d'huile propre à produire une gelée, puis on la broie bien pour pouvoir s'en servir.
Quand on a fait l'opération avec l'esprit-de-vin, il faut faire fondre avec Ihuile au baiu-marie.
1. Les Nouvelles Archives de l'Art, 1856, ont publié, à l'adresse du peintre Hersent et à la daie du 20 octobre 1822, une curieuse lettre de Prudhon relative aux portraits de M. Froohot, de sa fille, de M""* Bella nger, qu'il a fait ou entrepris de faire • et avec arrangements de prix qu'on veut lui faire subir ». Il ajoute : Je ne vous dissimulerai pas que le portrait ne me plaît pas tellement à faire, que je n'éprouve quelquefois une sorte de s aci été' (aie) lorsque plusieurs se présentent de suite ou