‹ L'art du XVIIIe siècle (volume 2)Chapitre 65 sur 72 · III · texte numérisé non relu

III

nimation morale, d'idéalité intime, de beauté pénétrante, cette profondeur de l'expression, ce mystère du regard, cette étrangeté délicieuse du sourire, tous les signes des inimitables portraits de la grande école italienne.

La gloire de Prudhon est dans ces portraits. Elle est dans ce tableau de la La Justice et la Vengeance Divine poursuivant le Crime. Elle est peut-être avant tout dans ces esquisses éclairées du premier feu de sa main, dans ces cartons peints, dans ces petites toiles frappées de rayons, éclaboussées de soleil, ébauches qui furent le berceau et l'école des plus étincelants coloristes de l'école française d'aujourd'hui.

Le génie de Prudhon, le voilà dans ces petites figures du musée de Montpellier : Minerve, Euterpe, Vénus, Pandore; dans cette petite figure de l'Abondance, chez M. de Boisfremont. Le voilà tout entier, ce génie du peintre, dans l'admirable esquisse de Vénus et Adonis possédée par M. E. Marcille. L'ombre de ces grands arbres, ce bois obscur et baigné de jour oti flotte, sous la tiède haleine de midi, comme un fluide d'or; ce corps de Vénus, ce ventre et ces cuisses dans le soleil, qui font penser à l'ivoire légèrement teinté de pourpre auquel Homère compare les membres des dieux; ce rayon qui jette entre deux branches son baiser à Vénus, lui mord l'épaule, lui caresse le ventre, lui danse sur les genoux; cette

à la fois. » Et il combat vivement la modestie qui lui fait hésiter de prendre place près de lui pour l'aider dans l'exécution de ces portraits. »

tête, ces bras, cette poitrine, cette gorge, qui flottent dans l'ombre délicate ot tendre d'un voile d'azur et de gaze; ces tons chauds, ardents, ambrés du chasseur nu, auquel la déesse prête lo reflet lumineux de sa divinité ; ces amours, aux pieds du couple, pêlemêle avec les chiens de Laconie, fouettés de soleil et de l'ombre errante des feuilles ; cette volée d'enfants ailés perdus dans la nuit rousse des lointains, et dont un coup de jour vermillonne le talon ; ce fond sourd et transparent, taché de lueurs d'écaillé, au travers duquel éclatent les réveillons de carmin d'une grenade ouverte ; ce rayonnement fauve où pétille et papillonne, çà et là, comme un éclair de pierre précieuse, — cela seul suffirait à l'immortalité du peintre.

La gloire s'approchait donc enfin de lui, et il la sentait venir. L'ambition de ses jeunes espérances se réalisait. La mauvaise fortune semblait passée, et cependant l'homme n'était pas heureux. Il avait eu à subir toutes les douleurs, le long martyre d'un mari lié à une femme indigne de lui. Encore si cette femme inférieure avait racheté, auprès de Prudhon, la pauvreté de son esprit et la bassesse de ses goûts par les grâces de cœur attachées à son sexe, par ces vertus de caractère qui font le pardon des femmes inférieures!... Mais la malheureuse avait torturé Prudhon. C'étaient des scènes continuelles, des co-

lères où éclataient les violences de la paysanne, des emportements et des querelles qui troublaient le silence et la paix de son laborieux atelier de la Sorbonne. Prudhon en était venu à fuir son intérieur après son travail : il se sauvait et allait respirer tous les soirs chez son ami Constantin. A bout de patience, il se décidait à une entière séparation (avril 1803), et il se croyait délivré ; mais la terrible femme venait encore apporter à la Sorbonne le trouble de ses visites, le scandale de ses colères. Prudhon était obligé de solliciter contre elle, au nom de son repos, l'amitié et le secours de Denon, dans la triste lettre qui suit :

Monsieury

C'est une peine pour ma délicatesse de vous enti'etenîr de choses qui me ?'évoltent et me font 7'ougi9', je suis out?'é et humilié tout à la fois quand je parle d'une femme qui, n'ayant ny fierté ny amour propre, n'a pas crainte de montrer la bassesse de son âme par les scènes atroces, dégoûtantes et scandaleuses qu'elle na cessé de me faire ; par ses propos infâmes contre toutes les pei'sonnes qui m'avoisinoient et par la manière insupportable dont elle a a(ji avec tout le monde. Sans la considération particulière qu' ont pour moi mes confrères, ils auroient dans le terfips porté des plaintes au ministre de Vintérieur pour écarter quelqu'un, dont la méchanceté soutenue récidivoit journellement tout ce qui pouvait leur être désagréable et incommode. Messieurs Girodet et Meynier ne Vont que trop épi'ouvé, puisque le premier s'est vu forcé,

étant au Louvre, de transporter son travail et son atelier aux Capucines, place Vendôme : il étoit temps pour le second^ dont l'extrême bonté a soutenu la patience, que je la mis (sic) ho7's de chez moi; car il étoit excédé de ses invectives, de ses C7'iailleries et du tapage quelle ne cessoit de faire au-dessus de chez lui ; et combien n'etoit-il pas désagréable et fâcheux pour moi qui suis sensible et aime la paix, d'avoir à répondre à des plaintes trop justes, réitérées à chaque instant, auxquelles il n'étoit pas possible de faire di^oit avec un être de l'humeur et du caracti're de celui-là!

D'après ce, l'on sent combien une telle femme est un objet insupportable et scandaleux dans un lieu comme la Sorbonne et combien j'ai de raisons de solliciter un ordre du minisf?'e pour l'empêcher d'y remettre le pied.

Le gouvernement qui considère les arts, loge les talens ; dans le local qu'il leur accorde il est nécessaii^e pour r ordre et la tranquillité, qu'il y ait une police qui puisse en exclure quiconque ose7'oit la troubler. Ma femme est dans ce cas, elle n'est point artiste, elle nuit à la tranquillité de mes voisins., elle nuit à mon repos, àV exercice de mes talens et à l'éducation de mes en fans ;je suis fermement décidé à ne plus avoir rien de commun avec elle. Depuis six mois elle est hors de ma maison; je lui donne tout ce qui lui est nécessaire, agréable même ; une pension que je lui fais poui'voit à ses besoins, mais il lui manque sur qui exercer son humeur acre, et, pour se satisfaire sur ce point, elle voudroit tenter son retour à la Sorbimne ; je demande donc quil ne lui soit plus perynis,

défendu même de 7'entrer dans un local ou elle ne rapporteroit que le trouble et le scandale.

Je m'arrête, Monsieur^ n'en voilà que trop sur ce suiet. Pardon mille fois si j'abuse de votre condescendance; à peine ai- je l'avantage de vous app7'ocherqueje vous demande des grâces et sollicite votre intérêt, mais c'est un artistCy c'est un compatriote qui vous prie de lui rendi'C un se?'vice bien important et bien urgent. Si vous daignez vous emploier en sa faveur, il ne doute pas de la réussite, et il en conservera toute sa vie le souvenir dehi reconnaissance.

J'ai l'honneur d'être avec un entier dévouement, Monsieur,

Votre très-humble serviteur et compatriote,

Pruduon, peintre.

Le 7 vendémiaire an XII (30 septembre 1803) '.

Sous ces coups, le cœur de l'homme saignait encore. Blessé par de si dures déceptions, refoulant les tendresses de sa nature, renonçant, non sans déchirement, à ces belles chimères, les besoins de son

1. Archives de l'Art français. M. Clément raconte que la lettre n'eut pas l'effet désiré. « M""* Prudhon, de plus en plus violente et insatiable, continua à abreuver son mari d'avanies et à le harceler de ses continuelles demandes d'argent. Cet état de choses dura pendant plusieurs années encore, jusqu'au moment où la malheureuse, étant parvenue jusqu'à l'Impératrice, fit devant elle une scène tellement scandaleuse qu'on l'enferma dans une maison de sauté, sous l'œil de la police, tenue par M. Déodore de Piron. et où l'on mettait les fous et les ennemis politiques. Elle n'en .sortit que pour aller demeurer chez son fils Eudamidas à Toul, où elle mourut eu 1831. »

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i\me et de son caractère, une vie d'intérieur, intime, douce, bercée par la main, égayée par le sourire d'une femme, Priidhon vivait isolé, et il se sentait seul, quand les sollicitations d'un ami, surmontant ses vives répugnances, le décidèrent à donner des leçons à une élève de Greuze, que la mort de Greuze laissait sans maître. Et M"*' Mayer entrait dans la vie de Prudhon.

Ce n'est point une jolie femme que M"" Mayer. Une peau très brune, un nez presque épaté, une grande bouche rappelaient en elle, au premier regard, le type de la mulâtresse. Pourtant regardez ce portrait, passé de l'alcôve où Prudhon le garda jusqu'à sa mort dans les mains de l'heureux M. Laperlier : c'est une enchanteresse que cette femme sans beauté. Dans ce visage que la vie et l'âme de la physionomie illuminent, tout est charme, jusqu'à ce nez épaté et cette grande bouche. Sous mille petites boucles noires, folles et libres, qui font jouer sur le front les anneaux de leurs ombres légères, et battent les joues de leurs tortillons défrisés, un sourire errant voile de tendresse deux grands yeux noirs, allongés et fendus comme les yeux de l'Orient. La lumière accuse un méplat charnu et sensuel sur le petit nez dont les deux narines se retroussent dans l'ombre. Le rire semble chatouiller la bouche aux coins malicieux, qui s'entr'ouvre et montre à demi les dents. Le dessous des yeux, du nez, cette bouche et tout le bas du visage éclairé, selon l'habitude de Prudhon, avec les grands partis pris d'un jour

d'atelier, s'enfoncent dans les ombres étranges où le regard se perd en rêveries. Amoureuse, moqueuse, sentimentale, ardente, pensive, voluptueuse, passionnée, telle est cette tête mystérieuse et fascinatrice dans sa mutinerie, où l'on retrouve l'énigme du sourire de la Joconde. Approchez-vous du portrait : vous ne distinguerez pas les tons. Ce n'est qu'une ébauche, qu'une vapeur, le travail hâté et béni d'une heure d'inspiration. A peine si Prudhon a voilé d'un mauvais châle lie de vin les épaules et la gorge de son buste. Sur le fond brun rouge de la toile, qui reparaît ici et là, ce n'est dans les ombres qu'un frottis qui semble un lavis d'encre; sur les lumières de la chair, ce ne sont que les glacis transparents de quelques teintes laqueuses. Mais l'âme du Maître a passé dans cette image, faite à si peu de frais, avec si peu d'efforts, légère comme un souffle, immortelle comme un baiser du génie! Cette figure vous parle, elle vous ravit avec ce je ne sais quoi de magique qui, dans les chefs-d'œuvre, est au-dessus et au-delà de la peinture, et semble échapper à la matérialité des moyens du peintre, à l'épaisseur des couleurs, aux liens des lignes; et ce n'est plus une femme que l'on croit voir, mais le type même de Prudhon*, sa muse familière et bien-

l. Le type de Prudhon « avec ces arcades sourcilières profondes, et ces grandes bouches qui prêtent à la fois à la force, à la rêverie, k la tendresse», — ainsi que le définit très justement M. Renouvier; — d'où vient-il? du mélange de l'étude des bas-reliefs grecs avec rétnd<; de figures amies ou aimées, de M"« Copia, de M"« Mayer, de Marguerite, le modèle préféré du peintre, — et peut-être aussi de son lype à

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aimée, incarnée dans la grâce et la volupté de son OËuvre.

M^**' Mayer avait l'enjouement de sa physionomie, les profondeurs et les contrastes de l'expression de son visage. Sur un fond de sentimentalité, des ardeurs de passion, une gaieté piquante, l'exaltation d'une nature nerveuse, la malice de l'esprit, luttaient et se mariaient en elle d'un façon délicieuse, comme les ombres et les lumières de son portrait. La femme avait tous les dévouements et tontes les séductions capables de consoler, de réchauffer et de rattacher au bonheur le triste cœur de Prudhon. Le Maître et l'élève s'aimèrent; et avec cet amour l'horizon d'une nouvelle vie s'ouvrit devant Prudhon. Auprès de cette compagne, amusé par l'originalité de sa causerie, ranimé par la vivacité un peu méridionale de son humeur et de sa parole, retrouvant son orgueil d'artiste sous la flatterie de ce culte et de cette adoration, Prudhon s'abandonnait à cette liaison qui lui donnait le repos^ l'oubli et la caresse d'un beau soir; ou plutôt il s'y précipitait avec une passion de jeune homme et toutes les ferveurs amassées depuis si longtemps au fond de lui. Maitresse d'elle-même par la mort de son père, M'^^ Mayer venait loger auprès de Prudhon; son atelier à laSorbonne n'était séparé que par un palier de l'atelier de son maître et de son ami. Tout le jour elle était chez lui, tra-

lui, du type retracé dans le portrait envoyé d'Italie à Dagoumer, ce portrait à l'œil plein d'ombre, à la lèvre boudeuse, à la physionomie de douceur et de rêverie.

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